QUEL EST LE SENS DE TA VIE ?
2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (27 juillet 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Mais évidemment, quand on avance du côté : je peux comprendre, je ne peux pas comprendre, on se heurte au même mur, on se cogne la tête parce que la mathématique divine n'est pas immédiatement du côté de ce que je peux comprendre ou pas. Il y a quelque chose qui est irritant du côté de Dieu, Il ne calcule pas comme nous, le résultat des équations n'est pas toujours ce que nous pourrions logiquement trouver. Il y a cinq mille hommes, il y a cinq pains, on peut dire, il y a "cinq". Il y a une disproportion permanente dans le calcul de Dieu entre ce que nous pensons raisonnablement qu'il faudrait pour nourrir les cinq mille hommes, puis, ce qu'on trouve sur place : un enfant, un panier, cinq pains, quelques poissons. C'est quelque chose qui est de l'ordre d'une évidence à l'envers, Dieu qui vient frapper en nous en disant : on ne va pas compter comme tu comptes, sinon on ne pourrait pas avoir à faire toi et moi, car il y a une telle disproportion entre l'homme et Dieu, qu'on n'a presque rien à voir ensemble. Cette disproportion, Dieu ne l'annule pas, mais il la compte différemment.
On me racontait récemment, quelqu'un, qui dans une rue, dans une ville d'Europe, a été frappé comme cela, brutalement, presque au milieu de la chaussée par une question, question terrible, comme un glaive, elle vient de Dieu ou elle ne vient pas de Dieu, je n'en sais rien, mais on peut s'en servir. La question c'est : quel est le sens de ta vie ? Dieu parfois prend des précautions, a des manières avec nous plus douces, mais parfois, il n'en prend pas et il vous frappe comme cela, entre deux feux rouges, avec un cabas à la main, des enfants derrière, et il vous demande : quel est le sens de ta vie ? Là, il n'est pas question de comprendre ou de ne pas comprendre, ce n'est pas une question de rationnel, mais la question elle est comme la foudre qui traverse intégralement. Vous ne pouvez pas avancer, faire un pas de nouveau, si vous n'avez pas répondu en vous-mêmes à cette question. Je ne sais pas si cette question vous a traversé un jour la tête, j'espère qu'elle vous traversera doucement la tête, que ce genre d'irruption peut être douloureuse et difficile, en tout cas, on voit bien que si Dieu nous pose cette question, qu'elle vienne à l'intérieur de nous, peu importe, les deux se conjuguent, et qu'on ne peut pas avancer plus loin si on n'y a pas répondu, on sait bien qu'on n'est pas du côté de la compréhension de la vie, de quelque chose qu'on pourrait tenir, conquérir, bien connaître, mais d'un autre rapport.
Imaginons un instant que Dieu s'absente réellement de ce monde. Il n'est pas ingrat, nous avons un rapport un peu difficile avec Lui, mais Il maintient une sorte de présence, une présence active, animée, Il est là, et Il est tellement là qu'on a pris l'habitude de penser qu'il n'est pas là. Mais imaginons un instant que l'abîme, que l'absence de Dieu radicale, que Dieu s'en aille, et que nous découvrions comme négativement, à ce moment-là à quel point Il avait été là, Il avait continué à mener nos vies, à quel point Il était présent à l'intérieur de nous en prenant le risque que jamais nous ne reconnaissions, que jamais nous ne pensions que c'était bien Lui, et nous dirons comme d'ailleurs dans le livre de l'Apocalypse, à la fin des temps, cette espèce de perspective un peu terrifiante, que Dieu enfin pour laisser ce temps arrive à son terme, que Dieu s'absente définitivement avant de nous recevoir tous, cela fait partie de l'Apocalypse. C'est une idée qu'on peut repenser. Dieu est beaucoup plus présent à nous que nous ne l'imaginons. S'il s'absentait ici même, ce n'est pas simplement que les ténèbres couvraient l'abîme et que nous soyons dans une terreur. Mais il y a une manière de Dieu d'être présent à ce monde qui nous rend ce monde encore supportable et relativement lumineux, même si effectivement beaucoup d'éléments, du fatras de ce monde ont l'air de le contredire, mais Il est là. C'est une sorte de pulsation interne, Il en donne le mouvement, la vie. Tous les enfants qui sont là, en sont comme une preuve vivante. La seule question qu'il exige en contrepartie de cette présence cachée et humble, c'est : quel est le sens de ta vie ?
On ne peut pas y répondre d'emblée au début de sa vie, on ne peut pas dire : ce sera cela le sens de ma vie. Non, le sens da ma vie, c'est comme dans l'évangile, un enfant avec un petit panier, quelque chose qu'on n'avait pas compté. Quelque chose qui était dans l'horizon, dans la vie, dont on n'avait pas pensé qu'il deviendrait le sens premier et total de ma vie. C'est une sorte d'évidence qui est familière, peut-être, et qui devient la raison profonde, le pourquoi je suis, et où je vais. Dans chacune de nos vies il y a une rencontre, un événement, un élément, qui a porté son poids de fécondité, et qui et devenu le "pourquoi" de notre vie. Souvent, ce petit enfant avec ce petit morceau de pain, ces poissons, c'est un élément fragile, c'est du côté de la fragilité, de la blessure. Au début, on a pu le prendre comme un élément négatif, quelque chose qui venait faire une embuscade à notre vie. Mais quand on a appris à marcher avec cette nouvelle blessure, ce nouvel élément, dont on se serait bien passé, on découvre qu'on s'est approfondi, qu'on a grandi comme jamais. C'est cela toute l'ambiguïté de cette histoire-là, c'est qu'on a l'impression quand on dit cela qu'on justifie comme à l'avance tous les malheurs qui viendraient frapper notre vie. Pas du tout. C'est la manière dont Dieu vient, de ces malheurs dont Il accepte qu'ils nous frappent encore, et bien que le grand malheur soit évité, son absence, que ces malheurs-là viennent nous apprendre davantage à marcher, à danser, à mener une vie d'être vraiment vivant.
Pour que ces éléments de blessure, de fragilité qu'on n'a pas choisi, et qu'on aimerait de tout cœur ne jamais rencontrer, qui deviennent, le lieu même où la source coule, ont du sens, ce sens de la présence de Dieu, c'est cela qui fait que nous sommes des vivants d'aujourd'hui. Dans notre vie, nous avançons sans arrêt en essayant d'intégrer ce qui fait difficulté et blessure, non pas que cela les justifie, mais elles prennent un sens, et même plus encore, elles deviennent comme un moteur à l'intérieur de notre vie. C'est pour cela que lorsque nous rentrons dans cette église, nous ne rentrons pas pour confronter les idées que nous avons sur Dieu et celles que l'Église pourrait avoir, et dans une sorte d'équation intellectuelle impossible entre ce que j'attends, ce qu'Il me donne et ce qu'Il devrait me donner. Quand on rentre dans l'église, il devrait y avoir des poubelles à l'entrée pour y jeter toutes ces idées. On devrait rentrer en se déshabillant des choses qui nous empêchent d'être plus neufs, plus désirants. Au fond, dans l'évangile, Jésus dit : il y a de quoi nourrir tout le monde. Quand Il voit cette foule, que voit-Il ? Elle a faim. Comprenons bien, Il ne voit pas uniquement la faim de cette terre, Il entend l'autre faim, ce sont les deux qui se conjuguent, la faim de Dieu, la faim du sens, cette soif profonde qui doit animer l'homme et qui est recouverte par d'autres besoins dont on pense que quand ils seront satisfaits, cela ira mieux, et en fait c'est pire encore Quand Jésus voit cette foule, quand Il nous voit, Il voit à quel point nous nous mettons à l'abri de notre propre faim de Dieu, parce que nous avons peur, on ne sait pas quoi en faire de ce trou à l'intérieur de nous. Quand on rentre dans une église, quand on fait un baptême, on vient acceptant d'être un peu dépouillés des besoins inutiles, pour ensemble, entendre le vrai chant du désir que j'ai du sens. C'est cela que nous vivons ensemble. On est bien acceptant dans une simple assemblée que nous formons, un peu comme démunis de toutes ces carapaces, de ces protections, pour entendre les uns les autres, le vrai murmure, le véritable chant initial du désir que nous portons de Dieu.
Je relis cette phrase que nous avons mille fois cité dans cette église. Elle dit l'essentiel que Dieu voit de nous et elle est de saint Augustin : "Donne-moi quelqu'un qui aime, et il comprendra. Donne-moi quelqu'un rempli de désir, quelqu'un qui a faim, qui va, pèlerin dans cette solitude, qui a soif, et qui désire la source de la patrie éternelle. Donne-moi celui-là et il me comprendra".
AMEN