LA PORTE ÉTROITE

Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 août 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"D'où êtes-vous ?" Je ne vous pose pas cette question pour que vous me répondiez, mais c'est la réponse de Jésus : "D'où êtes-vous ? Je ne vous connais pas !" C'est une réponse très dure à une question posée par quelqu'un, on ne sait qui, "Seigneur, est-ce le petit nombre qui sera sauvé ?" Qui, aujourd'hui, s'occupe de son salut ? Je crois qu'ils ne courent pas les rues. Rares les gens qui ont peur d'être damnés. D'ailleurs le discours latent est de croire qui ni l'enfer, ni à plus forte raison le purga­toire, n'existent et l'on ne se soucie guère de ce qui nous attend après. Or cette parabole de la porte étroite est une parabole eschatologique c'est-à-dire sur ce qui arrivera à la fin des temps, dans le passage fonda­mental de la mort à la vie. Il est intéressant que Jésus réponde à la question du salut par une porte. Franchir la porte étroite, par une maison dont le maître se lève et ferme la porte, par un festin auquel viennent parti­ciper le nord et le midi, Abraham, Isaac et Jacob. Ainsi la réponse de Jésus nous introduit dans le mys­tère de la vie future, présentée comme une maison dont la porte sera étroite, où il semble y avoir beau­coup de gens mais où il faudra lutter pour entrer.

En effet on a lu dans l'évangile : "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite !" Le terme est un peu faible. Certains traduisent : "Luttez pour entrer par la porte étroite !" Une traduction plus juste serait: "Entrez en agonie !" c'est-à-dire que tout votre être participe à cette volonté d'entrer dans la maison de Dieu, comme s'il fallait faire violence. D'ailleurs Jésus Lui-même, dans un autre passage nous dit : "Seuls les violents s'emparent du Royaume de Dieu !" Cette image de la porte étroite peut nous sembler difficile à avaler. Ne pouvons-nous pas raisonnablement penser que si Dieu est bon, les portes de sa maison sont large ouvertes pour tous ceux qui, bon an mal an, ne sont pas trop loin de Dieu ou n'ont jamais fait vraiment le mal ou croient ne l'avoir jamais fait et pensent être sauvés. C'est là une question importante. Même si Dieu est bon, Il ne passe pas de la pommade sur toute notre vie pour que nous puissions entrer dans le para­dis comme dans un supermarché.

Cette porte étroite, elle est étonnante car elle fait référence à d'autres portes. A la porte fermée du paradis. Lorsqu'Adam et Eve sont chassés du paradis parce qu'ils se sont éloignés de Dieu par leur péché, le Seigneur fait garder la porte du paradis par un ange de flamme qui empêche tout homme d'entrer par effrac­tion. Il y a aussi la porte que Jacob voit entre le ciel et la terre, cette échelle où les anges montent et descen­dent et qui symbolise l'ouverture d'une relation possi­ble entre les hommes et Dieu. Les prophètes nous parlent des portes d'une cité resplendissante. D'ail­leurs le terme de porte sert à définir une ville. Quand on parle de la porte de la ville, on parle de cette cité extraordinaire où tout homme doit être éclairé par la présence de Dieu. La porte c'est le lieu du passage. Une porte, dit-on, doit être ouverte ou fermée. Et en Israël la porte c'est le lieu des échanges, du com­merce, des conversations, des palabres. La porte c'est le lieu où se rend la justice. La porte c'est ce qui sert à protéger, à ne faire entrer que l'ami et à exclure les ennemis. Mais cette porte c'est aussi le Christ. Quand Jésus nous dit : "Efforcez-vous, entrez en agonie pour franchir la porte étroite !" Il parle de sa croix, des deux montants qui forment cette croix et qui sont la porte étroite par laquelle chaque chrétien doit passer pour être configuré au Christ et accomplir la Pâque. La porte c'est cette croix du Christ sur laquelle Jésus a répandu son sang comme les hébreux avaient répandu le sang de l'Agneau sur les linteaux de leurs portes pour être protégés de la mort qui raflait tous les Égyptiens.

Ainsi, quand nous méditons sur cet évangile, sur la possibilité de notre salut, le Christ ne fait pas référence à une autre réalité que celle d'un passage c'est-à-dire d'une pâque où nous devons passer par la porte étroite de sa croix, par ce qu'Il est Lui-même. Alors à la question : "Est-ce le petit nombre qui sera sauvé ?" on peut répondre que ce qui va nous per­mettre de franchir cette porte c'est d'être configuré au Christ, c'est de ne pas faire l'impasse sur la personne du Christ. Les pharisiens auxquels Jésus s'adressait pensaient être sauvés tout simplement parce qu'ils étaient fils d'Abraham. Or le Christ leur répond : "Vous verrez Abraham, Isaac, Jacob et tous les pro­phètes dans le Royaume de Dieu et vous serez mis dehors." Cette réponse à des gens qui disent : "Mais nous avons bu et mangé avec Toi, nous T'avons écouté sur les places, donc nous T'avons connu". Cela ne suffit pas. Il faut être entré en communion avec le Christ. Franchir la porté étroite c'est reconnaître dans la personne du Christ qu'Il n'est pas simplement un homme mais qu'Il est Dieu, qu'Il n'est pas seulement fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, fils de David et fils d'Adam mais Fils de Dieu et que c'est Lui seul qui apporte le salut, que ce n'est pas la vertu ou l'exacte observation des commandements et des lois qui va sauver ces pharisiens mais l'adhésion totale au Fils de Dieu en la personne du Christ.

Il faut donc d'abord franchir la porte de l'In­carnation, accepter que le visage de Dieu soit aussi le visage d'un homme. Pour entrer dans la basilique de la Nativité à Bethléem il y a une petite porte. Cela signifiait qu'il faut s'abaisser jusqu'à terre, c'est-à-dire être de ce monde comme le Christ l'a été en prenant notre chair, pour pouvoir entrer pleinement dans le mystère de Dieu qui sauve cette chair.

Il y a aussi une autre porte qui m'a beaucoup marqué. C'est la porte du monastère fortifié de Lérins. Dans la chapelle où les moines disent l'office, il y a deux portes, une grande et une petite. Les moines entraient par la petite porte et ils étaient obligés de s'abaisser. Mais une fois qu'ils avaient loué Dieu, ils en étaient grandis et ils sortaient par la grande porte. Voilà notre éternel passage sur terre. Que tout en nous soit récapitulé pour que la présence de Dieu vienne nous donner la vie, vienne nous aider à franchir la porte de sa maison. Il a franchi la porte de notre in­carnation pour que nous franchissions la porte du salut. Il a fermé la porte car c'est Lui le maître de mai­son qui se lève, c'est-à-dire ressuscite, et qui ferme la porte. Et si les gens ne sont pas entrés, il leur dira : "Je ne sais pas d'où vous êtes ! Je ne vous connais pas !" Pourquoi ? Parce que ces portes fermées sont les portes de la mort que Dieu ferme définitivement. C'est la porte du tombeau. Il ne veut plus voir per­sonne dans le péché, dans le mal, Il ne veut plus voir personne dans la faim. Il veut les voir auprès de Lui, resplendissants de sa vie à Lui. Et si nous n'avons pas franchi ces portes-là, nous nous faisons illusion sur nous-même. Si nous restons dans nos idées étroites, si nous fermons nos yeux avec des œillères, si notre cœur reste fermé à deux battants, nous aurons beau participer à toutes les liturgies possibles et imagina­bles, nous serons à la porte, aussi bien vous que moi. Nous serons des prêtres, des moines, des vierges fol­les qui n'avons pas fait brûler notre huile jusqu'au bout dans l'attente du Seigneur. Nous aurons été des consommateurs du salut de Dieu sans passer vraiment dans sa vie pour être configurés à Lui. Nous nous ferons illusion sur nous-même et nous serons peut-être dehors parce qu'incapables de franchir cette porte par nous-même car nous nous serons barricadés. Nous serons dans la tombe.

Le salut de Dieu c'est vouloir accéder à sa maison par la porte pour assister au festin. Mais, "Seigneur, nous avons bu et mangé avec Toi. Nous T'avons écouté !" Et c'est ce que nous faisons. Nous écoutons la Parole de Dieu, nous mangeons et buvons avec Lui. Nous le mangeons. Et bien, il nous faut participer pleinement à chaque eucharistie qui est déjà le festin auquel Dieu nous appelle. Il faut passer par la porte étroite du signe pour que ce signe soit en nous réalité de ce qui nous arrive, car notre chair devient le lieu même de la présence de Dieu. Que peu à peu, eucharistie après eucharistie, notre cœur s'ouvre à cette présence de Dieu qui va nous transformer, pour que lorsque nous arriverons face à Lui, la porte ne soit plus pour nous étroite car nous aurons laissé tomber tout ce qui fait notre malheur, tout ce qui nous en­combre pour n'avoir plus qu'une seule chose, Jésus qui, contemplant notre visage, nous dira : "Viens ! J'ai frappé à ta porte. Ouvre-moi, tu es mon bien-aimé."

 

 

AMEN