TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT !
Is 22, 19-23 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année A (23 août 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Aussi n'est-ce pas dans cette perspective-là que je vais vous commenter ce texte. Je voudrais simplement attirer votre attention sur la manière dont Dieu se révèle aux hommes. En effet, une première chose intéressante dans cette confession de Pierre, c'est que ce n'est pas le Christ Lui-même qui a enseigné à ses disciples qui Il était. Lorsque nous parlons de Jésus-Christ qui se révèle aux hommes, nous avons souvent tendance à penser qu'en bon pédagogue Jésus explique tout ce qu'il faut savoir sur le salut. Il expliquerait qu'Il est envoyé par Dieu, que les hommes sont pécheurs, qu'Il est venu pour les sauver, puis à un certain moment, il dirait : "Je vais vous confier un secret : je suis le Fils de Dieu." Et l'on imagine que les apôtres et à plus forte raison les autres générations chrétiennes, n'auraient qu'à bien réciter leur catéchisme, à bien se transmettre les mots que nous avons reçus du Sauveur et à les retenir fidèlement. En réalité, comme vous le voyez dans cet épisode, le Christ provoque ses disciples et leur dit : "Pour vous, qui suis-Je ?" tout comme si le Christ voulait voir jaillir du cœur même de ses disciples la confession de foi concernant sa propre identité à Lui.
Il faut examiner le caractère extrêmement paradoxal de la situation. Qui est le Christ ? Mais c'est le secret du Christ Lui-même. Or c'est le Christ, qui seul sait qui Il est, qui va demander à ses disciples de dire qui Il est, alors que, d'une certaine manière, jusque-là, ils ne le savent pas. Cette démarche devrait nous surprendre. Elle a quelque chose d'étonnant. Que le Christ veuille entendre, de la bouche de Pierre ou de ses disciples, la réalité même de ce qu'Il est. Le plus étonnant encore, c'est que sa démarche. Effectivement, les disciples répondent bien à la question. Pourquoi cela ? Puisque nous baptisons tout à l'heure une petite fille, je voudrais prendre un exemple très simple qui, peut-être pourra vous éclairer.
Vous, père et mère de famille, vous vous souvenez sans doute de l'acharnement que vous avez mis à faire dire à votre enfant le premier "papa" ou le premier "maman". En réalité, vous l'avez beaucoup dressé dans ce sens-là. Vous avez passé des quarts d'heure entiers à vous pencher sur le berceau, à sourire et à essayer de déclencher ce premier réflexe qui est absolument éblouissant, le moment où le bébé dit pour la première fois "maman" à sa maman ou "papa" à son papa. Nous essayons de provoquer cette acquisition du langage à travers ces deux premiers mots, reste à savoir si, déjà, pour l'enfant ce sont des mots, mais il y a au moins une chose qui ne trompe pas, c'est que ce premier mot provoque dans le cœur du papa ou de la maman une joie extraordinaire, car c'est à la fois la révélation de l'identité de son enfant. Il est merveilleusement enfant à ce moment-là parce que dans ce premier balbutiement il célèbre le fait qu'il est effectivement le fils de son père et de sa mère, et la célébration de cette relation unique de la paternité ou maternité.
Il y a aussi quelque chose qui n'est peut-être pas tout à fait juste mais les parents font comme s'il en était ainsi, c'est qu'on a l'impression que cela vient du cœur même de l'enfant. On a l'impression que c'est le début de la spontanéité de l'enfant, ses premiers pas dans la découverte de l'autre à travers la figure de son père ou de sa mère, la découverte de toutes les réalités du monde qu'il va, petit à petit, nommer. C'est alors une joie extraordinaire pour le cœur des parents, et si l'on en croit les psychologues, pour le bébé lui-même qui jubile simplement en parlant et en nommant les choses. Ce qui est extraordinaire c'est la joie des parents de voir que toute la richesse d'amour qu'ils ont investie dans leur enfant est enfin capable de se traduire dans un mot qui dit tout simplement la merveille de la relation qui existe entre les parents et leur enfant.
Je crois que même si c'est une comparaison très approximative, c'est quelque chose de ce genre qui s'est passé ce jour-là à Césarée de Philippe. Ce que le Christ voulait, ce que le Père voulait, ce que le Dieu-Trinité, Père, Fils et Esprit voulait, c'était non pas que les hommes récitent leur catéchisme comme le Christ le leur avait appris, mais c'est mettre au cœur de l'homme suffisamment d'amour, ce que nous appelons la grâce, pour qu'à un moment qui a dû être un des plus merveilleux moments de la vie du Christ sur la terre, un homme totalement saisi par l'amour de Dieu, puisse dire le premier mot qui exprime la foi, un peu comme un bébé dit le premier mot qui contient tout le sens de son existence : j'ai reçu la vie de vous, papa, maman. C'est cela la confession de Pierre. C'est le mystère même par lequel, pour la première fois, un homme a pu dire l'insondable mystère du Salut. Il l'a dit comme un bébé qui balbutie, comme un enfant qui est encore tout émerveillé et sous le choc de ce qui lui est donné. Oui, c'est cela la confession de Pierre, non pas une révélation où nous apprendrions par cœur quelque chose que Dieu nous dicte, mais une prise de possession de nous-mêmes par la plénitude de l'amour sauveur de Dieu qui fait qu'à un moment on lui dit : "Tu es Dieu ! Tu es le Sauveur ! Tu es le Christ, le Fils de Dieu !"
Remarquez que dans ce jaillissement où le langage de l'apôtre fait corps avec la manière dont Dieu parle en lui, il dit : "Tu es le Christ, Tu es le Fils du Dieu vivant !" De même que quand un enfant dit le premier mot de son existence il exprime sa relation à son père et à sa mère, de la même façon Pierre dit la relation à son Dieu. Cela veut dire deux choses. Christ signifie Messie, Celui qui a reçu une onction, la capacité d'accomplir une mission. Tout à l'heure Coralie recevra elle-même une onction, elle recevra la capacité d'accomplir sa mission de chrétienne en ce monde. Et bien Pierre dit qui est Jésus-Christ en lui disant : "Tu es Celui qui a reçu l'onction pour venir nous sauver, Tu as reçu la mission de nous sauver, et je Te reconnais d'emblée comme Celui qui me porte dans le salut, Celui qui me fait exister comme être sauvé, être saisi par ton amour". Pierre ne sait pas encore ce que cela va coûter, le Christ le lui expliquera après et ce sera l'annonce de la Passion, mais Pierre a déjà, en face de cet homme, la certitude profonde qu'il est saisi dans une relation qui va le porter et le conduire jusqu'à la plénitude du salut. Et comment se réalise cette plénitude du salut ? C'est parce que le Christ est le Fils, le Fils de Dieu qui nous rend fils, qui rend Pierre fils, qui rend les apôtres fils et qui nous rend encore aujourd'hui fils comme Coralie sera tout à l'heure rendu fille de Dieu par le baptême. Pierre dit le mystère du Christ tel qu'il est inspiré par le Père, mais il le dit dans le fait que lui, Pierre, est déjà totalement porté dans son salut, dans le Christ venu nous rendre pleinement fils selon le dessein éternel du Père.
Enfin c'est curieux mais c'est au moment même où Pierre dit "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !" qu'il reçoit son nom. Jusque-là il s'appelait Simon. Il reçoit ce nom car il est alors établi pierre de fondation pour tout ce qui va se construire, tout ce que le Christ va bâtir de son Église. Parce qu'il est le premier à avoir confessé la vérité de Jésus-Christ Fils de Dieu, il est celui sur la confession duquel va se bâtir toute la confession de l'Église. Et toute confession de Jésus-Christ qui ne sera pas en communion avec Pierre est une confession à laquelle il manque quelque chose. Je ne dis pas qu'elle n'est pas valable, mais il lui manquera quelque chose. Elle n'aura pas toute la plénitude du projet du Christ de rassembler toute la communauté chrétienne avec Pierre.
Mais il lui révèle son nom. Qu'est-ce à dire ? Quand, par la grâce de Dieu, nous avons dit le nom du Christ, alors nous devenons vraiment ce que nous sommes, nous devenons vraiment quelqu'un. C'est ce qui va se passer pour Coralie. Depuis sa naissance et peut-être même avant, ses parents ont choisi son prénom. Coralie, c'est son nom aux yeux des hommes. Mais lorsque je dirai : "Coralie, je te baptise au nom du Père et du Fils et du saint Esprit" ce sera son nom aux yeux de Dieu. Elle devient vraiment quelqu'un aux yeux de Dieu, elle devient pleinement fille de Dieu, elle trouve la plénitude de son existence, de sa personnalité. Bien sûr, en germe, elle a quelques mois, mais en plénitude au sens où la grâce qu'elle reçoit aujourd'hui la constitue dans le mystère même de ce qu'elle est, dans le mystère de sa personnalité. Et c'est cela que nous célébrons. Cette grâce baptismale ne cessera de se développer, au jour le jour, pour trouver la vérité de son être devant Dieu.
En ce jour, où nous venons d'entendre la confession de Pierre, où Pierre et le Christ se donnent l'un à l'autre la vérité de leur nom, reconnaissons la grandeur et la grâce de notre baptême. Il nous est donné de dire vraiment, en vérité, qui est Dieu. Et il nous est donné de devenir vraiment qui nous sommes, par la grâce même du Fils qui est venu nous sauver. Oui, vraiment, Amen que cela soit en vérité.
AMEN