L'EUCHARISTIE CONSTRUIT L'ÉGLISE
2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (24 juillet 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Mais pour l'instant, nous sommes dans l'euphorie et tout se passe d'une manière merveilleuse, avec une grande admiration de la part de ce peuple rassemblé. Or ce miracle Jésus Lui-même l'a dit dans les paroles qui suivent, l'a mis en relation avec l'eucharistie. La multiplication des pains est l'annonce de l'eucharistie. C'est dire que l'eucharistie, contrairement à ce qu'une certaine piété pense et ressent, n'est pas une affaire privée, n'est pas une affaire intime qui se passerait exclusivement et se conclurait à l'intérieur de notre cœur, dans un face à face entre Jésus et chacun d'entre nous.
Si Jésus a voulu nous donner l'eucharistie sous la forme d'un repas et s'Il a annoncé cette eucharistie dans cette multiplication des pains, c'est-à-dire dans ce repas de fête, dans ce repas rassemblant une foule immense, c'est qu'il ne s'agit pas de quelque chose de privé, de quelque chose d'intimement personnel. C'est que l'eucharistie, comme tout repas, est d'abord une réalité communautaire. L'eucharistie c'est d'abord le rassemblement d'une foule autour de Jésus pour participer, dans la joie, dans la fête, à un repas, un repas dont Jésus, ailleurs, nous dira qu'il est au "repas de noces".
L'eucharistie certes, c'est la communion la plus intime qui s'opère entre chacun de nous et le Christ Jésus qui se donne à nous en nourriture, qui se donne à nous sous les apparences du pain et du vin, afin que nous puissions le manger et le boire. Et quelle union plus intime y a-t-il dans notre expérience naturelle et vivante que celle qui s'opère entre l'aliment qui devient notre propre être, notre propre chair. Jésus veut être notre aliment. Il veut que sa chair ensemence notre propre chair, que sa chair, mangée par nous, devienne notre propre chair. Rien de plus intime ne peut s'imaginer comme union, comme expression de l'union qui est à la fois corporelle et spirituelle que Jésus veut opérer entre Lui et nous.
Mais cette communion ne s'achève pas à ce point-là Si Jésus vient en moi pour devenir moi-même, ou plus exactement pour que je devienne semblable à Lui, si Jésus se fait ma nourriture pour que ma chair devienne sa chair, Il se fait aussi, à côté de moi, la nourriture de mon frère pour que sa chair devienne la chair de mon frère. Et s'il y a des centaines, voire des milliers de frères et de sœurs qui sont autour de moi, pour chacun d'eux s'opère cette communion avec le Christ. Et voici que le mystère se déploie, se multiplie car ce qui se passe pour chacun d'entre nous, cette union profonde, intime de chacun d'entre nous avec le Christ, qui nous permettra de dire comme saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi !" cette union s'opérant identiquement en chacun de nos frères et sœurs qui nous entourent, fait que je suis "avec" mon frère, je suis avec tous mes frères une même chair, la chair du Christ. Ce miracle qui s'est opéré en moi s'est opéré aussi en ceux qui m'entourent. Et quoi de plus profond comme union avec mes frères et mes sœurs qui m'entourent que d'être, ensemble, la chair du Christ, le corps du Christ, que de devenir ensemble, identifiés au Christ Jésus. Ce n'est plus nous qui vivons, c'est le Christ qui vit en nous ! Et comme le dira saint Paul, "puisque nous mangeons ce même pain, nous ne formons plus qu'un seul corps".
Voilà que ce mystère de l'eucharistie, ce mystère si profond, si intime à l'intérieur de chacun d'entre nous, rayonne autour de nous et devient un mystère écclésial. C'est par l'eucharistie que nous devenons l'Église. C'est par l'eucharistie que nous devenons membres d'un même corps, au sens le plus fort, de cette image. Nous sommes, vous et moi, le corps du Christ. Nous sommes nourris de la chair du Christ, nous sommes transformés en la chair du Christ Nous sommes la chair du Christ, nous sommes une même chair, nous somme un même corps, nous sommes l'Église.
C'est pourquoi le dimanche, l'Église nous demande de nous rassembler, non pas d'aller chacun recevoir notre ration de vie spirituelle, non pas de nous trouver simplement juxtaposés dans un face à face qui nous tournerait chacun individuellement vers le Christ, mais l'Église nous demande d'être rassemblés, d'être réunis, de ne faire plus qu'un. L'eucharistie du dimanche, la messe du dimanche c'est ce rassemblement de la communauté chrétienne qui vient recevoir le corps du Christ pour devenir le corps du Christ. Ou plus exactement, quand nous arrivons dans cette église, le dimanche matin, nous sommes déjà l'Église, nous sommes déjà, depuis notre baptême, un membre de cette communauté chrétienne, nous sommes déjà le corps du Christ. Et c'est l'Esprit saint qui nous rassemble, afin qu'il y ait comme le disait saint Paul : "un seul corps parce qu'il y a un seul Esprit". Le saint Esprit nous appelle nous rassemble, nous réunit. Et déjà maintenant, nous sommes le corps du Christ, convoqué, rassemblé par l'Esprit Saint.
Ce corps du Christ, cette Église que nous constituons va recevoir, à travers l'eucharistie, la chair physique du Christ de telle sorte que, corps du Christ, nous devenions davantage encore le corps du Christ et que, d'eucharistie en eucharistie, l'Église se construise en nous, l'unité de l'Église se construise en nous par cette manducation du corps du Christ, par le fait de boire son sang. Et ainsi, de dimanche en dimanche, notre Église, notre communauté chrétienne, le corps du Christ s'édifie en nous. Si nous venons chaque dimanche à la messe, c'est pour que, peu à peu, nous devenions l'Église car, membres d'un même corps, nous ne le sommes encore que d'une manière à peine ébauchée, esquissée. Nous sommes bien peu frères les uns des autres, bien insuffisamment frères les uns des autres. Il y a encore tellement de barrières qui nous séparent, tellement d'incompréhensions, tellement d'égoïsmes, tellement d'indifférences. Nous sommes si peu unis. Il faut que cette union grandisse, qu'elle croisse. Et nous avons besoin, d'eucharistie en eucharistie, de faire grandir cette unité entre nous, de laisser le corps du Christ construire en nous cette unité. Et c'est pour cela que nous avons besoin de cette eucharistie parce que nous sommes trop individualistes, trop séparés les uns des autres. Il faut que le Christ nous rassemble, que le Christ nous nourrisse, que le Christ nous réunisse, que le Christ fasse de nous son propre corps, un seul corps. Voilà pourquoi nous avons besoin de venir chaque dimanche communier à cette eucharistie, afin qu'il y ait un seul corps comme il y a un seul Esprit, comme il y a un seul Dieu, Père de tous, un seul Christ frère de tous, un seul Esprit présent en tous.
Et c'est ce mouvement d'unité qui s'est inauguré pour chacun d'entre nous au jour de notre baptême. ''Il y a un seul baptême dans une seule foi pour que, rassemblés dans une seule espérance, nous répondions ensemble à notre unique vocation" disait saint Paul. Voilà le mystère qui va commencer de s'accomplir en Florian par le baptême comme il a commencé de s'accomplir pour chacun d'entre nous à l'aurore de notre vie chrétienne. Voilà ce mystère qui aujourd'hui descend dans le cœur de Florian, va grandir de jour en jour et le nourrira de dimanche en dimanche de l'eucharistie, pour que nous parvenions, un jour, à la fin de notre chemin sur la terre, à ce festin des Noces, ce festin plénier où nous serons vraiment membres les uns des autres, où nous serons vraiment un unique corps, où ce sera vraiment le repas de fête, ce sera le paradis, ce sera l'union complète de chacun d'entre nous avec son Seigneur et de tous les uns avec les autres, le Seigneur étant notre unité.
Vivons la grandeur de ce mystère, vivons l'intensité de cette eucharistie. Renouvelons aujourd'hui et chaque dimanche le mystère de l'unité de l'Église, que cette eucharistie construit, que cette eucharistie nourrit, que cette eucharistie accomplit.
AMEN