APPRENDS-NOUS À PRIER !

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (26 juillet 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Seigneur, apprends-nous à prier !"... La de­mande de ce disciple peut, au premier abord, paraître incongrue. Comment se fait-il qu'un disciple de Jésus, un juif, puisse demander qu'on lui apprenne à prier comme des disciples de Jean le Bap­tiste l'ont appris de leur maître ? Ce disciple n'a-t-il pas l'expérience multi séculaire d'un peuple qui sait prier ? le peuple hébreu n'est pas sans mots pour s'adresser à Dieu et surtout pas sans expérience de la prière pour savoir ce qu'il faut dire à Dieu. Dans son histoire, il n'est pas sans exemples de grands priants qui savent intercéder auprès du Seigneur. Et la lecture du livre de la Genèse nous montre justement une de ces grandes figures de l'histoire du salut qui sait prier, qui demande au Seigneur avec force et puissance, qui demande avec un "culot" qui nous renverse, une sorte d'intimité qui peut bouleverser. Comment un homme aussi fragile, aussi petit face à Dieu, peut-il s'adresser au Dieu tout-puissant et unique ? Ce disciple qui de­mande à apprendre à prier ne connaît-il pas son His­toire Sainte ? celle où Moïse intercède pour le peuple, cet homme que Dieu choisit pour porter la prière du peuple et qui, avec son frère Aaron saura intercéder pour toutes les demandes du peuple juif, cet homme qui se tient sur la montagne les bras levés jusqu'à ce que la victoire soit donnée aux Israélites. Comment ce disciple ne sait-il pas prier ? N'a-t-il pas lu ce qu'ont fait les prophètes qui ont su porter la parole de Dieu, qui ont su s'adresser à Lui ? N'a-t-il pas lu toutes leurs demandes au Seigneur pour sauver son peuple, pour le faire grandir et l'aimer encore plus? Ne connaît-il pas l'histoire du prophète Elie qui, sur la montagne, découvre la présence de Dieu dans le murmure d'une brise légère ? Ce disciple ne sait-il pas prier alors que les plus belles prières de l'univers se trouvent au cœur même de son peuple, la prière des psaumes, ces psaumes écrits dit-on par le roi David intercesseur privilégié, lieutenant entre Dieu et son peuple pour exercer aussi une fonction de prière ? Ce disciple ne sait-il pas prendre ces mots si beaux et si puissants qui disent à la fois toute la beauté et toute la détresse de l'homme et qui sont capables de correspondre à chaque situation de l'homme tant ils sont pétris de la pâte humaine et qui s'adressent à Dieu comme une louange, comme un cri de détresse ou comme une intercession ? Ce disciple demande pourtant à Jésus : "Apprends-nous à prier !" Qu'y a-t-il derrière cette demande ?

On entend parfois des chrétiens dire à des prêtres ou des religieux : "O vous, mon père, vous savez prier. Priez pour moi !" Je suis désolé de vous dire qu'il n'y a pas de spécialistes de la prière s'il n'y a pas d'homme qui aime vraiment le Seigneur. Leur demande ne suggère-t-elle pas une technique de la prière ? Nous avons alors l'impression qu'il y a un "savoir", mais aussi un pouvoir et un avoir de la prière, qu'il suffirait de savoir quelque chose pour obtenir, alors on peut s'adresser à des spécialistes, mais je ne sais pas si les spécialistes obtiendront quelque chose. La prière n'est pas de l'ordre de l'avoir. Notre monde nous habitue plutôt à vouloir posséder, acquérir ou accaparer, que ce soit le pouvoir politique, financier, intellectuel ou physique. Tout nous parle de l'avoir, pour être puissant en ce monde, pour avoir pignon sur rue, pour réussir même au mépris de la justice, il faut de l'avoir et du pouvoir. Ne considérons pas la prière comme cela. Elle n'est pas un pouvoir que l'on pourrait avoir sur Dieu. Ce serait une perver­sion de la prière. La prière est de l'ordre de l'union à Dieu, de vouloir la volonté du Seigneur et non de croire que, parce que nous avons la foi, Dieu va réali­ser notre propre volonté. Ce serait se moquer de Dieu, ce serait rabaisser Dieu que de penser qu'Il peut être à notre service et répondre à toutes nos demandes in­fantiles. La prière n'est pas de l'ordre de l'avoir mais de l'ordre de l'être. "Seigneur, apprends-nous à prier !"

"Quand vous priez, dites : Père, que Ton Nom soit sanctifié !" le mot père exprime une relation entre deux personnes et toute la prière du Notre Père va exprimer que ce que nous demandons, ce n'est pas d'avoir mais c'est d'être et d'être "par le Christ et dans le Christ", Pourquoi ? Parce que le premier à réaliser les mots du Notre Père c'est Jésus Lui-même.

"Que Ton Nom soit sanctifié !" L'apôtre Paul dira du Christ : "Dieu L'a exalté, Il lui a donné le nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les en­fers."

"Que Ton Règne vienne ! Mon Royaume n'est pas de ce monde." Et le Christ inaugure son règne en mourant sur la croix, Lui dont l'écriteau indique qu'Il est le "Roi des Juifs", Il inaugure son Royaume en disant : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont guéris ".

"Que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel !" Au jardin de Gethsémani dans une prière instante, le Christ dit : "Père ! que cette coupe s'éloi­gne de Moi, non pas ce que Je veux mais ce que Tu veux !" Rien n'était impossible. "Je suis venu dans le monde pour faire la volonté du Père !" "Le Père et Moi nous sommes un." Il y a union profonde entre le Père et le Fils pour que la volonté de l'un se réalise dans la vie de l'autre.

"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour ! L'homme, en Jésus, ne vit pas seulement que de pain." Cela est nécessaire, fait partie de notre souci quotidien, le pain, le travail, trouver de l'argent pour vivre, et Jésus ne le méprise pas, mais Il veut montrer qu'Il va donner un autre pain, "Je suis le pain vivant descendu du Ciel. Ma nourriture est de faire la vo­lonté de mon Père !" Et au soir du Jeudi-Saint Il dira : "Prenez et mangez car Ceci est mon corps !"

"Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés." En Jésus c'est bien ce pardon. "Combien de fois dois-je pardonner ? Soixante-dix sept fois sept fois !" éter­nellement, infiniment. Pourquoi ? Parce que sur la croix, les bras en prière, Jésus dira :"Père ! Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !"

"Ne nous soumets pas à la tentation mais dé­livre-nous du mal ! Jésus, rempli de l'Esprit Saint, fut conduit au désert pour y être tenté par le diable pen­dant quarante jours." Il connaît la fragilité, la fai­blesse humaine, la longueur de cette vie, "vallée de larmes. Pierre, J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas, car le diable vous a réclamés. Père, Je ne Te demande pas de les ôter du monde mais de les protéger du mauvais."

Voilà le secret de la prière. Demandons au Seigneur : "Seigneur, apprends-nous à prier !" le Seigneur nous apprend effectivement à prier avec ces mots qui sortent de la Bible, qui sortent d'une Histoire Sainte, celle de l'amour de Dieu pour son peuple, ces mots qui ont façonné l'histoire des hommes. Mais Il nous apprend que toutes les demandes ne sont pas des" volontés d'avoir, de posséder, mais elles sont de l'ordre de l'être. Lorsqu'il prie, lorsqu'il dit ces mots du Notre Père, le chrétien ne peut penser qu'à une seule chose, c'est que le Christ Lui-même a vécu ces demandes, Il les a réalisées en sa personne. Donc la prière est de l'ordre de l'être. "Apprends-nous à prier ! Et bien, soyez !" Soyez configurés au Christ pour réaliser en vous-même la volonté du Père. Soyez d'autres fils. Il n'y a pas de spécialistes. Je me l'adresse à moi-même. Soyons d'autres fils pour réali­ser cette union intime entre le Père et le Fils, ce lien filial qui devient un lien vital. Et alors toutes nos priè­res, toutes nos demandes seront exaucées si elles correspondent au désir de Dieu, si dans notre prière, au-delà des soucis de ce monde, au-delà des justes demandes de nos détresses, nous correspondons au désir de Dieu, si nous préférons Dieu à tout autre chose. La prière, le secret de la prière sera la préfé­rence absolue.

Et c'est ce que l'Église, nouveau peuple de Dieu, nouveau peuple de croyants, n'est pas sans mots pour prier. Elle reprend peut-être parfois toujours les mêmes, mais parce que c'est Dieu Lui-même qui les lui donne. Car le plus grand effet de la prière c'est de nous donner ce que Dieu désire pour nous. Le passage d'évangile se termine par la question : "Quel est le père qui donnera un serpent à son fils qui lui de­mande un poisson ? Combien plus le Père donnera-t-il l'Esprit saint à ceux qui l'en prient !" Voilà ce que nous apporte la prière : le don de l'Esprit Saint, le don de la vie de Dieu. C'est pourquoi la prière par excel­lence sera ce qui va nous donner sa vie. C'est pour­quoi la plus belle et la plus grande des prières sera la liturgie même de l'Église. Une célébration liturgique n'est rien qu'une longue et immense demande dont les mots viennent de Dieu Lui-même pour que, en offrant toute notre vie, Lui puisse effectivement se donner à nous.

Dans cette célébration demandons au Sei­gneur non plus apprends-nous à prier mais "Donne-nous vraiment ce que Tu as promis !" Que notre prière aujourd'hui soit celle des derniers mots de la Bible : "L'Esprit et l'Epouse disent : "Viens ! oui, viens Seigneur Jésus !"

 

 

AMEN