CACHÉ ... DÉCALÉ ...
1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (25 juillet 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Pour en parler, je vais parler de moi, c’est plus facile, c’est plus clair, je connais un peu mieux, pour parler de ce qu’est, à un moment donné, de l’évidence de la présence de Dieu, à un moment, cela devient évident, pas très longtemps.
Donc, hier soir j’ai donc fait trois mariages, comme tout samedi, d’ailleurs, auxquels je ne croyais pas beaucoup, comme ça m’arrive souvent, donc, je suis un peu désespéré par les sacrements que l’on pose dans l'Église, et puis, j’ai enchaîné Vêpres et Vigiles, si bien qu’à dix heures, je n’avais qu’un envie, c’était de lire mes romans policiers favoris, et je ne sais pas quelle idée saugrenue m’a pris de décrocher le téléphone vers dix heures, ce qu’il ne faut jamais faire, il faut laisser le répondeur, mais j’ai décroché le téléphone, en me disant, encore un qui demande les horaires de la messe du lendemain, bref, on m’avertissait, une infirmière que je connais, qu’il y a longtemps que je n’ai pas rencontré, me dit : "Venez immédiatement à la clinique provençale pour donner le sacrement des malades à une personne." Je râle, pardonnez-moi, ce n’est pas bien, mais je râle, non, je ne peux pas, je suis fatigué, j’ai fait trois mariages, demandé à un autre prêtre, je n’en peux plus, depuis huit heures, je suis dans l’église. Mais elle insiste : "Si, si, si, venez tout de suite." J'y suis donc allé, j’ai donné les sacrements à cette dame que je ne connaissais pas, elle était dans sa dernière phase de vie, vous allez voir pourquoi, elle a levé un œil, elle a serré la main que je lui ai prise, et elle est morte quand j’ai quitté la pièce.
Et je me suis dit en sortant : "Bon, coïncidence." J’aurais pu sortir des Vigiles moins tard ou plus tard, ne pas décrocher le téléphone, vous imaginez ce que j’ai ressassé cette nuit, en me disant, que c’était quand même curieux, il y a des moments où Il est tellement proche, que cela ne devient un peu effrayant. Il était là, Il attendait, jusqu’au moment où j’ai dit à cette femme : "Je suis prêtre de l'Église, je viens vous donner les sacrements, Dieu vous accueille, allez en paix", j’ai senti qu’elle se relâchait, et qu’elle partait... On m’a téléphoné ce matin, elle est rentrée dans le coma et elle est morte ce matin à quatre heures, mais, elle a abandonné, elle a lâché prise à ce moment-là.
Et hier soir, j’avais des tas de questions, moi, sur l'Église, sur les sacrements, sur la pratique. Tous ces gens que j’avais vu tout l’après-midi dans l’église avec des chapeaux, vous imaginez, ça avait l’air un peu ridicule par rapport à hier soir ! Quand on commence le mariage et qu’on dit : "le Seigneur soit avec vous", et que personne ne répond en face, personne, que donc vous vous fâchez, et vous dites : "si on commence comme ça, moi je vais me coucher, répondez au moins Amen au moins si vous y croyez un instant"... alors les gens répondent après. Enfin, on sent qu’on se bat contre des gens qui n’ont plus du tout l’habitude d’entrer dans une église : j’ai fait enlever des chapeaux à des messieurs hier, parce que dans une église on ne porte pas de chapeau, j’ai demandé à des gens de ne pas téléphoner, parce qu’on ne téléphone pas dans une église, vous ne connaissez peut-être pas la vie intéressante pastorale que j’ai le samedi après-midi, mais je peux vous la raconter !... "Monsieur, on ne téléphone pas avec son portable dans l’église ..." "Mais, enfin, ça correspond bien à ce que je pense de l'Église". Évidemment, on tombe toujours sur l’indigné de service qui n’attend qu’une chose, c’est qu’on lui fasse une remarque, pour pouvoir prouver que tous les curés sont tous des machins, bon.
Et en même temps, il y a une sorte d’évidence, hier soi, il y avait une réponse autre que celle que j’attendais, moi j’ai une réponse par rapport à des choses plus intimes ou plus pastorales, et Dieu m’a dit : "Tais en toi tes questions... Je te réponds à côté, mais je te réponds." Je ne peux pas croire qu’hier soi, ce n’était pas coïncidence, ou providentiel que Dieu s’arrange pour que Noël aille sur la route de l’hôpital. Il y a donc un moment où Dieu s’impose, se dit se présente de façon totalement évidente. Mais, rien de surnaturel, rien, il n’y a pas eu d’effets, il n’y a pas eu de révélation, il n’y a pas eu de mouvement cosmique, il y a eu seulement que l’agencement des évènements entre eux qui ne peuvent pas nous faire croire qu’Il n’était pas là. Et j’ai toujours eu le sentiment dans toute ma vie, et je suis certain que ça va encore durer, qu’Il est décalé, qu’Il a une réponse décalée dans le temps, dans le registre et dans le style, mais qu’Il répond. Mais, c’est décalé.
On a une question en général assez centrée sur soi, moi c’était mon désespoir de prêtre par rapport aux sacrements que je pose dans l'Église, comment dire, c’étaient mes états d’âme personnels, et Dieu me dit : "Je suis là, la vie, la mort, on continue ! Fais ton travail !" Je me suis dit en rentrant, (j’ai croisé une paroissienne heureusement), j’avais l’air bête, quand je pense que j’ai failli ne pas y aller. Cela n’aurait rien changé en soi. C’est là où Dieu est incroyable, parce qu’Il est si discret, que même si on répond pas au rendez-vous qu’Il donne, apparemment, la vie continuerait, c’eût été dommage, mais je n’aurais rien su, ce qui encore plus grave.
Alors, il me semble que ces paraboles de la perle, du filet, etc ... qui sont des paraboles dont le Royaume est dissimulé au fond de nos vies, dont la façon dont Dieu se dit dans nos vies, de manière cachée, et décalée. C’est vrai que je suis persuadé que les évènements se répondent les uns aux autres sans arrêt, dans une forme de questions-réponses, et que nous ne sommes pas assez alertes, et que nos sens ne sont pas suffisamment attentifs pour entendre comment un événement répond à un autre, de manière aussi décalée, et ainsi nous ne l’entendons pas. Mais, pourtant, il y a une sorte d’évidence de Dieu qui vous travers et qui dit : "Je n’en ai rien à faire de ton péché, de tes états d’âme, etc, je l’entends, mais ça n’empêche pas que tu as à marcher. Continue !"
Si je vous raconte tout cela, ce n’est pas pour vous raconter ma vie, mais c’est parce que je pense que dans chacun de nous, cela peut indiquer la manière dont Dieu parle, écrit, sans arrêt. On ne le sait pas, on ne le sent pas forcément toujours, il y a des moments où c’est plus aigu, comme hier soir, j’aurais pu simplement vous le raconter, en parlant de coïncidence, mais cela faisait un peu beaucoup de coïncidences, et dans vos vies c’est pareil, plus ou moins colorés, plus ou moins intenses, mais forcément dans les évènements, Dieu parle, car aucun événement n’est muet, aucun, et Dieu s’en sert sans les transformer, sans les rendre plus grandioses, pour aller vers le bien dont parlait l’épître de saint Paul, pour ré-arranger, pour remettre toutes choses dans la direction du bien qu’Il nous propose.
Donc, je vais terminer par cela, parce que c’est l’été et qu’un sermon pas trop long c’est mieux pour vous et pour moi, nous sommes toujours interrogés sur le discernement du bien et du mal dans notre vie. En réfléchissant tout à l’heure, je me disais que ce n’est pas tellement discerner le bien et le mal que discerner cette présence de Dieu d’où découlera un discernement du bien et du mal.
Mais c’est d’abord une espèce de regard de sens, les yeux, l’oreille portés, ouverts à cette délicate présence qui ne franchira jamais le seuil du merveilleux, pour ma part, je pense que Dieu s’en tient à la vie du monde, à la vie naturelle, et qu’Il se dit avec une intensité étonnante dans cette vie du monde. C’était assez "sportif" de la part de Dieu d’être dans ce monde, sans pour autant bouger le monde, sans que les événements aient l’air d’être manipulés par Lui de l’extérieur, tout en étant intensément présent, accompagnant chaque homme dans sa vie et dans sa mort, sans nous lâcher d’une semelle mais en n’abîmant rien de la liberté de chacun de nous Voilà, une réflexion pour vous, pour moi, sur ce que je vais appeler l’évidence décalée de la présence de Dieu. Il ne nous facilite pas tellement la tache, mais quel hommage Il nous rend en étant si présent, en risquant qu’on ne le reconnaisse pas, et en étant ici, vraiment, au cœur de notre vie pour la dégager sans arrêt de la mort dans laquelle par négligence ou par paresse nous la laissons aller.
AMEN