APPRENDS-NOUS A PRIER !
Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (30 juillet 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Je remarquerai une autre différence. Au lieu de dire : "Notre Père qui es aux cieux !" Luc nous fait dire simplement : "Père !" Ceci n'a l'air de rien et pourtant cela a déjà une très grande importance car c'est la traduction approximative de Abba qui est une expression de tendresse et qui se traduirait davantage par Papa. Abba est le cri que Jésus prononce à diverses reprises quand Il s'adresse à Dieu le Père. "Père ! pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font! Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de Moi ! Père, glorifie-Moi de la gloire que j'avais prés de Toi avant que fût le monde ! Père, je te rends grâce d'avoir révélé cela aux tout-petits et de l'avoir caché aux sages et aux savant. Père, entre tes mains, je remets mon esprit !" Toutes ces prières du Christ commencent par cet appel "Père ! Abba !" Père, père très tendre, père très proche. Au fond, par cette légère modification du Notre Père, saint Luc nous invite à nous adresser à Dieu comme Jésus s'adressait à Lui, c'est-à-dire avec la même intimité, la même proximité, comme de plain-pied. Luc nous invite à configurer notre prière à la prière de Jésus et c'est déjà un enseignement très important. Le Notre Père n'est pas une prière des créatures en face de leur Créateur, c'est une prière d'enfants, tous rassemblés dans le Fils, l'unique Fils, s'adressant au Père avec une totale confiance.
D'ailleurs, une autre notation vient compléter ceci. Avant de commencer l'enseignement sur le Notre Père, il nous est dit : "Un jour, alors que Jésus achevait de prier, les disciples lui dirent : "Maître, apprends-nous à prier !" C'est au moment même où Jésus est en prière que les disciples viennent prés de Lui pour greffer leur prière encore balbutiante sur la sienne. Et à de nombreuses reprises saint Luc nous montre les gestes majeurs du Christ jaillissant de sa prière. Saint Luc est le seul à nous dire que, au moment du baptême, alors que Jésus baptisé était en prière : "Il vit les cieux s'ouvrir et l'Esprit descendre sur Lui." Saint Luc est le seul à nous dire que la Transfiguration a lieu alors que Jésus monté sur la montagne avec trois disciples "était en prière". saint Luc est le seul à nous dire aussi que la confession de Pierre : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant !" a jailli au moment où Jésus était en prière et où les disciples, rassemblés autour de Lui, se mettent à prier avec Lui. Jésus leur dit : "Pour vous, qui suis-Je ?" saint Luc est encore le seul à nous dire que c'est après une nuit de prière que Jésus a choisi les douze.
Il y a donc, dans tout l'évangile de saint Luc une attention particulière à la prière de Jésus et à la prière de Jésus en relation avec ces actes majeurs par lesquels le Christ fonde l'Église, par lesquels le Christ envoie ses disciples, par lesquels le Christ absorbe la prière des disciples, la prière des apôtres dans la sienne propre. Tel est l'enseignement fondamental, premier, essentiel de cette page d'évangile. Notre prière n'est pas une prière autonome. Ce n'est pas une prière que nous fabriquerions à notre propre compte, avec nos pauvres moyens, comme des créatures qui sont si loin de leur Dieu, si écrasées devant sa majesté. Notre prière, elle existe déjà dans le cœur, dans la bouche du Christ. Notre prière c'est celle du Christ. Nous n'avons pas à "faire notre prière", nous avons à nous insérer, nous glisser, à glisser notre prière dans la prière du Christ. Car la prière du Christ est celle de ce frère aîné qui nous rassemble tous et qui résume dans sa prière toutes nos prières. Notre prière existe déjà dans le cœur du Christ. Nous n'avons pas à la créer de toutes pièces. Nous avons seulement à la découvrir dans son cœur et sur ses lèvres. Et le Christ est sans cesse en prière pour nous, se tenant devant le Père pour intercéder en notre nom, en notre faveur, parce qu'Il est avec nous et ne fait qu'un avec nous et que tout ce que nous sommes est déjà en Lui, et que tous nos désirs sont déjà rassemblés dans le désir de son cœur.
Alors ceci doit nous donner une immense confiance car notre prière est ainsi "entre de bonnes mains" puisque c'est le Christ Lui-même. Qui pourrait prier mieux que Lui, mieux que le Christ Lui-même qui non seulement prie pour nous mais avec nous ou plutôt qui nous fait prier en Lui ? Nous prions par Lui, par ses lèvres, par sa bouche.
Une autre notation très éclairante est ce que nous dit le texte de la Genèse sur la prière d'Abraham. Abraham semble marchander avec Dieu le salut de Sodome, non pas que Dieu ait besoin de l'insistance d'Abraham pour pardonner, Dieu est tout prêt à pardonner, mais ce qui est merveilleux c'est cette intimité d'Abraham avec Dieu. Il se permet de parler avec Dieu d'égal à égal. "Et s'il n'y en avait que 30, et s'il en manquait 10 sur ces 30. Est-ce que pour 10, Tu te mettrais à être injuste ?" Cette sorte de sublime marchandage avec Dieu, c'est le signe de celui qui est vraiment un fils parlant à son père, un fils parlant cœur à cœur, face à face avec son père. Non pas parce que Dieu aurait besoin d'apprendre des choses qu'Il ignorerait, Jésus nous dit bien ailleurs : "Ne faites pas comme les païens qui rabâchent sans cesse comme si Dieu ne savait pas ce dont vous avez besoin, car Dieu voit dans le secret des cœurs". Dieu n'a pas besoin que nous lui apprenions nos besoins, mais s'il faut demander pour recevoir, s'il faut frapper pour qu'on nous ouvre, s'il faut chercher pour trouver, c'est parce qu'il faut que notre cœur soit en état de désir, en état de recherche, en état de communion intime avec le désir de Dieu. Avant tout, la prière c'est l'expression du désir du cœur de Dieu, car Dieu a bien plus envie de nous voir heureux que nous ne pouvons en avoir envie nous-mêmes. Et donc, appeler au secours, demander, c'est nous mettre au diapason du cœur de Dieu, c'est établir notre cœur habituellement indifférent, passif, inattentif, notre cœur léger, notre cœur embrouillé, endormi, c'est mettre notre cœur en éveil, en état de désir pour l'élever au degré d'intensité qui est celui du désir de Dieu. Telle est la nécessité de la prière. C'est donc une nécessité de fils en face de son père, d'ami à côté de son ami, c'est une nécessité de communion de cœur avec le cœur de Dieu. Voilà pourquoi il faut prier.
Une troisième notation se trouve à la fin du texte de l'évangile, après les petites paraboles de l'ami importun et de l'enfant qui demande à son père un œuf et à qui le père ne donnera pas un scorpion. Et Jésus ajoute : "A plus forte raison si vous le demandez à Dieu, comment ne vous donnerait-il pas l'Esprit ?" Voilà le don que Dieu veut nous faire. Le don que Dieu veut faire en réponse à notre prière, ce n'est pas ceci ou cela, ce n'est pas la réussite à un examen, ce n'est pas la guérison de telle ou telle maladie, ce n'est pas la satisfaction de tel ou tel besoin, ou plus exactement c'est tout cela mais bien plus encore. Ce que Dieu veut nous donner, c'est l'Esprit Saint, c'est-à-dire Dieu Lui-même Dieu veut se donner à nous. L'Esprit c'est Dieu venant habiter à l'intérieur de notre cœur c'est Dieu venant remplir notre être, notre vie, et plus particulièrement encore c'est Dieu venant murmurer au fond de notre cœur cette prière que nous ne savons pas trouver et que Lui seul peut dire au fond de nous-même. Saint Paul le dit dans l'épître aux Romains : "Vous ne savez pas prier comme il faut, mais l'Esprit vient au secours de votre cœur pour murmurer en vous de manière ineffable les paroles de Dieu, car Lui connaît les secrets du cœur de Dieu." Nous ne savons pas prier, alors non seulement Jésus prie en notre nom, non seulement Jésus rassemble notre prière dans la sienne, mais encore Jésus met son propre Esprit en nous, pour que cet Esprit-Saint rumine le désir de Dieu, la prière de Dieu au fond de notre cœur. Voilà le secret de la prière.
La prière n'est pas un exercice aride, difficile, où il faut se creuser les méninges pour trouver quelque chose à dire, où il faut essayer de rassembler une attention toujours vacillante. Certes si nous en sommes livrés à nos propres forces, la prière ne peut pas être autre chose que cela. Comment se tenir devant le Dieu infini ? Comment se trouver au diapason de ce Dieu sans limite ? Si nous étions livrés à nos propres forces, la prière ne pourrait qu'être un exercice dérisoire et impossible Mais la prière, c'est l'affaire de Dieu, c'est Dieu Lui-même qui est en prière, c'est le Fils qui est en supplication devant le Père, c'est le Fils qui est l'expression du désir du Père. Et c'est l'Esprit qui est chargé de répandre ce désir, de répandre cette prière dans nos cœurs. Alors, au lieu de fabriquer notre prière, ouvrons notre cœur à la présence de Dieu, appelons Dieu à notre secours, demandons à l'Esprit de venir prier en nous, prêtons l'oreille, écoutons ce murmure de Dieu en nous, essayons de faire en nous un petit peu de silence afin de percevoir ce murmure intérieur, ce murmure si discret, car Dieu ne s'impose pas à nous. Dieu ne vient pas avec grand tapage. Il vient "comme une brise légère", "comme la source de Gihon qui coule de façon imperceptible".
Essayons de renouveler un peu notre conception de la prière, de la regarder comme elle est vraiment, non pas un exercice d'acrobatie à faire en face de Dieu, mais cette manière humble, silencieuse de nous laisser prendre par Dieu, de nous laisser envahir par son propre murmure.
AMEN