LA PRIÈRE DANS TOUS SES ÉTATS !
Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 juillet 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Donc, il y a ce texte de la prière d'Abraham à Dieu, et puis, il y a cette prière qui nous est donnée à la demande des disciples, prière que Jésus leur donne parce qu'ils demandent : "Apprends-nous à prier ?" comme Jean-Baptiste avait appris à prier à ses disciples. Nous avons là ce que nous appelons l'oraison dominicale, parce que nous la disons tous les dimanches à la messe, prière que l'on appelle le Notre Père. Il est vrai que le Notre Père est devenu comme la prière emblématique, celle qui nous permet d'avoir les mots pour nous adresser à Dieu.
Cela dit, on le voit, cette prière comme d'ailleurs l'ensemble des prières, apparaissent souvent comme des prières de demande. L'évangile le dit : "Frappez et l'on vous ouvrira, etc "… Donc, il faut demander. "Cherchez et vous trouverez". L'ensemble du Notre Père n'est fait que de demandes : "Que ton règne vienne, que ton nom soit sanctifié, que ta volonté soit faite, donne-nous le pain, pardonne-nous nos offenses etc …" C'est bien un ensemble de demandes.
On se dit souvent, première question : comment se fait-il, moi, j'ai demandé des choses dans la prière et elles ne m'ont pas été données. On pourra toujours répondre que Dieu sait ce qui nous est bon et qu'on n'a pas assez demandé, si on avait vraiment demandé avec insistance, on l'aurait reçu. Il y en a qui demandent la guérison d'un tel, et ça finit par arriver ! mais il y en a quand même dix qui la demandent et qui n'y arrivent pas. C'est un véritable casse-tête chinois que cette prière de demande.
Le Notre Père est une prière de demande, la prière d'Abraham est une prière de demande : "Ne détruis pas Sodome, s'il y a cinquante juste, quarante-cinq, quarante, trente, vingt, dix … " Il est vrai que lorsque l'on a affaire à la prière, éventuellement pour s'en sortir, on dira qu'il faut prier, que la vraie prière c'est celle où l'on abandonne notre volonté, prière que l'on fera dans le silence, dans l'intimité. D'ailleurs, le Christ ne l'a-t-il pas lui-même dit : "Si tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte, et là, prie dans le secret, et ton Père qui est là présent, te voit". J'espère que c'est une bonne issue de dire que ce qui compte, c'est cette prière intime, profonde, personnelle, qui fait que peu à peu, ma volonté n'étant plus la mienne, je peux effectivement dire comme Jésus au Jardin des oliviers : "Que ta volonté soit faite et non la mienne". Là, il faut être un grand spirituel parce que pour en arriver là, il faut quand même se dire que si on laissait vraiment Dieu faire ce qu'il veut de notre vie, je ne sais pas si nous serions toujours d'accord, et toujours content !
Cette prière est nécessaire et importante. D'ailleurs, si on veut passer pour un bon spirituel, il vaut mieux dire que la prière c'est important, il faut prier, moi je prie, priez aussi même si vous ne le dites pas. Là, vous êtes sûr de passer pour un bon spirituel. Mais est-ce cela la vie chrétienne ? La prière après tout reste quand même une énigme.
J'aimerais revenir sur une chose : pourquoi dix justes ? Pourquoi Abraham n'est-il pas descendu en-dessous de dix ? Dix justes dans une ville comme Sodome qui était une grande ville. Je ne sais pas combien de milliers d'habitants, mais si on disait : dix justes dans la ville d'Aix. J'ai la foi, je pense qu'on les trouverait, du moins, je l'espère ; dix justes dans la ville d'Aix, et tu l'épargnes, Seigneur. C'est un enjeu, car s'il n'y avait pas dix justes dans la ville d'Aix, serait-elle épargnée ? Pourquoi ce dix ? je me suis longtemps posé la question et je crois avoir trouvé comme un élément de réponse, mais c'est mon interprétation. Nous le savons, dix est un chiffre ultra symbolique, du moins dans la Bible : Dieu n'a-t-il pas donné dix commandements ? dix paroles de vie ? On pourrait faire un lien sur le fait que si l'on ne descend pas en dessous de dix, c'est qu'il doit y avoir une signification.En regardant du côté de la prière à sa racine pour le christianisme, je veux parler de la prière juive, puisque nous sommes spirituellement des sémites, même si cela ne fait pas plaisir à quelques-uns. Il faut, pour pouvoir constituer dans une ville une synagogue, (marcher ensemble, être conduits ensemble), il faut dix hommes. S'il y a moins de dix hommes qui n'acceptent pas de se réunir pour prier, il n'y a pas de synagogue, il n'y a pas de lieu de prière, il n'y a pas de manière de prière, profonde, vraie, personnelle qui fasse comprendre que la prière n'est pas donnée à un, elle est donnée au moins à dix. Elle n'est pas donnée personnellement, elle est donnée à un peuple de Dieu dont la vocation est de marcher en présence de Dieu. Ce "marche en ma présence", c'est ce que nous essayons d'obtenir, souvent médiocrement, en priant Dieu personnellement.
Je pense que lorsqu'on aborde la prière, on l'aborde du mauvais côté. Pourquoi ? Parce qu'on l'aborde de notre côté : il faut que je prie, ce serait bien … il faut que je prie, c'est important … il faut que je prie, cela me donne des forces… mais c'est moi, moi, mi, et encore moi ! Et la prière, ce n'est pas ça. La prière c'est un don de Dieu. C'est Dieu qui prie. saint Paul le dit : "Nous avons reçu l'Esprit saint pour qu'il crie en nous : Abba, Père". Si je m'imagine que j'ai les mots et que j'ai les idées et les bonnes pensées pour prier, je fais totalement fausse route, mais alors, totalement. C'est l'Esprit saint qui prie en moi. Je me rappellerai toujours le père Lafrance qui m'avait prêché une retraite et je lui partageais mes difficultés dans la prière, et il m'a dit : ce n'est pas ça, la prière n'est pas de l'ordre de la qualité, c'est l'Esprit qui prie en nous, la qualité du produit, c'est l'Esprit saint qui la donne, la seule chose éventuellement qui nous appartient, c'est la quantité, c'est le temps que nous allons donner. Il y a un autre aspect. Si la prière est un don de Dieu parce que c'est l'Esprit saint qui prie en nous, il n'y a pas d'abord une prière personnelle, il n'y a d'abord qu'une prière communautaire. La prière est d'abord faite pour la communauté. J'en veux pour preuve que je ne dis pas : mon papa qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié, je ne dis pas : donne-moi le pain de ce jour. Nous disons : "notre", nous disons "donne-nous". Ce sont les disciples ensemble qui disent à Jésus : apprends-nous à prier, fais que la communauté qui est la tienne ce soit celle du peuple, de la prière, parce que peuple de la présence de Dieu au milieu de ceux qui se rassemblent : "Là où deux ou trois seront réunis en mon nom, je suis présent au milieu d'eux".
Je ne dis pas que la prière personnelle n'est pas nécessaire, loin de moi. La prière personnelle est effectivement une union à Dieu, mais la prière communautaire, surtout si elle est remerciement, action de grâces, "eucharistie", ce n'est plus seulement une union, c'est une communion. Et là, nous atteignons exactement ce pourquoi la prière est faite et la vocation de chacun d'entre nous.
Le Concile Vatican II en parlant de la liturgie dit que la liturgie ne remplit pas toutes les activités de l'Église, il faut qu'il y en ait qui accueillent, qui fassent de la catéchèse, chanter aussi à la chorale, ce sont les activités de l'Église, mais toutes ces activités tendent à la liturgie comme à son sommet et à sa source. Or, la liturgie, c'est l'action de Dieu en nous, mais communautairement. Cette action de Dieu est de nous sanctifier, car lorsque l'homme est sanctifié par cette présence du Seigneur, alors, c'est là que Dieu est glorifié. Cette glorification de Dieu, c'est le culte vrai rendu au Seigneur. Je peux toujours m'imaginer que par ma prière personnelle je rends le culte véritable, le seul que Dieu agrée, c'est cette prière communautaire, ecclésiale, ensemble, synagogale, il faut qu'il y ait au moins dix hommes justes dans la ville d'Aix pour qu'il y ait un lieu de prière.
C'est donc une belle invitation, je peux toujours prier Dieu personnellement même s'il n'y a pas dix hommes justes dans la ville d'Aix. Dieu ne peut rien faire il lui faut du communautaire, de la communion. Dieu aime une prière où nous disons ensemble "nous". Et quand nous avons dit "nous" tous ensemble, alors, on peut être renvoyé chacun à sa vie et à son existence, et ma prière personnelle ne sera alors que la simple résonance de notre prière communautaire.
AMEN