HORS DE L'ÉGLISE, PAS DE SALUT !

Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (21 août 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN


"Hors de l'Église, point de salut !" Il y a déjà assez longtemps que nous n'osons plus proclamer ce genre d'expression car, en définitive, nous ne savons pas très bien si ce qu'elle exprime est vrai. Et puis nous avons quelque remords de l'avoir trop dit ou trop mal expliqué. De même nous ne savons pas très bien quel est l'auteur de cette expression. Vous pensez peut-être que c'est quelque Inquisiteur ou quelque croisé du Moyen-Age, ou quelque intégriste d'aujourd'hui refusant le principe de la liberté religieuse et voulant repartir en croisade. Ce n'est ni les uns ni les autres, c'est un Père de l'Église et un des plus grands théologiens de l'Église primitive, saint Cyprien évêque de Carthage. Il a écrit cette expression dans un de ses plus beaux livres, un de ses plus beaux traités appelé "De l'unité de l'Église". Alors si cette expression vient de saint Cyprien de Carthage, docteur de l'Église, elle peut être vraie, elle ne peut être que vraie, oui : "Hors de l'Église, point de salut !" Si elle vous choque, je le regrette, mais je vais m'en expliquer un instant, et cela à partir des deux textes de la Parole de Dieu aujourd'hui.

Le premier, cette très belle prophétie d'Isaïe qui annonce que Dieu viendra rassembler les hommes de toutes langues, de toutes races, de tous peuples et qu'Il mettra au milieu d'eux un signe et que ce signe sera planté sur la colline de Sion à Jérusalem, et que ceux qui voudront voir la gloire de Dieu contempleront ce signe : "Ils viendront et verront ma gloire car je mettrai un signe au milieu d'eux."

Puis, dans l'évangile je retiendrai pour l'instant cette phrase du Seigneur, cet évangile un petit peu curieux, un petit peu bizarre où ceux qui croient être sauvés, c'est-à-dire nous-mêmes, j'espère, se verront mettre dehors. Le Seigneur dit : "Quand le Maître de maison se sera levé et aura fermé la porte." Il fait ici écho immédiatement à sa Résurrection. C'est lui le Maître de maison, le maître du monde et il se lèvera au jour de sa résurrection et il fermera la porte, c'est-à-dire qu'il n'y aura désormais de porte ouverte pour le salut que dans sa résurrection, que dans la foi au mystère de sa Pâque. Or le mystère de sa Pâque, qui en a été témoin sinon les apôtres, c'est-à-dire l'Église ? C'est aux apôtres et à l'Église de tous les temps que le Christ a manifesté sa résurrection. Ainsi Dieu plantait au milieu du monde un signe qui était celui de sa résurrection et ce signe de sa résurrection venait illuminer le monde à partir d'une ville qui n'est plus Sion ni la Jérusalem de Palestine mais la Jérusalem nouvelle qui est l'Église, c'est-à-dire nous-mêmes. Or c'est cette Église qui est chargée de donner au monde le salut, et il n'y aura pas de sauvés hors de cette Église, de l'Église sainte, catholique, apostolique, comme nous allons le proclamer tout à l'heure dans le Credo.

Alors, quel sera notre étonnement lorsque, à la fin des temps, nous verrons Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes dans le Royaume de Dieu et que nous serons jetés dehors, et que nous verrons également une multitude d'hommes, de femmes, venant de l'Orient, de l'Occident, du Nord, du Midi qui, avant nous, prendront place dans le Royaume de Dieu ? et nous dirons : "Mais enfin, ils ne faisaient pas partie de l'Église ! Mais enfin, ils ne sont pas de l'Église officielle ! Mais enfin, pourquoi sont-ils sauvés puisqu'au long de leur vie ils n'ont ni professé la foi en Dieu, ni vécu les exigences de l'évangile ?" Et le Christ nous dira : "Vous pensiez être les premiers, et bien vous serez les derniers et eux seront les premiers !" Qu'est-ce que cela veut dire dans l'enseignement du Christ pour nous aujourd'hui?

Cela veut dire tout simplement que l'Église d'aujourd'hui, dans la suite de la confession de foi des apôtres, dans la suite de la Résurrection, est l'unique lieu, l'unique signe que Dieu donne au monde pour qu'il soit sauvé. L'Église d'aujourd'hui, vous comme moi, nous sommes la demeure de Dieu parmi les hommes car en nous repose le signe lumineux que Dieu donne aux nations pour les rassembler de toute langue, de toute extrémité, de tout peuple. Il n'y a pas d'autre voie pour le salut que cette foi en la Résurrection de Jésus. Il ne suffira pas que nous disions, à l'instar de ces juifs : "Mais nous avons mangé avec toi" - "Mais nous sommes venus à la Messe tous les dimanches" - "Mais nous avons écouté les enseignements sur les places" - "Mais nous avons écouté attentivement les sermons". Non cela ne suffira pas.

Il y aura des gens qui ne seront ni venus à la messe le dimanche et qui n'auront pas écouté les sermons et qui seront avant nous dans le Royaume de Dieu. Car l'Église, c'est l'Église officielle. Mais l'Église officielle n'est pas celle à laquelle on pense d'abord. Ce n'est pas l'Église des offices, des bureaux ou des officines. L'Église officielle c'est l'Église qui fait son office, c'est-à-dire qui, au milieu du monde d'aujourd'hui tient son rôle de témoin de la Résurrection. C'est l'Église qui a comme office de manifester que Jésus est vraiment ressuscité et qu'il n'y a pas d'autre salut et que tout homme venant dans ce monde est appelé à entrer dans cette Église qui confesse la foi au Christ Ressuscité, dont la Résurrection est le fond, la signification de son unité même.

"Hors de l'Église, point de salut !" C'est une phrase extrêmement juste, mais il faut bien la comprendre, car cette Église c'est la nôtre. Il ne faut pas avoir de complexe en sachant très bien que nous sommes, dans le monde, le lieu de son salut. Il ne faut pas en avoir peur, il faut même le proclamer. C'est notre office de chrétien, c'est notre office premier de baptisé aujourd'hui. Cette Église est dans le monde, et dans ce monde il n'y a pas d'autre chemin, il n'y a pas d'autre porte pour le salut des hommes que l'Église de Jésus-Christ. C'est pour cela qu'Il l'a installée comme signe au milieu des nations. Nous sommes, nous membres de cette Église. Nous participons à la vie de cette Église. Cette Église ne vivrait pas sans notre vie personnelle, de même que l'église de pierres n'existerait pas sans chacune des pierres posées et scellées à sa propre place.

Mais l'Église est bien plus large que sa visibilité. Elle est bien plus large que son rassemblement actuel dans ce que l'on peut vérifier. L'Église c'est toute cette humanité qui est en marche, qui vient de toutes les extrémités du monde, des diverses races, langues ou religions mais qui, dans son cœur, cherche à voir la gloire de Dieu. Il y a tant d'hommes et il y en a peut-être parmi vous, en tout cas je sais qu'il y a quelques années, il y en avait, qui cherchent à voir la gloire de Dieu, c'est-à-dire qui cherchent dans le fond de leur cœur, qui cherchent dans la religion dans laquelle ils sont nés, dans les valeurs de la civilisation dans laquelle ils vivent, qui cherchent le bien ultime, qui cherchent le sens profond de leur vie comme de la vie du monde et qui savent très bien qu'ils ont un immense besoin d'être sauvés. Et dans le fond de leur cœur, ils cherchent le visage de ce Dieu unique qui s'est révélé, pour nous, de façon visible, dans le visage de Jésus-Christ mort et ressuscité. Tous ces hommes sont dans l'Église. Ils sont dans cette Église en marche vers le Royaume de Dieu et qui vient du Nord et du Midi, de l'Est et de L'Ouest, de tous les temps de l'Histoire, de tous les lieux de la terre. Ils cherchent à voir cette gloire de Dieu car ils savent, dans le fond de leur cœur, qu'il y a dans le monde la présence de ce Dieu, que ce Dieu n'est pas lointain, qu'il n'est pas absent, autrement Il ne serait pas Dieu, mais une idole. Ce qu'ils ne savent pas, et c'est peut-être de notre faute, c'est que cette présence de Dieu aujourd'hui, c'est que cette porte étroite pour voir la gloire de Dieu et connaître son salut, c'est que la table du Royaume déjà dressée au milieu de nos tables de la terre, c'est l'Église que Jésus Christ a fondée et que nous sommes aujourd'hui.

Devant tous ces hommes qui avancent difficilement dans les démarches sécrètes et inconnues de leur cœur et de leur vie, au milieu du bien qu'ils font comme au milieu des maux dont ils souffrent, devant tous ces gens qui marchent, est-ce que nous autres, chrétiens, nous ne sommes pas parfois paralysés, assoupis, endormis ? C'est peut-être cela qu'il nous faut entendre aujourd'hui car nous risquerions bien, si nous ne prenons pas nous-même le rythme de marche de l'Église vers le Royaume de nous trouver parmi les derniers tout en ayant fréquenté assidûment cette Église et ses offices pendant notre vie sur la terre. Et nous serons étonnés, peut-être même scandalisés de voir que tant d'hommes que nous disions païens ou incroyants nous précéderont dans le Royaume de Dieu. Oui, l'Église que nous sommes, devient peut-être le chemin étroit, cette porte toute petite à peine visible dans l'immense construction du monde d'aujourd'hui. Elle ressemble souvent, surtout dans nos sociétés occidentales à une peau de chagrin qui, en vieillissant se rétrécit et se dessèche. Nous sommes pourtant ce signe visible que Dieu veut donner au monde que le salut lui est proposé, qu'il peut voir dés aujourd'hui la gloire de Dieu en entrant dans la louange de l'Église en entrant dans la résurrection du Christ, en demandant l'eau du baptême pour la purification de son péché et le pain de l'eucharistie pour pouvoir marcher sans trop boiter, ou en tout cas, sans se décourager.

Frères et sœurs, c'est vrai, "Hors de notre Église, il n'y a pas de salut !" Ce n'est pas pour nous un objet de fierté, c'est une exigence terriblement actuelle, parce que nous sommes aujourd'hui la lumière du monde, parce que l'Église possède en elle-même la vérité de Dieu et de l'homme et le sens de l'histoire. C'est à nous d'être, pour ceux avec qui nous vivons, la porte ouverte sur ce Royaume de Dieu, cette porte que tant d'hommes cherchent si difficilement mais qu'en définitive, ils désirent peut-être beaucoup plus fortement que nous.

Que nous puissions, ensemble, reprendre notre marche vers la Jérusalem nouvelle et nous réjouir de ce que l'Église, ce n'est pas simplement nous-mêmes, mais tous les hommes que Dieu appelle à entrer au festin de son Royaume.

 

AMEN