AFFERMIS TES FRERES
Is 22, 19-23 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – année A (27 août 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Bienheureux es-tu Simon-Pierre car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé ce que tu viens de dire ».
Frères et sœurs, d’ici trois semaines, ce sera déjà passé, le pape sera venu à Marseille. Je pense que nous l’avons tous compris, il ne vient pas en France mais à Marseille : prévoyez votre passeport, on ne sait jamais, si une nouvelle frontière s’instaure d’ici-là. Quoi qu’il en soit, s’il vient à Marseille, il n’y reste pas, c’est pour cela d’ailleurs qu’on l’invite, on n’invite que des hôtes de marque à Marseille.
C’est donc l’occasion pour nous de réfléchir : que le pape vienne à un endroit, ça fait immédiatement bouger les foules. Il faudrait aussi se demander pourquoi car il y a plusieurs manières de se rassembler, surtout dans un stade vélodrome. Cela peut être l’admiration pour ceux qui évoluent sur le terrain, l’admiration devant une vedette qui vient se produire à Marseille ; et là, on fait rentrer le pape dans la série puisque c’est l’archevêque lui-même qui a tenu à ce que cela se passe au stade vélodrome, pour l’eucharistie de ce samedi.
Donc, nous allons voir le pape. Le pape, c’est bien connu pour nous les catholiques, c’est le successeur de Pierre et c’est une pierre de touche importante pour la proclamation de la foi : confesser la foi en communion avec Pierre, c’est absolument fondamental. Si on commence à dire autre chose, ça peut devenir dangereux. D’ailleurs, je vous signale dans le texte que nous venons de lire, quand Jésus pose la question : « Que dit-on du Fils de l’Homme ? », à ce moment-là, on dirait que les apôtres – je ne sais pas si c’est intentionnel de leur part – prennent bien soin de décliner toutes les variantes d’identification du Messie : pour les uns il est Jean-Baptiste, pour d’autres Elie, pour d’autres un prophète etc. Au cas où nous serions surpris ou étonnés de la diversité des religions aujourd’hui, il faut quand même bien reconnaître que dans ce tout petit lopin de terre qu’est la terre d’Israël, il y a une variété assez impressionnante, et ça montre que la confession de foi prononcée par Pierre est, dans ce contexte de pluralisme religieux, assez déconcertante, d’autant plus que cette confession de foi a lieu en terre païenne. Car cela ne s’est pas passé à Jérusalem, ni dans un lieu saint de la Terre Sainte, cela s’est passé à Césarée de Philippe, près des sources de Baniyas, un sanctuaire du dieu Pan qui n’est pas un modèle de vertu entre nous soit dit.
Cet évangile de Matthieu prend donc toutes les précautions pour nous montrer le caractère absolument singulier et étonnant de la confession de Pierre, confession en terre païenne, au milieu des disciples qui rapportent toutes les opinions. Cela ne veut pas dire que les disciples y croient, mais enfin la presse et les médias sont là pour raconter tout ce qu’on peut raconter sur la religion, aujourd’hui ça redevient fortement à la mode, d’où la nécessité d’avoir un peu de sens critique. On est donc là devant une question que pose Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » D’ailleurs la traduction est fausse : la plupart du temps on dit « pour vous qui suis-je ? » c'est-à-dire « quelle est votre appréciation ? ». Or ce n’est pas cela, c’est « qui dites-vous que je suis ? », c’est un peu différent. Dire « pour vous qui suis-je », c’est le micro trottoir, c’est « qu’en pensez-vous ? » C’est donc précisément « qui proclamez-vous que Je suis ? ». Un seul prend la parole, c’est Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». C’est la première fois – à part quelques confessions de démons sur le parcours de Jésus lorsqu’Il guérit des sourds-muets ou des malades et de temps en temps, l’esprit mauvais, quand il sort, proclame aussi que Jésus est Fils de Dieu – que quelqu’un en la personne de Pierre dit : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant ».
Qu’est-ce qu’ajoute le Christ comme commentaire ? « Tu ne l’as pas trouvé tout seul », « ce n’est pas la chair et le sang », c'est-à-dire dans le sens le plus profond de la tradition juive : « Ce n’est pas ton identité personnelle, humaine, qui a pu trouver cela avec des moyens humains ». Jésus discerne donc tout de suite, dans la réponse de Pierre, une action spécifique de son Père dans l’intelligence, le cœur, le discernement et le jugement de Pierre, une intervention immédiate très ciblée, très circonstanciée.
La première chose sur laquelle ce récit attire notre attention, c’est que ce n’est pas parce que Pierre est Simon, fils de Jonas, ce n’est pas à cause du fait même simplement qu’il a été avec le Christ, ce n’est pas à cause d’une sorte de discernement religieux qu’il aurait acquis je ne sais dans quelle synagogue, qu’on pourrait dire que le discernement et l’acte de foi de Pierre seraient le résultat de sa constitution humaine dans laquelle il a adhéré au Christ pour le suivre. Ce n’est pas « la chair et le sang ». Vous voyez ici une première conséquence à laquelle il faut être très attentif, surtout de nos jours : Pierre et le ministère de Pierre ne sont pas tout à fait la même chose. Pierre n’est pas, par sa constitution d’identité personnelle, capable de proclamer : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Il le fait parce que le Père le lui a révélé.
Vous comprenez ce qui est à l’origine d’une méprise assez dommageable pour nous catholiques : c’est d’avoir fait de l’infaillibilité à certains moments, et il faut dire qu’un certain nombre de successeurs de Pierre s’y sont largement employés, une qualité permanente du pape. Ce n’est pas une qualité permanente du pape puisque même dans la définition de l’infaillibilité pontificale, on ne dit pas que le pape est infaillible depuis le moment où il se lève et fait sa toilette jusqu’au moment où il se couche. « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela ». Ce n’est pas une qualité inhérente à toi, Pierre. En fait, c’est un don, une grâce. La qualification de Pierre comme Pierre, c’est Dieu qui la lui donne : c’est pour cela que Jésus change son nom. Ce n’est plus Simon, fils de Jonas qui parle, c’est Pierre qui confesse, par un don spécial de Dieu. Par conséquent, quand on parle d’infaillibilité pontificale, on ne veut pas dire que le pape est par essence, par personne, infaillible. Beaucoup de gens le croient et cela leur permet de passer par dessus toutes les injonctions ou les recommandations que peut leur faire le corps intermédiaire qu’est le clergé : c’est un peu dommage parce qu’il n’y a pas relation directe et rien dans l’attitude de Pierre ne dit que c’est lui seul qui est capable de proclamer la vérité. Il est là et il la proclame dans un acte précis dans lequel est engagé l’acte même de Dieu qui le rend alors témoin par excellence de la foi, mais on ne peut pas élargir cela à une sorte de qualité courante de la vie personnelle du pape.
Réfléchissez un instant à cela : chez les Anciens, beaucoup de gens avaient des qualités d’oracles. On considérait qu’ils étaient, dans leur personne même, capables de rendre les oracles nécessaires. Le cas typique, c’était la Pythie qui mâchouillait de l’herbe avant de venir rendre les oracles : à ce moment-là, on la considérait comme ayant un don spécial et permanent. Quand elle était assise sur son trépied à Delphes, elle disait par ses oracles exactement ce qui allait se passer. Précisément, la première communauté chrétienne a voulu éviter cela et nous verrons dimanche prochain, puisque les deux textes se suivent, qu’ils ont même dit que celui qui avait proclamé pour la première fois le mystère de la divinité et de la messianité de Jésus s’était trompé immédiatement après. Cela peut paraître bizarre, mais habilement, on coupe généralement les deux passages comme s’il n’y avait pas de rapport entre eux. Mais précisément, si. Le moment ou l’acte même où Pierre proclame la vérité même de l’identité de Jésus Fils de Dieu Sauveur, Fils du Dieu vivant, c’est un acte précis. C’est pour cela d’ailleurs que quand l’Église au Vatican I a défini ce qu’on a appelé l’infaillibilité pontificale, elle l’a bien définie par la capacité, à certains moments, non pas de lui-même, mais en fonction d’un certain nombre de critères, de proclamer la foi.
La deuxième chose, c’est qu’à la fin, Il lui dit : « Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux ». Vous savez comment une certaine tradition populaire a fait de saint Pierre le portier du Paradis. De multiples histoires courent sur ce sujet, toutes aussi drôles et croustillantes les unes que les autres, mais on voit bien la tendance : à partir du moment où Jésus a dit : « Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux », il a tout pouvoir sur la destinée de ses frères. À ce moment-là, on interprète le pouvoir de lier et de délier comme une sorte de pouvoir spirituel absolu au-dessus du pouvoir temporel, c’est Boniface VIII pour ceux qui connaissent. On a là une certaine manière d’envisager le pouvoir et la responsabilité de Pierre uniquement comme un pouvoir "sur".
Or c’est quand même étrange. Qui est le portier ? Ce n’est pas saint Pierre, c’est le Christ. Qui ouvre le Royaume des Cieux ? C’est Lui, le Christ qui a dit : « Je suis la porte ». Il n’a donné à Pierre que les clés. C’est important mais ce n’est pas la porte elle-même. Ce n’est pas Pierre qui ouvre les yeux à certains et les ferme à d’autres. Pierre est l’instrument et le moyen de favoriser et de suppléer l’accès pour des frères à la miséricorde de Dieu et à la vie dans le Paradis, c’est tout autre chose. Vous voyez, ce qui est un peu notre tentation et aujourd’hui plus que d’habitude parce que nous sommes dans une période de grande fragilité intellectuelle, c’est de voir en Pierre le portier alors qu’il faudrait que nous puissions voir et reconnaître dans la foi le caractère exceptionnel du don que le Christ a fait à Pierre d’être celui qui tient la clé, mais on ne dit même pas que c’est ouvrir, c’est le mystère. La clé, c’est un usage pour ici-bas mais pas pour l’autre côté, et donc cela montre que contrairement à une certaine surenchère pour défendre l’autorité pontificale dans la foi catholique, on a finalement appuyé sur des données qui sont inexactes dans le texte même de l’évangile de saint Matthieu en croyant mieux nous rassurer. Sans s’en rendre compte, nous étions en train, à certains moments, de dégrader et de perdre la spécificité même du ministère de Pierre.
Conséquence immédiate : si tous les gens vont au Vélodrome pour voir celui qui confesse en vérité le Christ, Fils du Dieu vivant, non pas par « la chair et le sang » (c’est plus tard pour Pierre, quand il ira dans l’amphithéâtre du Vatican pour être martyrisé avec les autres chrétiens de Rome), si on va simplement au stade vélodrome, qui ressemble d’ailleurs à l’amphithéâtre du Vatican, pour ça, c’est du spectacle, ce n’est pas le regard de la foi, ce n’est pas celui que nous indique ici l’évangile. Si au contraire nous y allons parce que nous reconnaissons en Pierre celui qui confirme ses frères, celui qui est capable, dans le moment où le Christ ou le Père jugent bon de lui révéler ce qui est la foi droite, à ce moment-là, c’est autre chose, nous sommes dans la vérité. C’est l’occasion pour nous de réfléchir sur le sens même du ministère de Pierre et de savoir le reconnaître en toute vérité.