TOUT VENDRE !
1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (26 juillet 2002)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
"Avez-vous compris tout cela ?" Oui ! Alors, j'étais bien ennuyé. On a beau faire des études, il y a des choses qu'on ne comprend pas toujours. Et particulièrement, j'ai toujours eu du mal avec cette petite parabole, la première, cet homme qui trouve un trésor dans un champ, puis, il enterre ce trésor, il s'en va et il achète le champ. Concrètement, moi, pratico-pratique, j'aurais pris directement le trésor, je serais parti avec, et ni vu ni connu, et voilà, j'ai mon trésor. Celui-là, il a trouvé un trésor, et il le réenterre. J'ai lu quelques commentaires pour essayer de comprendre, il y en a un qui disait, cet homme a labouré le champ, il a trouvé dans le champ le trésor, donc comme il ne voulait pas filer à l'anglaise, il achète le champ pour que cela fasse bien ? Je trouve ce commentaire un peu rapide, c'est un commentaire pour les prêtres, comme on en trouve parfois, pour qu'ils puissent faire leurs homélies. Pourquoi pas ! mais cela ne me satisfaisait pas. J'ai cherché un petit peu plus sérieux, et j'ai tenté de comprendre ce que cette parabole voulait dire. Quand on découvre un trésor dans un champ, la moitié revient au propriétaire, et l'autre moitié à celui qui l'a trouvé. Cela dit, c'est très intéressant, mais je ne suis pas encore pleinement satisfait, parce que l'évangile ne dit pas que le propriétaire avait découvert le trésor, et il ne le sait certainement pas, sinon, il n'aurait pas vendu son champ, en sachant qu'en plus, il vendait un trésor. Autant dire que le propriétaire s'est fait complètement avoir ! Il s'est fait avoir par cet homme qui a tout prix voulait le trésor, et il le voulait entier. Même s'il prend son trésor après avoir acheté le champ, il pourra toujours dire : je ne l'ai trouvé qu'après ! Mais il aura quand même trompé le propriétaire.
C'est assez étonnant cet évangile qui nous propose des choses, dont, si on les lit bien, nous n'avons pas l'habitude, parce que nous ne réagissons pas de cette manière-là. Les paraboles sont des analogies qui nous permettent, en principe de comprendre ce que nous vivons dans notre situation. C'est là certainement la clé de compréhension de ces paraboles.
En soi, ce n'est pas de réfléchir sur l'à propos de la situation telle qu'elle est décrite dans l'évangile. En revanche, il est certainement nécessaire pour nous de réfléchir comment par ces paraboles, analogiquement, nous vivons la situation qui y est décrite. En l'occurrence, ce qui est décrit, c'est ce que Jésus dit Lui-même : "Le Royaume des cieux, c'est comme… !" Et ensuite, Il dit ces paraboles. "Le Royaume des cieux est comme …!"
Qu'est-ce que ce Royaume des cieux ? C'est vaste, car Jésus justement est obligé d'employer plusieurs paraboles très différentes, et là, je n'ai relevé que celle du trésor, mais il y a celle de la perle, du filet, et les autres des dimanches précédents que nous avons écouté. Ces passages d'évangile nous parlent donc d'un Royaume des cieux, qui au premier abord, est difficile à saisir. Et pourtant, c'est justement ce qu'il faut faire : il faut le saisir. Car ce n'est pas le tout de savoir ce qu'est le Royaume des cieux, mais c'est une fois qu'on sait ce qu'il est, il ne faut pas le perdre. Il faut le saisir, j'allais dire, il faut presque l'arracher, et ne pas se laisser grignoter le morceau par quelqu'un d'autre. Les commentaires disent beaucoup de choses sur la Royaume des cieux.
Certains préfèrent d'ailleurs parler du règne de Dieu, car ce qui est premier, ce n'est pas une réalité matérielle qui serait d'ordre politique, sociale, ou qui serait de l'ordre d'un pouvoir, mais il s'agit d'abord de Celui qui est au cœur de ce Royaume. Il s'agit bien évidemment, vous l'aurez compris, de Jésus Lui-même, qui instaure le Royaume de Dieu. Le Royaume est là, il est tout proche de vous, et l'on pourrait citer bien d'autres phrases de l'évangile qui nous rapportent ce mystère du Royaume, caché et pourtant présent, qui dépasse l'entendement, et qui est tout à fait proche de nous, cernable, on peut le toucher, le voir, et l'entendre. Il y a Jésus au cœur de ce Royaume, et il y a, c'est ce que dira le titre qui suit directement ce passage d'évangile : l'Église, prémices du Royaume des cieux. Oh ! je sais bien, et je me ferai certainement vilipender, je sais bien que l'Église n'est pas le Royaume. A savoir, que ce n'est pas de manière identifiable à l'absolu le Royaume, parce qu'il est toujours à venir, il est toujours en germe, il est toujours en construction. C'est pour cette raison d'ailleurs que le titre est bien vu : l'Église, prémices du Royaume des cieux.
"Avez-vous compris tout cela !" Si j'achète (je passe à l'interprétation libre, personnelle), si j'achète mon champ avec le trésor dedans, c'est parce que le trésor, c'est Jésus. Jésus, mon seul trésor, mon vrai Seigneur, Celui que j'aime vraiment. Mais voilà, je n'ai pas le trésor sans le champ. Et le champ dans lequel se révèle, où se manifeste, où se vit de manière privilégiée cet amour et ce lien entre mon Seigneur et moi, c'est l'Église, c'est ce Royaume des cieux qui est en construction et déjà manifesté en Jésus. Alors, la question se simplifie. Elle est de savoir comment nous vivons notre lien à Christ, mais comment nous vivons aussi notre lien à cette construction du Royaume des cieux, dont l'Église est prémices. Je renvoie cette question à chacun d'entre vous, comme bien sûr à moi. Il me semble qu'aujourd'hui, l'enjeu n'est pas tant de savoir si la foi doit être proposée de telle façon que vraiment on sache qui est Jésus, si on l'aime, si on y est attaché. Je crois que l'enjeu c'est celui de la manifestation du visage d'Église que nous donnons. Donnons-nous envie du trésor qu'est Jésus ? Pour donner envie, il faudrait répondre à cette question de l'évangile : quelle valeur accordons-nous au Royaume qui nous est proposé, et que sommes-nous prêts à faire pour vivre, posséder et acquérir ce Royaume. L'évangile est sans compromission : il vend tout ce qu'il a et il achète le champ. Il vend tout ce qu'il a, toutes ses autres perles, et il va acheter la perle fine, celle qu'il recherchait. Avez-vous tout vendu (transposez analogiquement), avez-vous tout vendu pour le Royaume des cieux ? Avons-nous… entendons-nous bien ! Je pense que l'enjeu est là.
Le temps des vacances est un bon temps pour ceux qui vont d'une paroisse à une autre et qui découvrent peut-être des choses différentes. Est-ce que nous avons pris l'habitude d'avoir une église comme on a des centres commerciaux, où l'on peut dans un même ville, trouver un produit équivalent à un centime d'euros près, et l'on fait les courses, là où cela nous arrange. Est-ce que le mystère de l'Église se vit comme cela ? Est-ce que nous avons notre église en "kit" ? Est-ce que nous avons tout bien organisé et fabriqué pour avoir exactement ce que l'on voulait au niveau de la foi ? Est-ce que nous avons préservé les seules choses qui nous sont intéressantes ? Je le dis, parce que c'est là-dessus que nous sommes jugés, c'est sur notre manière de vivre en frères, c'est sur notre manière de vivre la communauté. A regarder parfois certains chrétiens agir, on a l'impression qu'on ne fait pas du tout partie de la même Église, qu'il y en a qui sont même des chevaliers, soi-disant servants de l'Église, qui sont prêts à vous donner des leçons, et qui sont d'ailleurs les premiers à utiliser l'Église pour leur propre service. Elle devient ainsi une prestation de services qui correspond exactement à une société, à une manière d'être, à une manière de penser et à une manière d'agir. Tout cela est bien réglé, tout cela file et tout cela c'est "bon chrétien". Et puis, il y a les autres qui ont peut-être un petit peu moins de chance, qui papillonnent et qui en prennent au gré de leur fantaisie. Non ! Vivre en frères, construire le Royaume, mais il faut avoir le sens communautaire pour le faire. Il faut vendre tout, c'est-à-dire il faut y être attaché, il faut donner de son temps, il faut donner de l'énergie, il faut y vivre sa foi. Et c'est là que le trésor se révèle, c'est là qu'est le véritable enjeu.
"Avez-vous compris tout cela ?" Je ne suis pas l'Église à moi tout seul. Je ne suis pas à moi tout seul, le juge de ce qui se fait, de ce qui est bien, ou de ce qui est mal. Je ne suis pas celui qui discerne ce qui devrait être et ce qui ne devrait pas exister. Autrement dit, si nous n'avons pas à cœur de vivre note foi dans l'amour et le lien unique à Christ, mais Christ qui n'est pas une personne isolée et qui a un corps qui s'appelle l'Église, alors, je passe à côté de la question. Je passe à côté parce que je ne sais pas quelle est la valeur de ce que Jésus me propose. Si j'en savais la valeur, alors, je vendrais tous mes biens pour l'avoir !
AMEN