ET VOUS, VOULEZ-VOUS ME QUITTER ?

Jos 24, 1-2a +15-17+18b ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année B (26 août 1979)
Homélie du Frère Michel MORIN


Lac de Tibériade

L'évangile de ce dimanche termine le chapitre sixième de saint Jean, ce long chapitre qui a servi d'évangile aux quatre derniers dimanches, qui raconte la multiplication des pains puis ce long discours de Jésus sur le Pain de Vie qui peut se résumer ainsi : "Ma chair et mon sang sont nourriture pour la vie éternelle." Tout ce long épisode avait commencé dans l'euphorie un peu superficielle d'une grande foule qui s'était mis dans la tête de suivre Jésus parce qu'elle avait été témoin des signes qu'il avait accomplis en guérissant les malades. Elle l'avait suivi dans la montagne et avait reçu de lui la multiplication des pains où chacun avait été rassasié. Jésus s'était retiré seul, la nuit sur la montagne, mais la foule s'était mise à la recherche de Jésus. Et jusqu'au lendemain où elle n'a pas hésité à traverser le lac de Tibériade pour le rejoindre dans la synagogue de Capharnaüm sachant que, pendant la nuit, il y était parti. Le résultat de tout ce mouvement de foule pendant deux jours, c'est que la plupart des gens, maintenant, partent. Ils l'ont suivi, ils l'ont écouté, ils l'ont quitté.

Or ces gens, ces disciples qui le suivaient, ne l'avaient pas suivi pendant deux jours pour rien. On ne s'attache pas à quelqu'un pendant deux jours si entre lui et nous il ne s'est pas passé quelque chose, au moins à l'intérieur. Ces gens croyaient en Dieu, ils connaissaient la Loi et les prophètes, ils avaient peut-être un petit peu compris ce que Jésus voulait leur dire puisqu'ils avaient demandé : "Que faut-il faire pour l'œuvre de Dieu ?" Et quand Jésus avait rappelé le don de la manne à Moïse, ils avaient dit : "Ce pain, donne-nous le encore !" Et voici qu'au bout de deux jours de vie ensemble, d'écoute de la Parole de Dieu, cette foule et beaucoup de ses disciples le quittent.

Ils ont suivi Jésus de l'extérieur. Ils l'ont suivi parce qu'ils avaient vu quelque chose, parce qu'ils avaient reçu quelque chose, à cause de ce que Jésus avait fait pour eux. Et ils le quittent aujourd'hui à cause de ce qu'Il est pour eux. Et cela ils ne l'ont pas compris, tout attachés à l'extérieur de l'évènement et de la personne du Christ. On dit : "Ventre affamé n'a pas d'oreilles !" mais on peut dire : "Ventre rassasié n'a plus de cœur ! Ventre rassasié perd la clarté de ce regard intérieur !" Et ils le quittent parce que ses paroles sont trop fortes. Ils ne peuvent plus en accepter non seulement les termes mais la réalité.

Nous aussi, aujourd'hui dans cette église, ne sommes-nous pas comme cette foule qui suit Jésus ? comme ces disciples qui ont reçu quelque chose de Lui ? qui sont intéressés par sa présence et par son action dans le monde ? Mais ne sommes-nous pas aussi de ces disciples qui, parfois, faisant entre nous et parfois publiquement et à haute-voix, les mêmes réflexions que cette foule ? Cet évangile, c'est trop difficile à comprendre Ces paroles du Christ ne sont pas pour le temps d'aujourd'hui. Les exigences dont il nous parle le réalisme avec lequel il expose ce qu'il veut dire, c'est peut-être des images, des façons de parler. Ce n'est peut-être pas aussi vrai pour nous aujourd'hui que pour lui. Et cette Église du Christ, pourquoi se prend-elle à réaffirmer, parfois avec force et clarté, les exigences de l'évangile ? certains points fondamentaux de la foi, certaines règles précises de l'agir chrétien ? Si cette Église parlait plus proche des hommes, si elle savait s'adapter à la psychologie, à l'anthropologie ou à la sociologie d'aujourd'hui, est-ce qu'il n'y aurait pas beaucoup plus de foules dans les églises ? beaucoup plus de disciples à suivre l'Église ? Est-ce que moins de chrétiens quitteraient Jésus et l'Église ?

Lorsque la foule et beaucoup de disciples décident de quitter le Seigneur et de s'en retourner chez eux, Jésus se tourne vers ses apôtres et leur dit : " Et vous, qu'allez-vous faire ? Est-ce que vous allez partir aussi ?" Vous pouvez, si vous voulez. Autrement dit, est-ce que vous m'aimez assez pour continuer à me suivre ? Non pas à cause de l'attrait des paroles que je vous ai dites, mais à cause de la force de ces paroles ? Est-ce que vous allez continuer à me suivre parce que je vais vous donner ma chair comme nourriture et mon sang comme boisson pour la vie éternelle ? Il a dû y avoir un moment de silence et les paupières ont dû se baisser sur les yeux des apôtres. Un moment de silence suffisamment long pour que Pierre, dans la lumière intérieure, revoie le regard et le visage du Seigneur la première fois qu'ils se sont rencontrés, non loin du lac de Tibériade. Et il a encore entendu, dans son cœur, ces paroles : "Tu es Simon fils de Jean, désormais tu t'appelleras Pierre !" Et dans la lumière de ce regard de Jésus posé sur Pierre et qui l'appelle de ce nom nouveau, du cœur de Pierre jaillit cette profession de foi : "Tu es le Saint de Dieu Personne d'autre n'a les paroles de la vie !"

Ce n'est pas la force spéciale de caractère de Pierre qui lui a fait prononcer ces paroles. Ce n'est pas non plus le chic qu'il avait des formules à l'emporte-pièce qui souvent n'étaient pas très habiles. Si Pierre a pu confesser sur ses lèvres la foi au Christ, Fils de Dieu, c'est parce que son cœur a été touché, bouleversé, renouvelé par le regard de Jésus, Fils de Dieu.

Et nous, où en sommes-nous de notre foi ? de notre foi intérieure et de notre profession extérieure de foi, car comme dit saint Paul aux Romains : "Si tu crois dans ton cœur et professes sur tes lèvres que Jésus est Seigneur, alors tu seras sauvé, alors tu auras la vie éternelle !" Est-ce que nous ne sommes pas souvent engoncés, embrouillés dans nos analyses, dans nos argumentations, dans nos calculs, dans la recherche de solutions même religieuses ou spirituelles, mais qui montent d'abord de notre esprit humain ou de notre chair ? "Ce ne sont pas la chair ni le sang qui t'ont révélé cela mais le Père !" Pour pouvoir formuler et pour pouvoir murmurer dans notre cœur que Jésus est Seigneur et qu'Il a les paroles de vie, il faut un don qui ne vient pas de nous-mêmes.

Comme les apôtres, comme cette foule et les disciples, nous connaîtrons si nous ne l'avons pas déjà connue un moment dans notre marche à la suite du Christ, l'épreuve de la foi. Nous connaîtrons ces moments où les paroles du Christ sembleront trop dures pour être suivies, où l'enseignement de l'Église nous semblera trop exigeant pour être accompli. Et alors qu'aurons-nous à ce moment-là ? Quelques croyances dans l'esprit ? Une connaissance du Christ tout extérieure ? L'intérêt qu'Il nous donne quelque chose ? qu'Il nous apporte quelque chose qui nous rassasie dans nos besoins ou nos désirs ? Nous n'irons pas loin. Au contraire nous rebrousserons chemin. A l'heure où l'épreuve de la foi nous touchera, à l'heure du doute, à l'heure où nous ne pourrons plus croire, où nous penserons humainement ne plus pouvoir croire, à qui irons-nous ? A qui irons-nous si notre foi aujourd'hui ne se cheville pas fortement dans l'amour donné du Christ à travers sa chair et son sang ? A qui irons-nous si notre confiance n'est pas continuellement renouvelée dans la lumière quotidiennement contemplée du visage du Seigneur, de son visage intérieur, pas simplement de ce que nous savons avec notre tête ou ce que nous avons retenu avec notre mémoire ?

Au moment des ténèbres, au moment de la peine, au moment du désespoir, à qui irons-nous en ce monde ? Venez maintenant participer à la chair et au sang du Christ qui vont vous être donnés pour que l'Esprit jaillisse jusque dans votre chair et rende vivant et vivifie tout ce qui dans votre vie mène si souvent à la mort, à la stérilité, au doute ou à la fuite. Aujourd'hui s'accomplit pour nous l'évènement que nous venons de lire dans l'évangile. Où êtes-vous donc ? Dans la foule ou parmi les vrais disciples ? Venez partager le corps et le sang du Christ pour qu'au temps de l'épreuve, pour qu'au temps des ténèbres, nous puissions murmurer au fond de notre cœur, même quand ce cœur sera rempli de pleurs comme ce fut le cas pour Pierre, pour que nous puissions murmurer dans notre cœur et professer et chanter sur nos lèvres : "Jésus, Tu es Seigneur, Tu es le Fils du Dieu vivant!" Tes paroles ont frappé mon cœur, tes paroles qui sont Esprit et source de vie. Alors je t'ai aimé, mais tu sais tout, tu connais ma faiblesse, tu sais aussi que je crois. Alors aide-moi à ne pas te quitter.

 

AMEN