MON BIEN-AIMÉ AVAIT UNE VIGNE
Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – année A (8 octobre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Mon bien-aimé avait une vigne.
Frères et sœurs, nous écoutons aujourd’hui cette parole du Seigneur, cette parabole apparemment si belle puisqu’elle court tout au long de l’histoire de la révélation, puisque la vigne commence par l’achat d’une terre par Abraham, puis la parole et la prédication des prophètes, puis la prédication de Jésus, ce passage que nous venons d’entendre et bien d’autres – « Je suis la vigne ». La vigne est un thème absolument central dans toute la révélation.
Bien entendu, il y a toujours de joyeux vivants qui considèrent que la métaphore de la vigne est très bien choisie en fonction du fruit qu’elle rapporte et de ce que l’homme peut en tirer. C’est la vigne synonyme de joie parfaite, le bonheur de la convivialité. Mais il faut bien avouer qu’aujourd’hui, si on suit l’actualité, on s’aperçoit que le problème de la vigne est devenu terrifiant : plusieurs traditions religieuses et culturelles veulent que la vigne soit à eux et pas à d’autres.
C’est ce qui fait que ce rapport des hommes de ce pays à la vigne est si destructeur, si terrible comme on vient de le voir encore avec ce qui s’est passé hier. Toutes les solutions humaines que l’on a essayé de promouvoir pour faire vivre ensemble Palestiniens et Israéliens sont sans issue. Plus on négocie, plus on discute, plus on essaie d’améliorer les choses et plus les relations deviennent violentes, non seulement juste autour de cette petite terre-là mais aussi ça enflamme tous les pays qui l’entourent. Il est à cet égard vraiment mystérieux que ça puisse reprendre feu à tout moment.
Israël a connu des invasions au moment où l’Egypte et Babylone se disputaient le terrain six siècles avant Jésus-Christ, ensuite il y a eu la destruction de la ville de Jérusalem et du Temple par les Romains en l’an 70, quarante ans après la mort du Christ ; après quoi il y a eu une sorte d’errance puis le retour qui s’est passé dans les circonstances que nous connaissons tous à partir d’un certain nombre de renseignements, de récits autobiographiques et surtout de cette vie du peuple d’Israël qui essaie de se reconstituer sur ce qu’il considère comme sa terre.
On peut dire que d’une certaine façon cette terre, au lieu d’être une vigne, est une terre dévastée. On a beau essayer d’imaginer tout ce qu’on peut pour essayer de faire vivre ensemble toute cette population mais à chaque tentative, il y en a un qui n’est pas content, un qui attaque, un qui recule et un qui avance. Nous assistons actuellement à une sorte d’explosion absolument terrible avec ce qui s’est passé hier dans ce pays.
La vigne du Seigneur, Israël, est pour ainsi dire mise à feu et à sang. Il y a de quoi être terriblement démuni devant cela car il y a de l’injustice de tous les côtés, il y a des prétentions exorbitantes de tous les côtés, il y a de l’intolérance, de la haine, de la violence aussi des deux côtés et on ne sait pas quoi faire. N’attendez évidemment pas que Saint-Jean-de-Malte devienne le nouveau Camp David pour essayer de voir ce qu’il y a derrière les solutions politiques, humaines pour pouvoir résoudre la question. Apparemment, elle est insoluble. Peut-être qu’un jour on trouvera une solution mais à chaque fois, ça redémarre.
En tout cas, ça nous pose au moins la question du rapport de l’homme à la terre, vu autrement que sous l’aspect écologique car on peut encore s’entendre sur des tas de conventions plus ou moins bonnes, plus ou moins satisfaisantes, plus ou moins astucieuses, le problème écologique est une autre question. Mais lien de l’homme à sa terre… Ce qui fait le brûlot de cette terre, c’est que tous ceux qui prétendent y vivre le font pour des raisons religieuses. En Israël, c’est le refrain : « Dieu nous a donné cette terre, ce n’est pas négociable », même si comme disait un rabbin : « Dieu n’existe pas mais nous sommes son peuple ! » C’est une histoire de près de trente-cinq siècles mais ceux qui viennent après considèrent que c’est aussi une Terre sainte pour eux pour avoir été les témoins du départ du prophète Mahomet depuis la mosquée al-Aqsa. Et comme ce sont des raisons religieuses, elles ne sont ni négociables, ni discutables.
Le pire paradoxe dans cette histoire de la vigne, c’est que ce sont justement des raisons religieuses qui font que les hommes ne peuvent pas y habiter alors que Dieu leur aurait dit d’y habiter. Cela veut au moins dire une chose assez importante même si actuellement dans l’Eglise on s’en fiche car depuis des lustres, nous vivons à tel endroit ou à tel autre, nous sommes missionnaires et nous disons à tout le monde que l’on peut être chrétien là où on est, ce qui, entre nous soit dit, constitue un grand soulagement. Certes, nous admirons beaucoup la Terre sainte et la ville de Jérusalem mais nous ne sommes pas animés d’une ferveur religieuse qui nous empêcherait d’aller vivre ailleurs, même si ce fut le cas à une certaine époque, fin XIe, XIIe et XIIIe siècle, où les chrétiens considéraient qu’ils devaient désormais vivre là-bas. Il y a un drame non pas simplement parce que des hommes veulent vivre ensemble ou pas, ou veulent s’affirmer les uns par rapport aux autres, mais parce que l’attachement religieux à cette terre est tellement fondamental et radical que c’est indémêlable.
Frères et sœurs, tout ceci nous pose beaucoup de questions redoutables à commencer par celle-ci : « A qui est cette terre ? » Cette question-là démontre que le ver est dans le fruit car si la terre est une propriété exclusive qui empêche d’autres d’y habiter, qu’est-ce que ça devient ? La vigne est-elle le lieu où Dieu veut rassembler les hommes et leur faire vivre ce qu’Il veut partager avec eux ? Sommes-nous là, comme chrétiens, musulmans, juifs ou Israéliens, dans un conflit de propriété privée de la façon la plus rigoureuse possible puisqu’elle est cautionnée, pense-t-on, par Dieu ?
Je voudrais vous suggérer une réflexion qui ne concerne pas uniquement les questions de l’actualité aujourd’hui mais nous tous en tant que chrétiens et en tant qu’habitant cette terre. Si la caution religieuse est tellement importante dans la plupart des religions, c’est parce qu’en général elle cautionne le fait de vivre dans telle culture, de telle manière, avec telle terre, avec telles coutumes et habitudes religieuses ou humaines. Mais vit-on simplement pour devenir les propriétaires de la terre, comme l’ont dans la tête les vignerons qui veulent s’approprier la terre, ou bien sommes-nous conscients que la terre, où que nous soyons, n’est pas une réalité de propriété que nous pouvons nous attribuer à nous-mêmes comme telle ? C’est pour cette raison que c’est une vigne. Il n’est pas dit : « Dieu a acheté un terrain » mais « Dieu a fait une vigne », Il a donné une vigne pour qu’elle porte du fruit par les hommes qu’Il a invités à cultiver ce petit lopin de terre qu’est la vigne, à la cultiver avec le plus grand soin car tout le monde sait que l’on soigne beaucoup plus une vigne qu’un champ de pommes de terre.
C’est là toute la finesse de cette perception de la vigne qui nous dit que vivre sur cette terre, c’est pouvoir être sur cette terre mais ce, d’une façon à la fois provisoire – c’est le problème de la mort – mais en même temps avec comme une destinée finale de nous retrouver tous ensemble auprès de Dieu. Autrement dit, la relation de l’homme à la terre n’est pas simplement une question de justice géopolitique, comme nous la ramenons tout le temps à cette proportion ou à cette perspective, mais c’est le fait que nous vivons là pour accepter d’être invités à quelque chose qui dépasse la façon dont on gère, dont on veut être maître, dont on veut nous imposer notre présence sur cette terre. Dès le moment où l’homme est créé pour vivre sur la terre, sur une terre, il se pose déjà la question du pourquoi et la tentation est grande de répondre que l’on est sur cette terre pour y rester et pour s’interdire toute possibilité d’ouverture vers un ailleurs, c’est-à-dire le Royaume de Dieu, la paix dont parlait la deuxième lecture.
Vous voyez, frères et sœurs, à quel point la question est délicate : il y a peu de religions qui arrivent à cerner le problème de l’habitation de l’homme sur la terre autrement que comme l’installation. Or, vivre sur terre, ce n’est pas s’installer. S’il y a eu quelque chose d’extraordinaire dans la vie et le démarrage du christianisme, c’était que les hommes convertis, les premiers chrétiens, qui étaient juifs pour la plupart, ont tout à coup réalisé que, même s’ils avaient quelque chose à vivre sur cette terre, c’était le point de départ vers le Royaume de Dieu. Cela n’exclut pas qu’il y ait toutes les lois et toute la juridiction qu’il faut pour la propriété civile. Il y a beaucoup de gens compétents pour analyser tout cela mais jamais comme une chose absolument définitive et irrévocable. Si Dieu nous invite à vivre sur cette terre, c’est une invitation qui vient de Lui, ce n’est pas : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » C’est tout le problème des vignerons, au lieu de considérer le fait de travailler sur la terre de la vigne comme une invitation et une participation à un projet divin, on finit par se dire : « J’y suis, j’y reste ! » Et il y a toujours quelqu’un derrière pour dire : « Oui mais, moi aussi, je veux y être et y rester ! »
Frères et sœurs, il est quand même étonnant que le mystère de la création de l’homme sur terre soit une telle ouverture à la destinée de l’homme pour un ailleurs, notre cité dans les cieux. C’est la première fois qu’une religion a dit très simplement que quand on était sur terre, quand on était invité à travailler à la vigne, on ne pouvait à aucun moment considérer cette demeure comme quelque chose d’absolu, comme un point final. La résidence sur cette terre est ouverte à la perspective du Royaume des cieux. C’est le fait que chacun d’entre nous ne peut pas considérer comme absolue sa manière d’être sur terre uniquement comme une chose dans laquelle on s’affirme soi-même comme ayant la terre alors qu’en réalité elle nous a été confiée.
Frères et sœurs, il y a quelque chose de cela dans le mystère de la vie des sociétés aujourd’hui. La fermeture par rapport à un avenir au-delà de cette terre fait que toutes les réalités de cette terre prennent un caractère d’absolu : il faut préserver la culture slave mais cela implique-t-il d’occuper l’Ukraine ? Il faut rebâtir Jérusalem mais est-ce pour qu’elle redevienne le centre de l’histoire ici et qu’il n’y ait plus rien après ou bien est-ce pour qu’elle retrouve une dimension qui ouvre au Royaume, à l’appel de Dieu et à l’Alliance de Dieu ?
Frères et sœurs, quand les premiers chrétiens entendaient cette parabole, ils devaient penser d’une façon un peu rapide que les juifs n’ayant pas voulu de l’Alliance, ils allaient prendre leur place. L’Eglise prend-elle la place d’Israël ? Grave question. L’Eglise considère-t-elle que puisque le peuple juif n’a pas voulu se convertir, il n’existe plus ? Terrible question car les dons de Dieu et l’Alliance sont sans repentance. Dans des choses aussi simples, à un moment où on fait tout pour effacer cette dimension d’ouverture vers l’accomplissement de l’histoire voulue par Dieu, on y revient par un biais tout à fait terrible, celui d’une violence qui nous empêche de pouvoir s’ouvrir à la destinée finale de toute l’humanité.