LA PORTE ÉTROITE
Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 août 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Le second temps c'est notre réponse et nous la vivons sur deux plans. Le plan communautaire que nous découvrons en ce jour et qui est l'Église puisque, animés par le même Esprit, à cause du Fils qui nous montre le Père, nous sommes tous frères et sœurs dans une même communauté. Mais il est un autre plan sur lequel j'aimerais réfléchir ce matin et qui me paraît plus délicat, ce que je vais appeler "la porte étroite".
Ce que vous êtes comme chrétien, comme homme répondant à Dieu, ne ressemble à rien qu'à votre histoire personnelle. C'est-à-dire qu'il faut prendre acte, en vous-mêmes, d'une singularité qui est le secret de votre intimité et de celle de Dieu. Et tant que vous n'avez pas suffisamment visité votre intériorité au point d'en prendre acte et de savoir en jouer pour répondre à Dieu, vous restez, nous sommes restés sur une imitation d'un comportement plus ou moins standard, stéréotype du chrétien banal qui suit le mouvement sans rien mettre de lui-même. Il est important de prendre conscience que nous avons à répondre personnellement et que nous sommes comme un instrument unique entre les mains de Dieu et que nous résonnons comme une harpe, comme aucun autre instrument et que si jamais nous ne répondons pas à cette singularité, dans la grande symphonie céleste où nous somme tous des instrumentistes de la grâce de Dieu, il manque une note, il manque une partition. Dieu écrit avec ce que nous sommes notre partition musicale. Dieu fait de ce que nous sommes dans nos fibres les plus profondes et les plus intimes et souvent les plus inconnues de nous-même cette musique particulière, ce chant subtil qui fait que je suis un homme, une femme unique à ses yeux.
Claudel disait : "Je veux demeurer et rester sans arrêt cet homme unique et impair plein d'inquiétude et de travaux." Voilà bien résumé ce face à face merveilleux, étrange, que l'homme doit vivre en face de Dieu pour devenir cet unique instrument que Dieu lui demande d'être. Il est vrai que, dans l'Église, nous avons souvent tendance à nous copier les uns les autres, à nous inventer des comportements comme idéaux que nous voudrions bien atteindre. Et en faisant une telle démarche, nous oublions que nous avons à répondre de notre propre manière, de notre propre être, car c'est là que Dieu agit, au fond de notre être. Et c'est là que Dieu nous invite à voyager pour que, connaissant ce que nous sommes, nous sachions de plus en plus lui répondre. Non pas comme en nous mettant à la superficie de nous-mêmes et en copiant ce qui nous semble le plus conforme à la vie chrétienne. Alors il est possible que, dans cette réponse singulière, il y ait des choses qui vous étonnent, des choses qui ne semblent pas communicables aux autres frères et sœurs et qu'il y ait des choses parfaitement personnelles entre Dieu et nous, qui n'appartiennent qu'à son cœur et qu'à notre cœur. Et ce n'est pas une raison pour les trouver mauvaises. Vous vous rendez bien compte à ce moment-là que la vie chrétienne n'est pas le cumul d'efforts plus ou moins surhumains dont le fruit serait notre mérite. Dieu seul sait jouer de moi comme ses mains savent jouer d'une harpe pour faire retentir en moi ce chant unique, particulier dont le monde a besoin pour son salut.
Je vais vous faire une confidence de jeune prêtre. Depuis que j'ai été ordonné, je me suis aperçu que "l'homme public" que nous sommes est souvent jugé, parfois pas sous les aspects les plus intéressants, que ce soit vestimentairement ou la façon de parler, ou la façon de se peigner, de s'exprimer, etc ... Il est un fait que nous sommes comme exposés à une petite critique, certainement aimable, mais un peu systématique de la part des laïcs. Ce n'est pas très grave, cela fait partie du jeu. Ce qui me paraît beaucoup plus embêtant et beaucoup plus agaçant c'est que j'ai parfois l'impression d'être comme l'otage de votre propre conception de la vie du prêtre. Vous allez à l'encontre de ce que Dieu veut faire de moi, même si j'y arrive mal. Lorsque vous m'enfermez ou lorsque vous enfermez tout prêtre dans un certain stéréotype, vous l'empêchez de répondre singulièrement à sa vocation qui est une histoire et qui se déroule. Nous devenons ainsi souvent les otages de gens qui voudraient que nous soyons les garants de valeurs morales, ce qui n'est pas notre fonction ou que nous soyons les garants d'un certain comportement social ce qui n'est pas non plus notre fonction.
Notre fonction de prêtres n'est pas de devenir les otages de vos craintes, mais c'est de vous aider, par le service que nous avons voulu par la grâce de Dieu, c'est de vous aider à vous éveiller à votre mystère personnel, parce que vous êtes un fils de Dieu. C'est là notre fonction première, par le sacrement, par la prédication et par toute la pastorale, de vous aider à réaliser, au fond de vous, cette réponse personnelle qui est votre réponse de fils de Dieu, car vous êtes dans un mystère de filiation divine. Et réciproquement, ce que vous êtes comme fils de Dieu doit m'aider à devenir moi-même de plus en plus fils de Dieu dans le service que Dieu me demande dans l'Église. Ces deux interactions ne sont pas manque de liberté et pour vous et pour moi, mais sont don de liberté.
C'est un fait qu'il n'est pas souvent facile d'établir un lien entre ces différentes vocations mais ce n'est pas nous qui établissons le lien profond, l'unité profonde de l'Église, ce n'est pas nous qui la réalisons, que ce soit entre prêtres et laïcs ou entre laïcs eux-mêmes. C'est Dieu qui assurera ce ciment car c'est Dieu qui fait, de toutes ces réponses apparemment singulières ou même discordantes, la voix unique de l'Épouse, de l'Église. Ce n'est pas nous qui accorderons nos violons car nous sommes bien incapables de nous accorder les uns les autres. Si nous sommes rassemblés en ce lieu, ce n'est pas uniquement par choix humain. Nous ne nous aimons pas tous d'un amour terrible. A cause du Christ, humainement, nous essayons. Alors sachons que nous sommes convoqués par le Christ, que c'est Lui qui assurera l'harmonie de nos partitions musicales et que nous n'avons pas à nous en prendre les uns aux autres parce que nous pensons que les autres ne correspondent pas au comportement standard que nous défini pour eux, que ce soit pour les prêtres ou pour les laïcs. Donnons à l'autre la possibilité de la liberté, que dans cette liberté il puisse répondre. C'est là notre fonction première de frères les uns pour les autres. Que l'autre trouve en moi l'occasion d'une telle liberté qu'il devienne réellement l'enfant de Dieu qu'il a à devenir. Et c'est la merveilleuse histoire de sa vie avec Dieu, qu'il puisse devenir cet enfant unique que Dieu appelle et réclame.
C'est en cela que Dieu fait de nous des êtres à vocation, comme des pierres posées les unes à côté des autres. Claudel disait : "Seigneur, vous m'avez placé dans la terre afin que j'endure la gêne et l'étroitesse et l'obscurité et la violence des autres pierres appuyées contre moi, et que j'occupe ma place pour toujours comme une pierre taillée qui a sa forme et son poids. La pierre dans l'autre pierre, mon œuvre dans votre œuvre, et mon cœur dans votre cœur, et la passion de ce cœur plein de cités. Mon devoir n'est pas de m'en aller ni d'être ailleurs, ni de toucher ou de tacher aucune-des choses que je tiens, mais de vaincre et de résister et de tenir la place que j'occupe, afin de demeurer toujours l'homme unique et impair plein d'inquiétude et de travaux que vous avez voulu."
AMEN