LA PORTE ÉTROITE
Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (26 août 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
On me rapportait récemment les propos d'un prêtre de mon âge, à un mariage auquel je n'ai pas assisté, et qui expliquait à ses jeunes mariés que le mariage est un remède à la sexualité, et que s'ils ne venaient pas à la messe, ce serait péché mortel et que leur mariage irait à vau-l'eau. Vous êtes là donc vous avez échappé à ce péché ce matin, au moins un, tous les autres qui ne sont pas là, tant pis. L'évangile et l'Ecriture que nous avons lu ce matin me fait penser que nous avons besoin, vous autant que moi, d'une exhortation un peu musclée, le Père vigoureux, comme ce gros barbu qui est en haut du vitrail derrière moi, et qui vous dit : vous n'êtes pas sages, vous n'êtes pas dans l'esprit de l'évangile, allez-y, faites un effort, y en a marre ! Et au fond, peut-être que certains d'entre vous diront, (mais pas moi), cela m'a fait du bien d'être un peu secoué. C'est vrai, de temps en temps, cela fait du bien d'être "corrigé" comme on dit, et comme le dit aussi l'épître aux Hébreux. Les prêtres tout au long de l'histoire de l'Église ont manié les discours, les homélies, tantôt ils admonestaient, brandissant quelque crucifix en haut de la chaire de vérité, et tout le monde baissait la tête pour laisser passer la foudre et la fureur. C'est vrai qu'ici nous sommes peut-être plus démagogiques, ou utopiques, à Saint Jean de Malte, nous croyons à la liberté humaine, nous croyons que la sexualité est une chose magnifique, un art voulu par Dieu en hommage à l'humanité, et que le mariage n'est pas un remède à la sexualité, c'est son sacrement en premier, et qu'on n'a jamais pensé que de ne pas venir à la messe était un péché mortel, peut-être qu'on a tort, quoique l'église est encore bien remplie, donc on n'a pas eu tout à fait tort sur ce plan-là. Pour ma part, je ne me sentirais pas l'âme d'un père fouettard, peut-être que vous, que nous en avons besoin de temps en temps de recevoir quelques coups de fouet spirituel sur les fesses de l'âme pour qu'elle avance mieux et qu'elle trouve le chemin de la porte étroite sans tomber à côté. Démagogie ? Autorité ? Que faut-il choisir ? J'ai fait l'expérience pour moi-même, mais quand on dit "zut" (enfin... plus que cela !) à une personne, on induit cinq générations d'athées, parce qu'en général, l'arrière, arrière, arrière petit-fils vous fait l'histoire qu'un prêtre très méchant a fait un jour une remarque très désagréable, et qu'on ne l'a jamais oublié. Parce qu'on ne nous pardonne rien, à nous les prêtres.
Le problème en fait est le suivant : est-ce que nous les prêtres, ce que nous faisons ensemble, est un obstacle à la Parole de Dieu et à ce qu'est Dieu ? Est-ce que je suis en quelque sorte le chemin qui en est le porte-parole ? Est-ce que je ne suis pas assez transparent à cette Parole ? Et si je ne suis pas assez transparent, (c'est de moi dont je parle et de ma façon d'être), ou si je le suis trop, la Parole biblique a besoin d'une sorte d'interprétation, et donc on aurait l'impression de se perdre dans les méandres de cette Parole si ancienne, David, l'épître aux Hébreux, Jésus qui change d'avis tellement souvent dans l'évangile, et l'on aurait l'impression de constituer son Eglise à soi-même. Est-ce que dans la célébration, la Parole qu'on énonce est une Parole qui mène plus loin, ou bien s'arrête-t-elle ici?
C'est vrai, je le reconnais, on a envie très narcissiquement de donner une épaisseur humaine à son sacerdoce et à son homélie en disant : j'affirme. Et l'intensité de mon affirmation va vous aider à tenir dans l'affirmation de la foi, à vous et moi, parce que je suis le premier auditeur de ce que je raconte, comme chacun de nous, et qu'en même temps j'ai parfois envie de baisser les bras en disant : écoutez, je suis transparent, je ne suis qu'un signe, je ne suis qu'un instrument, d'ailleurs la garantie de la célébration de l'Eucharistie ne dépend pas de moi, elle dépend de ce que Dieu a voulu par mes mains dire, et le pain et le vin seront vraiment le Corps et le Sang du Christ. Est-ce que nous sommes là pour vous corriger et vous tenir comme un peuple qui a besoin d'exhortation musclée, solide, pour vous fortifier, ou bien est-ce qu'on a besoin, non pas de vous flatter, mais de vous accompagner, d'être à côté, de vous dire qu'on est pécheurs comme vous, ce que les gens n'aiment pas entendre.
Au dix-neuvième siècle, quand on lit les auteurs comme Péguy, Claudel, Huysmans, etc ... on s'aperçoit que ce qui tenait contre tout, c'était l'anticléricalisme. Et c'est vrai que l'anti-cléricalisme est une porte ouverte à une forme d'athéisme, mais ces gens comme Claudel et autres avaient essayé de passer par-dessus les fariboles insupportables et bondieusardes de l'époque, qui étaient quand même pires que les nôtres, pour s'accrocher à quelque chose de plus solide, de plus épais, qui était Dieu Lui-même, sa Parole, ses paradoxes, son imprévisible. Au fond, chacun des discours qu'on élabore sur Dieu est à la fois vrai sur le moment et faux dans l'instant qui suit, et c'est très compliqué. Ce que je dis aujourd'hui, et ce que je dirai demain, contient cette parcelle de vérité, mais au moment même où je l'ai dit, où elle vient ensemencer notre esprit, en même temps, elle s'avère imparfaite, inachevée, car il est impossible de dire l'infini de Dieu. On aura multiplié la beauté, l'intelligence, mais il n'y a qu'un homme à genoux qui acceptera d'imaginer, de percevoir, que c'est encore au-delà, ailleurs. Alors évidemment, on a envie de dire davantage, plus grand, plus beau, plus haut, mais on voit bien que ce plus, plus, plus n'est pas en comparaison avec la disproportion qu'est Dieu Lui-même. Il faut accepter que nos discours, tous les mots qu'on ajoute, ne soient qu'une part de vérité, c'est pour cela qu'il y a un rituel dans l'Église, ce rituel il a été inventé pour serrer de plus près la vérité sans la trahir et, on ne dévoile pas tout de la vérité. Il y a une sorte de mobilité permanente en Dieu, une sorte d'invention permanente, pas à la manière humaine, Dieu sans arrêt dans chaque instant, dans chaque humanité, dans chaque âme, recompte, reconsidère, réordonne, c'est une activité telle une fourmilière que l'Esprit de Dieu qui en chacun de nous est proche, sans pour autant nous contraindre, Il nous invite, nous exhorte, nous fortifie, c'est sa grâce.
Et puis, tout cela que je viens d'exprimer, c'est à la fois vrai et faux ! du moins c'est insuffisant, un peu comme ce qu'on inscrit dans les marges des cahiers d'école : insuffisant ! incomplet ! C'est pour cela qu'il y a à prendre et à laisser dans ce que nous disons de Dieu, mais tous autant que moi, qui ont essayé de saisir à un moment donné dans la temporalité dans laquelle nous vivons, quelque chose qui justement dégage hors de la temporalité, essaie de dire de l'éternité avant même la fin des temps. Nous sommes désarmés et nous ne pouvons pas enfermer Dieu dans un discours d'exhortation, ni moral, ni paternaliste, ni démagogique, ni maternant, ni affectif, etc... tous sont valables, il faudrait pouvoir les dire tous en même temps. Dieu a une sorte de flexibilité intérieure qui fait qu'Il s'adapte si bien à ce que nous sommes, que nous nous y perdons, nous préférerions un point fixe. Oui, mais ce point fixe il est total, global, lumière, source, commencement, point de départ, astre lumineux. Et l'on voit bien que les images et les métaphores qu'on enfile démultiplient, agrandissent et finalement on a comme une sorte de vertige, et ce n'est sans doute que le début de quelque chose de Dieu Lui-même. Je soupçonne souvent que lorsqu'on appuie sur un discours paternaliste en disant que le mariage est le remède à la sexualité, venez à la messe, et la suite, c'est parce qu'on veut cacher son manque d'intelligence et sa crainte de ne pas comprendre. Acceptons de ne pas comprendre, je crois qu'Il est là, le lieu, la manière de !
Charles Péguy dont je vous ai promis quelques extraits disait : "Il est pire que d'avoir une mauvaise pensée, c'est d'avoir une pensée toute faite. Il y a pire que d'avoir une âme mauvaise, c'est d'avoir une âme habituée. La grâce est inopérante auprès de ceux qui ne sont pas blessés. Il y a comme une mortelle inquiétude, un effondrement perpétuel et masqué". (silence profond de l'assemblée) Ce silence-là est peut-être plus éloquent que tout ce qui a été dit avant, parce qu'il est interrogateur, nos humanités en communion les unes avec les autres est tout d'un coup dans l'ouverture unanime que nous formons, un passage qui s'ouvre à Lui, réellement, avec tous les mots qu'on a dit et qui ont servi à éveiller notre appétit, et en même temps qu'il faut effacer parce qu'ils sont déjà désuets, imparfaits.
Je voudrais simplement aujourd'hui vous inviter à traverser, non pas les prêtres, non pas l'Église, mais au fond, à être assez responsable de sa relation avec Dieu pour imaginer que tout ce qui peut être dit n'est pas l'être définitif, à part l'Ecriture. Il n'y a pas à passer au crible de la critique ou de la peur, il y a que ces mots, parce que Dieu les a voulus ou les a inspiré, vous éveillent, vous réveillent. Un petit coup de morale, c'est comme un coup de fouet, comme je le disais, cela a l'air de réveiller, mais un instant seulement, parce qu'en fait à la prochaine chute, on retombera, mais de chute en chute le danger ce sera le désespoir et de se dire : je n'y crois plus, ça ne marche pas ! Alors que ce n'est pas de ce côté-là. Si Dieu parle à la pointe la plus fine de l'âme comme le disent les mystiques, c'est qu'effectivement là qu'Il se situe, pas dans le registre uniquement du bien ou du pas bien, du bon comportement ou du mauvais comportement, de la bonne ou mauvaise pensée. Il y a quelque chose d'autre, au-delà qui est Dieu Lui-même. Quand nous le rencontrerons, nous serons étonnés de la variété, de la multitude, de l'infinité. Et le seul exemple que je connaisse qui puisse nous faire approcher cette densité divine, c'est la nature elle-même qui est comme une sorte de catalogue dans lequel nous voyons l'inventivité, et l'on n'a pas fini d'explorer la finesse des relations chimiques de ce qui constitue la vie naturelle, biologique, physiologique autour de nous. Il y a là comme une petite photographie faite de ce qu'est Dieu, de ce qu'Il est capable de dire, de faire. Sans compter nos visages, nos esprits, nos âmes. C'est là qu'on peut le trouver, et l'ayant trouvé, c'est là qu'on peut revenir vers Lui, l'interroger, entendre sa Parole et aller plus loin.
Que le Seigneur ne nous fasse pas lâcher sur le désir de trouver cette porte étroite, qui n'est pas de faire davantage effort mais qui n'est pas de nous laisser bluffer par nos pensées toutes faites sur Lui.
AMEN