SEIGNEUR À QUI IRIONS-NOUS ? JMJ 2OOO

Jos 24, 1-2a +15-17+18b ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année B (27 août 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

On dit dans le langage courant que lorsqu’on a vécu une expérience un peu traumatisante il faut exorciser sa peur, en parler. Mais quand on a vécu une expérience d’Eglise forte, quand on a touché cette grâce, à ce moment-là, il faut tomber en action de grâces. Puisque vous êtes habitués à des homélies un peu différentes chaque dimanche, je vou­drais avec vous, faire une homélie d’action de grâces pour ce que j’ai vécu avec plusieurs jeunes que je vois ici dans l’assemblée, aux Journées Mondiales de la Jeunesse, la semaine dernière.

C’est une action de grâces, donc ce ne sera ni les cinq minutes du vingt heures, ni l'entrefilet dans La Provence, ni un dépliant touristique même si Rome est superbe en ce moment. Je ne suis pas dupe non plus, j’ai cette liberté dont il est dit en tête d’un quotidien national français que "sans cette liberté de blâmer il n’est pas d’éloge flatteur". Moi aussi là-bas avec plusieurs d’entre vous j’ai souffert de la chaleur, souffert d’une certaine organisation particulière, j’ai souffert aussi de ces mouvements de foule, qu’ils soient chrétiens ou pas, les mouvements de foule sont toujours peuplés de gens sans-gêne, quelquefois quand on est pris dans une foule, on a envie de se dégager ... Donc j’ai aussi souffert à plusieurs reprises de ce pèlerinage un peu dur, mais je voudrais vous partager ce bonheur que j’ai entrevu là-bas. Sept bon­heurs, parce que le huitième il est réservé au ciel, et les JMJ n’ont pas les paroles de la vie éternelle.

Ce texte que nous venons d’entendre a été longuement commenté par Jean-Paul II, ce texte qui renvoie, qui suit immédiatement cette multiplication des pains, en Jean 6. Là il y avait cinq mille hommes qui ont été rassasiés "gratis pro deo", là nous étions deux millions et si nous ne sommes pas morts de faim grâce à la Sodexho, je voudrais vous partager quel­ques miettes d’un bonheur autrement substantiel. Je voudrais vous partager ce bonheur pour essayer de défendre cette parole : "Seigneur à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle". Si souvent, on nous répond que ces jeunes sont venus généreusement, non par dépit, ni par lassitude, ni après avoir tout essayé, mais on répond joyeusement parce qu’on a touché le bonheur. C’est exactement comme la vocation, dont Jean-Paul II a beaucoup parlé aussi, on ne répond pas à une vocation par dépit, par lassitude, ou parce qu’on n’a rien de mieux à faire, mais on répond à une voca­tion parce qu’on a trouvé dans telle communauté, dans telle vocation avec tel épouse, tel époux, un goût de bonheur.

Bonheur : les béatitudes des JMJ. Bonheur d’abord de rencontrer une Eglise sœur. Pendant cinq jours, nous avons été accueillis par des frères et des sœurs et leur évêque qui habitent Spolète. Bonheur de rencontrer d’autres chrétiens, de vivre cette expé­rience particulière d’Eglise, bonheur qui a été vécu de façon extraordinaire par chacun d’entre nous. Bon­heur d’ouvrir nos yeux vers une autre Eglise. Qu’est-ce que cette Eglise avait à nous partager ? Elle avait à nous offrir en partage leurs saints et leurs martyrs. C’est étonnant, car ils nous ont d’abord dit cela : "Voilà les saints qui habitent chez nous, les martyrs qui ont donné leur vie chez nous". Nous étions gâtés par la douceur de l’Ombrie, on a pu évoquer saint François d’Assise, sainte Claire, saint Benoît de Nur­sie du diocèse de Spolète, sainte Rita patronne des causes désespérées, souvent invoquée quand la situa­tion demande une solution inespérée. Ensuite, bon­heur d’avoir prié sur les tombes de saint Pierre et saint Paul, bonheur de cette Eglise de Rome qui nous partage aussi ses trésors, la vie de tous ses saints et ses martyrs, et cette audace qu’on a entendu dans la grande veillée baptismale du samedi soir où une orai­son disait après une longue litanie de saints et de martyrs : "Notre assemblée maintenant au complet, l'Église du ciel s’est unie à nous Eglise en marche sur la terre, notre action de grâces solennelle va bientôt commencer". Nous goûtions sur cette pelouse le bon­heur déjà, de cette assemblée des saints, avec cette liaison particulière entre l'Église du ciel et l'Église de la terre.

Bonheur de vivre quelque chose d’historique. Certainement je pense qu’avec les grands pèlerinages à Jérusalem ou à saint Jacques de Compostelle, les JMJ ont aussi quelque chose d’historique. Je ne suis pas dupe non plus, il y a quarante ans, il y avait trois millions de jeunes communistes qui se réunissaient à Moscou et aujourd’hui il n’en reste rien. Je ne suis pas dupe, mais je crois que ces JMJ, s’ils n’ont pas les paroles de la vie éternelle, si ce n’est pas les JMJ et ça repart, les JMJ sont comme ce qui émerge, comme un iceberg, une sorte de nouvelle prise de conscience qui se fait jour doucement. Voilà pourquoi je dis que c’est un peu historique. Et il me semble que ces JMJ parti­cipent aussi à une nouvelle prise de conscience de l'Église pour moi, pour ces jeunes et pour nous tous.

Bonheur de vivre le pardon, bonheur d’être une petit brebis qui se faufile par la porte sainte, de recevoir l’indulgence de Dieu : "Seigneur, à qui irions-nous sinon à Toi qui es un Dieu de pardon".

Bonheur de rencontrer ce Pape. Personnelle­ment cela a beaucoup compté dans mon choix. C’est quand même le Pape qui a hâté la chute du mur et qui a fait tout ce travail cette année, bonheur de ren­contrer ce Pape qui a confirmé notre foi. J’ai trouvé le Pape encore bien plus en forme qu’aux JMJ de Paris, tout ce qu’on a vu à la télévision, ses gestes qui chez n’importe qui d’autre auraient pu paraître de la démagogie, ou déplacé ou médiatique, chez lui ces gestes-là avaient quelque chose de très naturel. Les évêques dans les différents lieux de catéchèse ont affermi notre foi et Pierre a confirmé. "Seigneur à qui irions-nous, tu as les Paroles de la vie éternelle" ? A qui irons-nous, sinon au successeur des apôtres que Tu as Toi-même choisi ?

Bonheur aussi de courir et de chanter dans les rues de Rome. Et je pensais à saint Philippe Néri, cet apôtre de la joie, au seizième siècle. Il aurait voulu partir évangéliser en Inde, et saint François-Xavier lui aurait dit : "Tes Indes à toi elles sont à Rome". saint Philippe Néri a commencé par réunir quelques jeunes dans sa chambre, puis sa chambre est devenue trop petite, il les a réunis dans des oratoires, puis il les emmenait courir dans les rues de Rome, faire le fa­meux pèlerinage des sept églises. Et sa joie étonnait tous ses contemporains. Peut-on concurrencer un jeune romain dans sa joie ? Bonheur de cette joie dans les rues de Rome.

Bonheur enfin d’une rencontre toute simple avec des jeunes du monde entier. Il pouvait y avoir dans la même rame de métro dix nations, on pouvait discuter avec ces dix nations, rencontrer des jeunes en direct. Alors qu’aujourd’hui on critique l’individualisme, et qu’on s’inquiète de savoir quelle situation, l nous prépare derrière l’écran, les JMJ sont peut-être un élément de réponse. Tout le monde qui partageait le même coucher sur cet immense champ de trois cent cinquante hectares, tout le monde qui partageait la même nourriture sous la même clarté des cieux. Utopie ? Peut-être pourtant dimanche dernier, c’était une réalité.

Il y a quinze ans, pour les premières JMJ, nous étions à Rome serrés sur la Place du Latran, on était environ deux cent cinquante mille, et le Pape avait été surpris de la réponse des jeunes, l’appel avait été lancé un peu comme ça. Et quinze ans après, on est deux millions. Mais je ne voudrais pas compter combien on sera dans quinze ans, parce que ce serait tomber dans une optique utilitariste. Ces JMJ ne ser­viraient à rien d’autre qu’à compter les effectifs, et ce n’est pas le but. Les JMJ c’est simplement un signe qui est donné par la Providence de Dieu, un signe fort qui demande peut-être des explications, peut-être voyage-t-on davantage qu’il y a quinze ans, sans doute aussi que la chute du mur en quatre-vingt dix a permis un afflux considérable des jeunes des pays de l’est, sans doute que la figure du Pape compte aussi, mais je crois que c’est une sorte d’évènement de la Providence. Certainement aussi que les grands ras­semblements de Taizé depuis cinquante ans ont contribué à l’éclosion de rassemblement comme ceux-là, et grâce aussi aux rassemblements du Renouveau. Il est possible que les JMJ auraient à puiser du côté de Taizé pour trouver davantage d’intériorité, faire une expérience plus profonde. En tout cas pour ce qui concerne l'Église qui est en France, aux JMJ il y a dix ans à Compostelle, on devait être environ seize mille chrétiens et dix évêques. Cette année on était la délé­gation étrangère la plus nombreuse, quatre-vingt mille et soixante-quinze évêques. Ces jeunes qui ont goûté à quelque chose me font penser à un cerisier au prin­temps : c’est fragile un cerisier, c’est à la merci du premier coup de vent, c’est léger un cerisier. Mais nous avons à nous réjouir du bonheur, parce qu’il y a cette certitude qu’un jour, le printemps arrivera et que le cerisier donnera ses fruits. Un jour on verra le fruit des JMJ, mais pour l’instant il nous faut simplement accueillir ce qui s’est passé, et à rayonner aussi en communauté de ce bonheur, parce qu’il ne faudrait pas que tous ces jeunes qui ont participé aux JMJ et qui doivent en principe fréquenter aussi nos églises, soient déçus en ne trouvant pas ce goût de bonheur qu’ils ont trouvé là-bas. S’ils ne peuvent pas retrouver ce bonheur, ils partiront encore plus tristes et déçus, parce qu’après avoir vécu une expérience forte, ils ne trouveront pas sur leur lieu de vie quelque chose qui puisse y correspondre.

Nous, maintenant, nous avons à “transformer l’essai”. Nous avons à passer des journées mondiales de la jeunesse aux années mondiales de la jeunesse. Nous avons à être des communautés heureuses, fer­ventes, pleines de joie et de bonheur, pour qu’à tra­vers une différence de style (on était deux millions dimanche dernier, ici nous sommes beaucoup moins), ils découvrent vraiment des communautés qui les attirent, dans lesquelles ils sont heureux.

Nous allons partager l’eucharistie, nous n’avons pas la chance d’être tous là-bas dimanche dernier, mais par contre nous avons la chance de par­tager le même Corps.

 

 

AMEN