PAS TOI SANS MOI, NI MOI SANS TOI
Gn 2, 18-24 ; He 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (3 octobre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. »
Frères et sœurs, inutile de vous rappeler à quelles occasions vous avez entendu répéter si souvent cette parole de Jésus, cette parole sur le divorce, utilisée un peu n’importe comment, généralement pour des considérations morales, pour repousser dans les ténèbres extérieures les personnes divorcées et remariées, ou bien simplement pour se féliciter que chez soi tout va bien.
Il faut quand même reconnaître que cette phrase et cette réponse de Jésus aux pharisiens est radicalement originale et nouvelle par rapport à tout ce qu’on a pu raconter avant et après. Elle est tellement originale que les commentateurs ne sont jamais d’accord sur l’interprétation exacte qu’il faut donner à cette injonction de Jésus, sauf sur le côté extrêmement radical de ces paroles qui ne souffrent aucune exception.
Nous voici donc mal partis puisque, ce n’est pas la peine de se boucher les yeux, dans nos sociétés actuelles, le problème du divorce n’en est plus un. Sauf, de temps en temps, surtout pour ceux qui sont obligés de vivre ce moment terrible de la séparation. Malgré tout, c’est vrai que Jésus sur ce point là a été radical.
Alors je ne prétends pas résoudre tous les problèmes que ça pose, mais il ne faut pas se dérober face à un texte pareil et il faut surtout essayer de comprendre ce que ça signifie encore aujourd’hui, même si c’est très difficile à analyser.
Je commence donc par ce qui est dans le texte. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une polémique, d’une controverse. Jésus a un certain succès dans la société où il exerce son ministère, et les pharisiens veulent absolument le coincer, il ne faut pas oublier ça. C’est pour le coincer qu’ils lui demandent « est-ce qu’il est permis de répudier sa femme ? » Question d’énorme actualité à l’époque. D’ailleurs contrairement à ce qu’on pense, le divorce n’est pas une maladie de la société moderne. Ca, ce n’est pas vrai, c’est une maladie de toutes les sociétés (si on le considère comme une maladie). Toutes les sociétés ont eu à faire face au problème du divorce et des fois de façon encore plus criante qu’aujourd’hui.
J’aime rappeler ce petit épisode assez piquant datant d’une génération avant Jésus. Sous les empereurs romains, les femmes, oui, les femmes, divorçaient tellement souvent que par humour un philosophe de l’époque disait « désormais on ne désignera plus les années par les consulats, mais par le nom des femmes de l’empereur ». Donc, vous voyez, c’était un véritable problème et c’est pour ça que l’empereur Auguste avait essayé de moraliser tout ça sans succès.
Ainsi le divorce est aussi répandu chez les Juifs à l’époque de Jésus. Chez les Juifs, ce n’est pas le problème du divorce lui-même qui est en cause, mais plutôt quelles sont les modalités ou les raisons du divorcer. En gros, si je caricature, il y avait deux écoles, celles de Hillel et de Chamaï les deux grands maîtres. L’un qui disait « l’autorité du mari est telle qu’il peut répudier par sa seule décision sans aucun motif ou pour des motifs absolument légers (« ma femme ne sait pas bien faire la tarte Tatin donc je la renvoie je la répudie »), ca c’était l’école plutôt cool du rabbinisme de l’époque. Mais il y avait l’ autre, Hillel, qui disait « non, non, il faut des motifs extrêmement graves, et pratiquement le divorce est impossible ». Pour justifier le divorce il n’y avait qu’un passage dans la Bible, dans l’Ancien Testament. C’est un passage presque incompréhensible mais qui semble bien vouloir dire ceci : si un homme répudie sa femme , la renvoie donc, il lui donne un billet pour lui signifier qu’elle est libre, c’est à dire qu’elle peut en épouser un autre. Elle gagne en liberté vis-à-vis du premier mari de sorte que si elle va en épouser un autre , et si le premier mari tout d’un coup a des remords et qu’il voudrait ré-épouser celle qu’il a répudiée, ça lui’est absolument interdit. Avouez que le cas est plutôt rare. C’est véritablement un cas absolument exceptionnel et ça montrait le côté très restrictif de la possibilité du divorce.
Alors quand on interroge Jésus « est ce qu’un mari peut répudier sa femme ? » Jésus dit cette chose très importante « qu’est-il écrit dans la loi de Moïse ? Qu’est ce qu’il en pense, Moïse ? ». Alors évidemment les pharisiens connaissant par cœur la loi de Moïse et ce verset du Deutéronome, répondent très net et très clair « si on veut répudier sa femme il faut lui faire un billet de répudiation » C’est à dire authentifier sa liberté. Comme le mariage était une affaire uniquement privée il n’y avait pas besoin de passer ni devant l’officier d’état-civil, ni devant la justice pour divorcer. Conclusion, si le mari a fait le billet de divorce, de répudiation, c’est tranquille. Ils croient avoir répondu au nom de Moïse. Deutéronome, c’est quand même classique.
Alors Jésus leur dit une chose extraordinaire : il conteste la loi de Moïse. Il faut s’accrocher, c’est comme si on prêchait ouvertement contre le Pape ! Contester la loi de Moïse, ce n’est pas possible, n’est ce pas ? Or Jésus dit « c’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse a dû vous accorder cette concession ». C’est quand même intéressant ! Il leur dit en gros « oui, vous avez répondu avec un verset de Moïse concernant la loi, mais en réalité, déjà cela, c’est une concession. Il s’agit d’autre chose. » Qu’est ce qu’il fait ? Alors là, je regrette que peu de commentateurs fassent allusion à cela, Jésus répond: « oui, Moïse a dit cela, mais qu’est-ce que vous lisez dans l’Ecriture ?: ‘au commencement il les fit homme et femme’, c’est pourquoi l’homme quittera sa famille lorsqu’il épousera sa femme et tous deux ne feront plus qu’un».
De quoi s’agit-il ? D’un truc énorme. Jésus oppose le régime de la loi de Moïse à ce qui est avant la loi de Moïse, c’est-à-dire à l’ordre de la création. Quand Dieu les créa homme et femme, ce n’est pas de l’ordre de la loi de Moïse. Jésus n’a pas attendu Moïse pour faire que l’homme quitte sa famille pour aller vivre avec sa femme. Jésus répond donc avec un décalage absolument incroyable. Il dit « vous croyez que vous pouvez vous cacher derrière la loi pour autoriser le divorce, même si c’est dans un nombre de cas très réduit. Mais en réalité, de manière plus fondamentale que la loi, tous deux ne seront qu’une seule chair à cause de la nature même de la réalité profonde de l’être humain. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». La constitution même de la relation homme femme est de l’ordre d’une création spéciale, tellement spéciale, originale et antérieure à toute loi puisque Dieu va endormir Adam sous anesthésie profonde, lui retirer une côte qui est le côté du cœur et en faire une femme pour qu’elle soit l’os de ses os, la chair de sa chair. Et à ce moment-là, Adam s’y reconnaît tout de suite.
Jésus oppose l’ordre de l’amour humain sans légitimation de la loi, en disant que c’est tellement fondamental que c’est constitutif même de l’être créé de l’humanité. On n’attend pas Moïse pour donner des lois sur l’unité, le divorce, les conditions de séparation etc. C’est tout autre chose.
Frères et sœurs, actuellement quand on voit une telle réaction de la part de Jésus, qui réclame l’ordre naturel, antérieur à l’ordre de la loi, il faut dire les choses clairement, c’est que pour Jésus le mariage devant le maire est plus important que celui devant le curé. C’est clair. Le projet d’un homme et d’une femme de vivre ensemble, indépendamment de leur appartenance religieuse, fait que tous les deux ne seront plus qu’un. Vous allez me dire que ça ne fait qu’aggraver le problème. Si la question du divorce relève carrément de la loi naturelle, (ce que l’Eglise a essayé de dire un temps sans avoir un succès fou) vous imaginez le problème, c’est-à-dire qu’est ce que Jésus veut dire en se référant au commencement ?
Je crois que, il faut bien le dire, la parole de Jésus était inaudible à l’époque. Que venait faire Jésus sur la terre? Il venait inaugurer un monde nouveau, il venait inaugurer la fin des temps. Il faut le dire clairement, il venait inaugurer le Royaume de Dieu, ce que nous appelons d’un autre nom peut-être plus suggestif : le paradis. Il parle donc à partir du projet final qu’il vient proposer aux hommes. Et quand il parle du projet final, il dit « ce projet final c’est pour essayer de réinstaurer la structure même de la vie de l’humanité au début ». C'est-à-dire que quand Dieu crée, il n’a qu’une envie, c’est de faire que quand un homme rencontre une femme, les deux ne soient plus qu’un. C’est d’ailleurs assez intéressant parce que comme vous le voyez, cette théologie-là ne met pas en avant la procréation des enfants. Cette théologie-là met uniquement en avant l’amour de l’homme et de la femme qui fait que l’homme lui-même quitte toutes ses attaches affectives antérieures pour s’attacher à sa femme – ce que, vous le savez, ne font pas tous les hommes – pour découvrir avec sa femme son épouse, un mode d’être ensemble n’être plus qu’un non pas le fusionnel de Sacha Guitry (« ma chérie demain nous nous marierons et ne ferons qu’un : moi ») mais un amour d’une qualité absolument unique qui coûte une côte à Adam pour être vraiment l’époux de sa femme Eve.
Ca signifie une chose finalement assez simple : « si j’inaugure le Royaume nouveau qui vient rétablir en plénitude ce que mon Père avait voulu depuis le début, vous n’allez quand même pas saboter la seule réalité qui peut rester entre vous , la réalité d’un homme et d’une femme » Et l’originalité absolue du lien entre un homme et une femme qui fait que lorsqu’ils s’aiment vraiment, ils peuvent découvrir et mettre en œuvre une relation absolument unique au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer qu’est la relation d’amour entre eux (que cette relation soit ensuite suivie de procréation, d’accord, mais c’est d’abord la relation comme telle qui est voulue).
Frères et sœurs, ce texte est vraiment très difficile à avaler. Vous voyez que d’abord ce n’est pas du tout une sorte de considération sur la sexualité ni dans le récit de l’origine ni dans le récit de la discussion de Jésus avec les pharisiens, c’est le fait que pour Dieu la réalité même du couple humain, l’homme pour sa femme et la femme pour son mari, avec une réciprocité absolue puisque tous deux ne feront qu’un, ça, c’est le projet de Dieu. La pensée de Jésus est : « si vous voulez vivre vraiment ce que je vous demande, entrer dans le Royaume de Dieu, ne sabordez pas ce que vous avez sous la main par la réalité de votre nature d’homme et de femme qui est si je puis dire les prémices du Royaume de Dieu. »
Alors vous allez dire que c’est complètement utopique, totalement impossible… D’accord, mais qui a dit que les projets de Dieu étaient réalisables avec uniquement des forces humaines ? Qui d’entre nous peut dire « moi, je réalise vraiment ce que le Christ veut pour que j’entre au paradis ? » Personne. Nous sommes bien en-deçà.
Mais ça n’empêche que tel est le projet de Dieu. Autrement dit ni la constitution homme femme, ni la sexualité, ni les rapports affectifs, qui fondent la réalité du couple, n’ont de sens sans la réalité du projet de Dieu qui permet que la relation de l’homme et de la femme puisse être le début du paradis. Vous me direz que je délire complètement et que, vu ce qui se passe dans les couples, ce n’est pas nécessairement tous les jours l’inauguration du paradis… Je vous l’accorde. Il est vrai que c’est difficile à réaliser. Mais ça n’empêche que l’affirmation de Jésus reste parfaitement valable. Cette affirmation était si importante que dans les premières communautés chrétiennes, ça a été véritablement un débat et que c’est une des citations qui a été le plus souvent annoncée, notamment par Paul. Sur l’interdiction du divorce, c’est le seul passage où Paul cite Jésus textuellement. Or Paul aurait pu citer Jésus pour d’autres choses, mais il ne cite de Jésus que cette parole très controversable qui a constitué pour Jésus le premier signe du Royaume.
Alors qu’est ce qu’on peut en tirer ? D’une part beaucoup d’humilité. C’est vrai que à cause même du fait que l’unité de l’homme et de la femme, ils ne feront plus qu’un, c’est vrai que ça, c’est le projet fondamental de Dieu. Et toutes les discussions qui auront lieu à certains moments pour essayer de dire « non, non, on peut y échapper » etc, tout ça est praticable, mais ce n’est pas ce que Dieu veut. Ca nous oblige donc à une certaine humilité et à la capacité même de voir notre fragilité. Même dans les couples les plus heureux, ce n’est pas tous les jours le paradis. Ca veut donc dire que même cette relation originale entre l’homme et la femme, qui est si profonde et si essentielle, on ne peut pas dire qu’elle se réalise tous les jours de façon parfaite. Ce n’est pas vrai. Mais il n’empêche que la possibilité même qu’un homme et une femme fondent ensemble cette unité originale du couple humain, pour Jésus, c’est le signe même du Royaume à venir. Autrement dit, je crois, même si la théologie officielle dit toujours que ce sont les curés, les religieux et les sœurs non mariés qui sont les signes avant-coureurs du Royaume, ils oublient que là, précisément, Jésus a prononcé le fait que le couple marié et le lien conjugal qui existe entre eux est la base même de l’annonce de la prophétie du Royaume. Donc ce n’est pas la peine de vouloir essayer de contourner l’affaire, tout le monde est appelé à annoncer le Royaume, par appel spécial, d’ailleurs Jésus a toujours dit que c’était par appel spécial, il n’a pas dit que c’était automatique, il n’a pas dit que dans une famille nombreuse il fallait nécessairement l’un devienne curé et l’autre sœur, ce n’est pas vrai. Donc c’est véritablement ce problème, c’est que toute vocation chrétienne qu’elle soit conjugale ou qu’elle soit dans le célibat consacré, est annonce du Royaume, chacune selon sa manière. C’est pour ça qu’il n’y a pas de supériorité de la vocation des curés et des bonnes sœurs sur la vocation des gens mariés. C’est pour ça que le sacrement du mariage est fondamental, il est l’annonce du Royaume de Dieu. Quand un homme et une femme viennent dans une église pour nous chrétiens, ça veut dire que dans cette procession d’entrée où la mariée fait tellement attention à mesurer ses pas pour ne pas marcher sur sa robe, eh bien la réalité est qu’elle devient, au milieu de l’assemblée, signe du Royaume qui vient. C’est ça que ça veut dire. C’est plus important que le bouquet à la Vierge. C’est donc cette réalité là, tous deux ne feront plus qu’un, qui est la réalité même.
Alors vous direz que ça marche si peu, si mal, il y a tellement d’échecs… Si on ne mesure l’humanité et l’être homme qu’à la mesure de l’homme accompli ou de la femme accomplie que nous pourrions être, on serait sans doute un peu déçus. Plus une chose est belle, plus elle est fragile, plus elle peut être abimée. Donc le fait que l’annonce, la proclamation du Royaume à venir, à l’intérieur même du couple, qui vit son petit paradis à la maison eh bien même si c’est marqué par des faiblesses et même si c’est marqué par le divorce, ça n’empêche que à ce moment-là , c’est le signe que nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu. Et c’est pourquoi j’insiste sur le fait que on n’a pas à dire « oui, ceux-là sont divorcés remariés », ce n’est pas le problème.
D’ailleurs vous remarquerez une chose, et je conclus par là, c’est que la parole de Jésus prend deux formes. La forme classique, celle qui a été le plus retenue, c’est que si un homme répudie sa femme et en épouse une autre, il commet un adultère, donc il commet un péché. La visée est alors le problème du péché. Si une femme est répudiée par son mari et en épouse un autre, elle commet un péché, elle commet l’adultère. Là aussi la visée est le péché. Mais peut-être que la formule la plus originale et la plus essentielle que Jésus a dite, ne mentionne pas le péché : « ce que Dieu a uni, que l’Homme ne le sépare pas ». C’est donc dire que de façon unique, dans la vie des individus humains, le mariage est l’acte même par lequel Dieu s’engage à unir un homme et une femme pour qu’ils soient tous les deux inséparables non pas inséparables par eux-mêmes (chacun fait ce qu’il veut), mais inséparables parce que Dieu s’est engagé à unir. La réalité de la vie humaine du couple est bien un appel à découvrir ensemble l’un l’autre la réalité même de ce que nous sommes par Dieu : n’être plus qu’un ,c'est-à-dire réaliser cette relation d’une telle profondeur et d’une si grande importance qui fait que je ne peux pas être moi sans toi et tu ne peux pas être toi sans moi.