AIMER COMME DIEU NOUS AIME

Jos 24, 1-2a + 15-17 + 18b ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – année B (22 août 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« C’est comme cela que le mari doit aimer sa femme, comme son propre corps, celui qui aime sa femme s’aime soi-même ».

Frères et sœurs, je vous propose une sorte de petit divertissement à la fin des vacances pour nous préparer à la rentrée : où en est la question du statut de la femme dans la société et dans l’Église ?

On peut dire d’emblée que nous sommes loin du compte par rapport à ce que nous dit saint Paul dans son épître. En effet – qu’on apprécie ou non ses propos est un autre problème –, la conviction de saint Paul est très simple mais très exigeante. Pour lui, le lien entre le mari et la femme, l’époux et l’épouse, repose fondamentalement sur la complémentarité, la relation la plus essentielle et la plus profonde qui soit. En fait, ce n’est pas du tout ce que pensaient les Juifs, ni les Grecs, ni les Romains. Les quelques phrases de ce discours de Paul aux chrétiens d’Éphèse sont totalement déphasées ou "déphasantes" par rapport à la façon dont la société de l’époque comprenait la relation de l’homme et de la femme.

Tout était alors basé sur une relation d’inégalité qui ne profitait qu’à l’un des deux sexes : c’était la supériorité inconditionnelle de l’homme sur la femme. Cela a duré très longtemps : même dans l’Église, certaines problématiques pourraient être mises au point au lieu d’essayer pudiquement d’éviter tout discours et toute considération. Mais cette inégalité a surtout duré longtemps en dehors de la sphère chrétienne. Inutile de vous faire un dessin pour décrire ce qu’est la condition de la femme dans les pays non seulement islamistes, mais d’Islam tout simplement.

La supériorité de l’homme sur la femme est une des racines de la structure des sociétés, spontanément adoptée la plupart du temps. Ne parlons pas de quelques exceptions anecdotiques de matriarcat. En réalité, on est dans une compréhension de la relation entre l’homme et la femme fondamentalement inégalitaire. D’ailleurs, dès que l’on en parle, on se voit tout de suite opposer une sorte de recul, de méfiance, de contestation de la remise en cause de cette inégalité. Il y a là une sorte de point fondamental qu’il faudrait éclaircir un jour ou l’autre : dans notre relation de couple, entre l’homme et la femme, y a-t-il véritablement un lien qui n’est pas simplement de soumission ou d’obéissance ?

Le texte de saint Paul que nous lisons ici utilise une traduction qui n’est pas tout à fait juste. On traduit : « la femme soumise à son mari ». Il faut d’ailleurs ajouter immédiatement que le point de référence de la soumission est celui de l’Église au Christ. Je n’ai jamais entendu dire que l’Église fût un peuple d’esclaves et de servantes. C’est tout l’inverse. La relation entre l’homme et la femme a comme référence la relation de l’Église au Christ et ce mot « soumission », hupotasseinΥποτάσσειν) en grec, ne désignait pas exactement une relation de pouvoir – être sous les ordres de –, mais plutôt d’« être ordonné à ». Cela peut donner à réfléchir. Il ne s’agit pas de considérer que si Madame est ordonnée à Monsieur, elle doit lui demander tous les matins ce qu’elle doit faire. Il n’en est rien. L’Église, lorsqu’elle est soumise au Christ, ne perd rien de sa liberté. Au contraire, elle gagne en liberté. La relation de l’Église au Christ n’a rien d’un esclavage. Quand on entre dans l’Église, on ne dit pas aux femmes qu’elles iront faire la vaisselle pour le Christ, cela ne se passe pas comme cela. Quand on entre dans l’Église, on est ordonné à la vie pour le Christ. Tous les membres, y compris les hommes, sont ordonnés à la vie pour le Christ. Et s’il y a une déclaration d’égalité radicale dans le Nouveau Testament, c’est bien entendu celle-ci.

À partir du moment où l’on dit que c’est l’Église qui est soumise au Christ, cela touche tout le monde, aussi bien les hommes que les femmes. Cette ordination au Christ n’a aucun but de soumission comme renoncement à la liberté. Au contraire, c’est un exercice par lequel nous découvrons notre liberté en vivant pour le Christ. Au fond, "être soumis à", c’est "vivre pour". Qui peut dire que "vivre pour" de la part d’une femme, serait une soumission, et que "vivre pour" de la part d’un homme, serait une domination ? Ce n’est pas dans le texte.

Par conséquent frères et sœurs, nous ne sommes pas du tout dans un système de hiérarchisation de la relation homme-femme. Certes, le Christ est le Christ mais saint Paul demande : « Comment le Christ a-t-il été le Christ pour l’Église ? » Il s’est livré pour elle. Il a donné sa vie pour elle. Autrement dit, c’est plus dangereux dans l’Église d’être homme que d’être femme. La femme est pour son mari, elle vit pour son mari, elle essaie de trouver le meilleur mode de vie ensemble. Mais le mari a un mode de vie qui est l’initiative de donner sa vie pour son épouse. J’attends de voir des textes chez Platon, Homère ou Virgile qui nous expliquent que la spécificité de l’homme dans la société romaine ou grecque est précisément de se sacrifier pour sa famille. Le pater familias est un homme d’un pouvoir absolu, incontestable et incontesté et c’est tout. Par conséquent, ce n’est pas dans la relation homme-femme qu’il faut chercher une quelconque hiérarchisation chez les chrétiens. Au contraire, c’est précisément ce que Paul essaie de faire dans ce texte : il demande quel est le but du Christ. Il veut se présenter à Lui-même sa femme purifiée (au sens sacramentel du terme) parée pour le baptême. Il veut donner à son épouse l’Église une sainteté irréprochable, une perfection. C’est le but de la vie.

Certains penseront qu’ils savent exactement quelle perfection ils doivent offrir à leur femme. Je les laisse à leurs fantasmes, mais se façonner l’un l’autre n’est pas du tout une manière de concevoir la relation entre l’homme et la femme. Il ne s’agit pas de la fameuse phrase de Sacha Guitry qui disait la veille de son mariage : « Ma Chérie, demain nous ne ferons qu’un : moi ! » Pas du tout. Cela n’a rien à voir.

Frères et sœurs, c’est exactement cela l’enjeu du problème. Si le christianisme a apporté une nouveauté, c’est précisément que dans ce qui constitue l’élément fondamental de l’unité de l’humanité (sachant que la femme est de la même chair que l’homme et réciproquement), il a pu penser l’humanité comme la manière dont, dans le couple, chacun des partenaires est au service de la plénitude de l’autre. Vaste programme mais c’est la vérité. Si Paul défend l’originalité du lien du mariage et la lettre aux Éphésiens est l’un des textes les plus extraordinaires, c’est parce qu’il y voit le signe même de l’action du salut de Dieu. Non pas que l’homme sauve la femme, mais l’homme, dans sa relation avec la femme, est au service de celle-ci pour l’aider à découvrir le salut, parce que l’homme et la femme sont eux-mêmes liés par ce qu’il y a de plus fragile en nous : notre propre chair.

Frères et Sœurs, je ne suis pas sûr que cela soit toujours transparent à la conscience des chrétiens d’aujourd’hui. Et il faut bien reconnaître qu’il y a toujours les cinq sixièmes ou les six septièmes de l’humanité qui n’en ont même pas idée. Il suffit de voir ce qui se passe en Afghanistan actuellement. Mais ça n’empêche que c’est le problème le plus fondamental de la foi des chrétiens : non pas une foi qui consiste à hiérarchiser l’humanité en homme – femme, comme il y aurait une hiérarchie Christ – Église. Non, le Christ s’est fait le serviteur, c’est comme ça. Dans la relation conjugale, il s’agit bien de la nécessité pour chacun d’être au service de l’autre dans l’unité de la chair, le même destin, la même vie qui traverse le corps de l’un et de l’autre pour que s’accomplisse effectivement le but même de ce salut que Dieu s’est proposé. C’est pour cela qu’un certain nombre de théologiens, peu nombreux et pas toujours très écoutés, ont fermement défini que le mariage était le premier des sacrements. Ce n’est pas une opinion qui a été validée au Vatican ni à Rome (je pense qu’en général les cardinaux ne sont pas très portés de ce côté-là) mais c’est quand même la réalité. La manière même dont le Christ apparaît comme Sauveur, c’est dans l’amour mutuel d’un homme et d’une femme. Salut à la fois offert par service, salut accueilli par grâce. Et c’est cela le cœur même du sacrement du mariage.

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez encore quelque temps de loisir pour réfléchir et méditer jusqu’à la fin des vacances sur ce redoutable enjeu. C’est un véritable challenge. Il est vrai que tout ce qui ne tient pas compte de cela risque à tout moment de déconsidérer et de dévaloriser la responsabilité qu’un homme et une femme ont l’un vis-à-vis de l’autre.