PORTE FERMÉE, PORTE ÉTROITE
Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (24 août 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Que signifie cet évangile, alors que nous avons coutume de parler de message universel, de salut offert à tous les hommes, quels qu'ils soient, où qu'ils soient, car dans sa grande miséricorde, Dieu sauve tous les hommes ? Que faut-il comprendre à travers cette porte étroite, cette porte étroite qui va se fermer ? Certes, nous avons coutume d'entendre parler de porte étroite, car nous y voyons derrière tout l'effort nécessaire pour grandir dans la foi, pour grandir dans l'abandon vers Dieu, dans Celui qui veut nous sauver, et nous nous voyons souvent comme une image courbés par le péché ou la détresse de la vie humaine, passer par cette porte pour entrer, enfin, dans la consolation, à la table du Royaume de Dieu. Mais alors, pourquoi cette porte étroite, que nous pourrions bien accepter, pourquoi se ferme-t-elle ?
Frères et sœurs, chaque jour, dans le Pater, dans le Notre Père, nous demandons à Dieu que sa volonté soit faite, mais je me demande avec vous, qu'est-ce que sa volonté, s'il faut que, devant le Royaume de Dieu, nous nous trouvions refoulés et ramenés en arrière ?" Que Ta volonté soit faite !" En effet, considérer que le Royaume de Dieu est fermé par une porte, une porte petite, difficile d'accès, c'est de fait considérer qu'il nous est difficile à chacun de nous, de recevoir ou de subir une volonté autre que la nôtre. Et pourtant nous disons facilement : "Que Ta volonté soit faite !" Il n'est pas si facile que sa volonté soit faite et je suis sûr qu'il vous est arrivé bien des fois, en prononçant ces paroles, de les trouver quelque peu amères, lorsque la détresse ou les événements malheureux sont venus se heurter dans votre vie. "Que Ta volonté soit faite !" Qu'est-ce que cette volonté ?
Nous la confondons très souvent avec les événements qui contrent notre propre volonté et nous y voyons comme par un fatalisme ce qui va, pendant un temps plus ou moins long, contrarier, s'opposer à nos propres désirs et à nos propres projets. La volonté de Dieu est peut-être difficile à admettre, mais peut-être est-elle aussi plus parfaite et plus totale que la nôtre ! En effet, je crois que la volonté de Dieu est Sagesse, cela veut dire qu'elle est une, totale, immédiate, plus grande que l'univers, infiniment plus éternelle que le temps, connaissant toute chose plus parfaitement que nous-mêmes nous pouvons les connaître de nous-mêmes. Que la volonté de Dieu soit une sagesse c'est-à-dire qu'elle ait discerné, pour nous, le bien qu'il nous faut. En effet, si notre propre volonté se heurte à celle de Dieu, c'est qu'il nous est difficile d'accepter que quelqu'un d'autre dirige notre vie et ne réponde pas immédiatement à nos aspirations, à nos désirs aussi louables soient-ils. Mais si Dieu voyait mieux que nous, si Dieu voyait plus clairement ce qu'il nous faut, si Dieu visait ce bien, cette route de notre vie, et par cette sagesse la dirigeait vers la lumière, vers ces bruits de festin du Royaume de Dieu qui s'entrechoquent dans l'évangile et dont nous avons maintenant si faim et si soif.
La volonté de Dieu c'est une sagesse, mais c'est aussi la volonté d'un autre, et c'est là que la porte se rétrécit. Certes, nous pouvons bien admettre que la volonté de Dieu soit totale, une, indivisible, merveilleuse, discernant toute chose vers le bien qu'il nous faut, mais qu'elle soit différente de nous, qu'elle soit celle d'un autre, c'est là que nous pouvons comprendre en quoi la porte est fermée, ou du moins pour nous, en quoi la porte est étroite.
En effet, dans l'évangile nous pourrions rester à la polémique qui a dû se soulever entre les pharisiens et Jésus, Jésus s'adressant aux juifs qui l'entouraient, et c'est à eux qu'Il disait que la porte était fermée pour ceux qui avaient mangé et bu devant Lui, qu'Il les avait enseignés mais qui n'avaient rien compris et n'avaient pas voulu le suivre Mais pour nous, aujourd'hui, que sa volonté soit faite, que cette Sagesse nous inonde et qu'elle soit pour nous source de bien et de bonheur, elle est aussi celle d'un tout autre, qui, sans arrêt, est un autre pour nous, c'est-à-dire que, sans arrêt, à tout moment, elle se heurte à notre propre volonté que nous émettons et qui n'est pas immédiatement celle de Dieu, car la nôtre est figée dans le temps, car la nôtre est dépendante des événements, alors que celle de Dieu recouvre l'ensemble.
Alors plus loin encore. Cette volonté de Dieu, elle est amoureuse, dans le sens que non seulement elle veut pour nous le bien et le bonheur, et c'est cela notre foi mais en plus elle sait se faire apprécier. Elle veut se faire épouser. Et quand on écoute Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui toute sa vie a cherché à définir cette "petite voie" de l'abandon, ce petit chemin tracé, affaibli de lumière vers laquelle elle tendait de toutes ses forces, c'est dans l'abandon même de sa volonté qu'elle voulait aller, afin que prenant le relais ce soit celle de Dieu qui, ouvrant tout grands ses bras, lui indique le chemin à suivre. Une autre volonté, celle de Dieu, demandant à la nôtre d'abdiquer quelque peu, du fait de son imperfection, voilà si vous voulez le chemin ou l'explication de cette parabole quelque peu difficile à avaler : une porte fermée, une porte étroite. Au-delà donc d'un effort, non moins nécessaire, c'est avant tout reconnaître que nous avons besoin de sa propre volonté, afin d'affermir la nôtre.
Frères et sœurs, il n'est pas si facile de dire vraiment "Que Ta volonté soit faite !" mais nous avons un recours très simple, très heureux qui s'appelle la communion des saints. Non pas pour nous décharger sur les autres de ce que nous ne voudrions pas pour nous, mais s'il nous est difficile de prononcer ces mots "Que Ta volonté soit faite !" alors simplement, prions les uns pour les autres. En effet, vous savez que le Seigneur a été bon et n'a pas fait de la prière un désir aussi impérieux que la faim ou la soif, pour ne pas lier notre liberté, mais il l'a faite comme à notre portée, mais dépendante de cette liberté Par contre, comme pour pallier cette faiblesse, Il nous a permis, par cette immense communion que nous formons tous ensemble depuis le début de l'Église, Il nous a permis de prier les uns pour les autres. Et de la prière du jeune berger sur la montagne jusqu'à celle de Saint Jean de Malte aujourd'hui, c'est un même cœur qui monte vers Dieu et qui prie les uns pour les autres.
Ayons donc à cœur de prier pour nos proches, pour nos amis, pour nos parents, afin que la volonté, cette volonté amoureuse et pleine de sagesse et de bonheur pour l'homme soit appliquée pour ceux que nous aimons ou pour ceux que nous n'aimons pas. Ainsi, rejaillissant de membre en membre, cette volonté amoureuse et pleine de sagesse finira par nous toucher le cœur et nous abdiquerons de cette volonté qui ne se connaît pas pour que Dieu Lui-même fasse en nous ce qu'Il veut et qu'Il nous rende heureux. Oui, vraiment, Père Très Saint, "que Ta volonté soit faite !"
AMEN