LE RÉAJUSTEMENT RÉCIPROQUE

Jos 24, 1-2a +15-17+18b ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année B (23 août 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Frères et sœurs, l'occasion est trop belle pour se précipiter sur la deuxième lecture : "Femmes, soyez soumises à vos maris". C'est une lecture qui revient tous les trois ans et elle n'est plus obligatoire pour les mariages alors, autant en profiter pour remettre en peu les choses en ordre.

Première chose : "Femmes, soyez soumises à vos maris", ce n'est absolument pas dans le texte que nous avons entendu. Je vais vous proposer dans un premier temps de cueillir au gré du texte quelques petits passages, quelques petits problèmes grammaticaux et de vocabulaire. Ne vous inquiétez pas, on ne va pas faire une leçon de grec, j'en serais bien incapable. Mais je voudrais porter simplement un éclairage sur telle expression, sur tel mot, à la fois pour des questions de vocabulaire, mais surtout pour des questions d'histoire, de culture et de société, afin de mieux comprendre ce que dit le texte et pour y découvrir la motivation principale qui n'est pas celle à laquelle on pense.

Cela commence très fort tout au début du texte, où l'on nous dit que nous avons à être soumis les uns les autres. Il n'y a pas que les femmes qui doivent être soumises. Il est question d'une soumission réciproque et le texte pour cela utilise l'impératif. Le problème c'est que dans la version grecque il n'y a pas d'impératif, mais de participe. Pour ceux qui étaient là il y a deux dimanches, vous vous souvenez peut-être que j'avais attiré votre attention sur l'importance de cette épître aux Éphésiens et sur le fait que toute la morale communautaire sociale et aujourd'hui, la morale domestique, ne découlent que d'une seule constatation : nous sommes sauvés par le Christ qui a donné sa vie pour nous, et par conséquent, nous devons vivre en sauvés. Pour vivre en sauvés, il ne faut pas faire ceci, il ne faut pas faire cela, à la fois dans la communauté ecclésiale, mais aussi au cœur de la vie domestique. Et cela, il faut vraiment le remettre dans son contexte. Il ne s'agit pas de dire : il faut être soumis, vous les femmes, même éventuellement de dire qu'il faut que nous soyons soumis les uns aux autres. Le texte grec utilise un participe indiquant par là que ce n'est pas d'abord un ordre, mais une conséquence qui découle de cette situation que saint Paul rappelle aux Éphésiens : vous êtes sauvés, vivez en sauvés.

On peut encore voir autre chose avec cette fameuse expression de "soumission". Evidemment, quand on entend ce mot on voit Vendredi qui ploie sous le pied de Robinson Crusoé, on voit les esclaves. Pour nous, la soumission, qu'est-ce que c'est ? C'est quelqu'un qui devient un objet pour la consommation et le plaisir d'une autre personne, à la fois dans le domaine de l'économie et dans le domaine sexuel. Dans le grec on différencie très bien les deux situations. Il y a un verbe qui est "douleo", qui fait explicitement référence à la soumission de l'esclave, propriété de son maître et étant vraiment un objet au même titre qu'une propriété, un champ, un atelier. Le verbe qui est utilisé ici c'est "hupotaso". C'est un verbe qui veut dire aussi soumettre, mais qui a une signification un peu différente puisque cela vise plus précisément une forme d'ajustement. Il ne s'agit pas d'une soumission où quelqu'un exerce contre moi une violence physique ou psychologique, mais il s'agit d'ajustement. Qu'est-ce que l'ajustement ? C'est faire en sorte que différentes parties s'ajustent entre elles par rapport à un projet commun. Une des plus belles images qu'on peut utiliser pour expliquer la soumission telle que saint Paul la décrit ici, c'est de faire référence à ce qu'on appelle la symphonie. La symphonie, ce sont des gens qui ont des instruments de musique différents, des partitions différentes, et qui s'ajustent les uns avec les autres, sous la direction d'un chef d'orchestre, afin de jouer un morceau, qui, quand il est bien joué, peut être magnifique. L'inverse de la symphonie c'est la cacophonie ! c'est quand chacun dit : moi, je me moque complètement de mon voisin, je joue ma partition parce que c'est moi qui joue le mieux et le plus fort, et je n'essaie pas de m'accorder avec mon voisin. Si on joue comme cela au Festival d'Aix, je vous garantis que cela va vite fermer.

Vous voyez, frères et sœurs, la plus belle image pour expliquer ce que saint Paul veut dire à travers ce mot de "soumission", c'est qu'il s'agit d'être attentifs les uns aux autres, et de fonctionner comme un orchestre symphonique, de s'ajuster d'une manière volontaire et réciproque.

Le troisième mot important est ce fameux mot "cephale", la tête, le chef. C'est vrai que là aussi dans l'imaginaire français, quand on parle d'un chef, c'est le petit chef, c'est celui qui veut avoir raison, c'est un peu la brute qui veut que tout le monde marche à la baguette et que les gens le suivent. En fait, dans l'Antiquité, le chef fait référence au chef militaire. Il faut comprendre qu'à l'époque, le chef militaire a acquis son poste par un grand courage et une grande valeur sur le champ de bataille. Le chef, ce n'est pas celui qui est en arrière des lignes pendant que les fantassins se font tirer dessus, le chef est celui qui est à la pointe de la ligne, qui généralement est habillé de telle manière que tout le monde le repère à ces centaines de mètres. C'est la raison pour laquelle on essaie toujours de tuer le chef en premier lieu, parce qu'une fois que le chef est mort, les troupes sont désorganisées, et elles s'en vont.

Quand Paul dit que le Christ est le chef, il dit que le Christ est chef en tant que c'est lui qui est monté en première ligne et qui a affronté la mort et qui a vaincu la mort. C'est le seul à être monté au front, à avoir battu et vaincu la mort. La question du chef n'est pas quelqu'un qui s'arrogerait un pouvoir auquel il n'a pas droit, le chef, c'est celui qui par sa valeur, par son action, acquiert une autorité que j'appellerais naturelle.

Je voudrais terminer ma petite promenade dans le texte avec une dernière chose. Quand saint Paul parle de "prendre soin de la chair", il faut tout de même se souvenir que dans l'Antiquité, la société grecque comme la civilisation romaine, est profondément misogyne. Elle est misogyne dans ses écrits, et dans la réalité. Dans l'Antiquité, qu'est-ce que la femme ? Elle est un objet ! Un objet dans plusieurs sens du terme, c'est-à-dire un objet de plaisir pour l'homme, on peut parler à la limite de viol conjugal et c'est aussi un objet en tant qu'alliance de pouvoir, parce que si je me marie avec telle femme, j'accède à telle famille et par conséquent, je pourrai monter l'échelle sociale et l'échelle du pouvoir. Il y a aussi la question financière avec l'héritage. Non seulement on s'associe la puissance de telle ou telle famille, mais on récupère l'héritage. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais ce pauvre saint Paul qu'on traite souvent de misogyne, dans ce texte, révolutionne profondément les relations entre les hommes et les femmes. Il dit à ces matchos d'Éphésiens, qui sont comme tous les hommes de l'époque, et il y en a encore, hélas, dans notre société, il leur dit une bonne fois pour toutes : la femme n'est pas un objet de consommation qu'on utilise et qu'on jette quand on n'en veut plus. Elle est votre propre chair, et quand on aime sa chair, on ne peut pas en faire n'importe quoi. C'est pourquoi nous devons nous soumettre, rechercher cet ajustement dont je faisais mention tout à l'heure.

Je n'ai pas la prétention d'avoir réglé toutes les interrogations de ce texte, qui n'a pas uniquement pour but, comme ma petite homélie, n'a pas pour but de vous donner quelques vagues connaissances en grec ou en histoire de l'Antiquité. Mais je voulais aller plus avant avec vous dans le texte car la clé de ce passage, c'est ce que nous avons à la fin quand saint Paul dit : "Ce mystère est grand, moi je déclare qu'il concerne le Christ et l'Église". Ce que veut dire saint Paul c'est qu'il n'est pas question ici de morale domestique. Mais saint Paul en essayant de comprendre les relations entre le Christ et l'Église, à cette occasion veut expliquer aux Éphésiens que le lieu d'humanité où devrait se vivre comme en figure, comme en image, cette relation éblouissante de l'Église et de son Époux, ce lieu d'humanité, qu'est-ce que c'est ? C'est le couple. Comme le Christ s'est ajusté à l'humanité en perdant sa prérogative de Dieu et en donnant sa vie sur la croix, vous, messieurs, vous devriez être prêts à mourir pour votre femme. Ce qui est assez étonnant dans ce passage qui est toujours proposé dans le petit livret pour les mariages, c'est que la partie de la soumission de la femme est toujours mis entre crochets, ce qui veut dire qu'on peut en omettre la lecture. C'est dommage parce que le texte est déséquilibré. Ce qui est beau dans le texte complet, c'est cet ajustement réciproque entre la femme et l'homme et que dans un sens ou dans un autre, on perd justement le mystère même de la signification de cette page.

Saint Paul y voit l'occasion de montrer que le couple manifeste, rend visible, l'amour infini de Dieu pour l'humanité et la manière aussi dont l'humanité, dont l'Église doit aussi aimer son Époux, le Christ.

Mais cet extrait de chapitre que nous avons entendu est ce que j'appellerais l'anti-Genèse chapitre troisième. Il faut toujours revenir aux origines, c'est pour cette raison qu'on a une littérature incroyable sur les débuts de la Genèse. Que se passe-t-il dans la Genèse ? Il y a une profonde fracture entre l'homme et la femme. Ce qui régit la relation entre Adam et Ève, c'est une question de possession et de pouvoir. C'est cela la conséquence du péché originel. Au lieu de vivre comme ils avaient commencé à vivre dans le paradis, dans cette harmonie, cette symphonie dont je faisais mention tout à l'heure, cette manière de vivre en s'ajustant l'un à l'autre, le péché vient briser cette relation et Adam et Ève n'ont de cesse que d'essayer de prendre le pouvoir l'un sur l'autre et de posséder l'autre pour son propre plaisir et son propre développement. C'est en cela que l'épître aux Éphésiens est un anti-péché originel. Saint Paul dit : oui, il y a eu péché, oui, c'est vrai que les relations sont perverties et pourtant, il y a un lieu où l'on peut commencer à revivre ce que nous vivrons pleinement dans le paradis, c'est le couple.

Evidemment, peut-être que mon explication pourrait prêter à sourire, que certaines personnes pourraient dire, il est bien gentil le frère Christophe, il est un peu jeune, peut-être qu'il ne connaît pas beaucoup la vie, lui, il n'est pas marié, il ne sait pas ce que c'est … je ne crois pas, cela n'a absolument rien à voir. Il ne s'agit pas de magnifier et de dire que tout est parfait dans la vie conjugale. A contrario il s'agit de montrer que Adam et Ève avaient tout dans le paradis pour vivre parfaitement cet ajustement et ils n'ont pas réussi. Saint Paul nous dit que cette communion les uns avec les autres n'est pas liée au lieu, au cadre dans lequel on vit. Nous pouvons soupirer en disant : oui, s'il était mieux que cela, s'il était resté comme il était au début, etc … mais le problème n'est pas là. Le problème consiste dans le fait que l'ajustement réciproque ne repose pas sur un cadre qui serait mieux que l'autre : la vie monastique mieux que la vie conjugale ou vice-versa. Non, l'ajustement réciproque repose sur notre propre liberté et sur la confiance. Je vous l'accorde, ce n'est pas facile, mais c'est bien ce que nous dit saint Paul dans cet extrait. Il nous dit que le cadre de la vie conjugale reste pour lui, et c'est révélé (pour une fois qu'on peut s'appuyer sur une autorité en disant que c'est révélé), il dit que c'est le lieu où l'amour du Christ pour son Église se révèle de la manière la plus parfaite.

Bien sûr, nous avons nos propres vies, nous avons nos péchés, nous avons les routes qui sont les nôtres, nous avons souvent envie de baisser les bras, mais ce que dit saint Paul, c'est que envers et contre tout, la vie chrétienne c'est au cœur de la communauté paroissiale, au cœur de nos famille et de la vie conjugale, c'est d'apprendre à s'écouter, à s'ajuster d'une manière réciproque. On n'y arrive pas toujours du premier coup, mais il faut arriver à vivre une vie en symphonie.

Frères et sœurs, c'est toute ma prière pour moi en tant que prêtre, parce que moi aussi je vis dans une communauté et je sais un peu ce qu'est l'ajustement réciproque, c'est aussi ma prière pour chacun d'entre vous, pour que vous puissiez, là où est votre vie, vivre cette symphonie dans la confiance et en toute liberté.

 

AMEN