QU'EST-CE QUE LA PRIÈRE ?
Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
La première réflexion que je voudrais est précisément : sous quel biais faut-il envisager l'expérience chrétienne de la prière ? Je partirais d'un comparaison très prosaïque celle d'un conseil de classe. Ce conseil est vu d'une façon très différente par les professeurs qui le composent ou par les élèves dont il est question. Pour l'élève, c'est un mauvais moment à passer, une sorte de bilan dont on ressort plus ou moins blanc ou noir. De toute façon c'est un aspect passif de la question : on sait, en finale, si on passera dans la classe supérieure ou si on devra redoubler. Du côté des professeurs, c'est beaucoup plus actif : ils exercent leur jugement, ils réfléchissent, ils essaient d'envisager le bien de celui ou de celle dont ils parlent pour savoir ce qui est le plus profitable. Dans les deux cas, la même réalité est envisagée sous deux angles différents.
Et bien, je dirais que la prière est aussi passible de ce double point de vue. La plupart du temps, nous envisageons la prière du point de vue "du consommateur". "Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que ca marche bien ?"-"Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que je sois exaucé ?"-"Faut-il me réfugier dans telle forme de dévotion ? Faut-il adopter telle ou telle forme de prière ?" A ce moment-là, la prière est vue comme un résultat à obtenir, comme quelque chose qui devrait être efficace. Mais est-ce vraiment la même chose lorsque nous la considérons du point de vue de Dieu ? Est-ce que le principe de la prière est de faire que Dieu réponde à toutes les demandes que nous lui adressons, et qu'Il réalise dans une sorte d'organigramme complet et exhaustif toutes les demandes qui nous passent par l'esprit pour les uns, pour les autres et pour nous-mêmes ? Je ne suis pas sûr que le problème soit toujours correctement posé.
S'il est vrai que la prière, dans toutes les traditions religieuses, se concentre toujours sur l'aspect de demande, il est sans doute non moins vrai que dans la tradition chrétienne, quand le Christ est venu nous révéler ce qu'était la prière, Il ne nous l'a pas révélée uniquement sous son aspect humain, sous l'aspect de notre démarche à nous, de demande, de réclamation adressée à Dieu. En effet, il ne faut pas voir simplement la prière de ce point de vue-là. Et c'est souvent, je ne dis pas l'erreur Mais sûrement la limite de notre regard et de notre méditation lorsque nous voulons essaye de rendre dompte de ce phénomène extrêmement mystérieux qu'est la prière. Pour savoir ce qu'est la prière, il faut repartir à la source.
La prière, c'est se tenir au cœur même du mystère de la Trinité. C'est entrer dans un jeu de relations dans le cœur même de Dieu, s'adresser au Père, par le Fils, dans l'Esprit. Nous le savons "mécaniquement" puisque nous terminons chaque oraison par les mots "par Jésus-Christ, ton Fils, Notre Seigneur, c'est à Toi, Père que nous adressons cette prière, Toi qui vis et règnes dans l'unité du Saint Esprit." Mais en réalité, nous n'avons jamais vraiment réalisé que ce n'est pas simplement une formule de courtoisie et de politesse, comme lorsqu'on termine une lettre à quelqu'un d'important, mais que c'est vraiment la situation existentielle par laquelle et dans laquelle nous nous adressons à Dieu. Dès que nous prions, nous nous adressons au Père, par le Fils, et dans l'Esprit Saint. Et qui dit prier, en régime chrétien, dit immédiatement se tenir dans le cœur même des relations du Père, du Fils et du Saint-Esprit. A tel point que, pour un chrétien, prier et vivre dans le cœur de la Trinité, c'est tout un. Et c'est précisément dans la mesure où nous avons compris ou du moins plus ou moins abordé ce mystère qu'effectivement nous saisirons mieux le sens et la réalité même de notre prière, et je dirai même de nous, priant. Car c'est cela qui compte. La prière n'est pas un accessoire que nous accrocherions à notre emploi du temps. La prière, c'est nous, priant, existant dans le cœur de Dieu.
C'est pour cela que saint Paul peut dire : "Priez sans cesse !" Et alors comment existons-nous dans le cœur de Dieu ? Les textes que nous avons lus aujourd'hui nous en donnent une idée. L'histoire d'Abraham est un passage de l'Ancien Testament tout à fait extraordinaire. Cela nous paraît un peu une discussion de marchand de tapis, mais c'est beaucoup plus important que cela. Le problème n'est pas une question de marchandage. Le problème est que, lorsque Dieu vient visiter la terre, Il fait part directement à son ami Abraham de son projet de détruire Sodome, et que d'autre part, son ami Abraham peut directement, presque d'égal à égal, discuter avec son Dieu. Le problème est celui de l'accessibilité du cœur du Père. Il n'y a pas d'intermédiaire. En ce sens, il n'y a rien de plus chrétien que le proverbe que nous utilisons pour tout autre chose que la prière : "Il vaut mieux s'adresser au Bon Dieu qu'à ses saints !" C'est effectivement le problème de fond de la prière chrétienne. Le Père est Celui avec qui nous avons relation directe. Il n'y a pas d'intermédiaire. L'intercession des saints est tout autre chose qu'un intermédiaire. Mais c'est très important de croire et de vivre en priant, en croyant que lorsque nous prions, c'est directement le cœur du Père que nous touchons.
Il y a là quelque chose de radicalement nouveau par rapport à toutes les expériences religieuses de l'humanité, autres que la tradition judéo-chrétienne. Dans la plupart des traditions religieuses, on grimpe doucement, lentement et péniblement les échelons pour arriver éventuellement à un bref dialogue par l'intermédiaire de plusieurs personnes plus ou moins saintes ou qui ont des rôles plus ou moins angéliques qui interpellent Dieu et appuient notre demande. Dans le cœur même de notre expérience chrétienne de la prière, c'est le cœur du Père qui est touché, avec la même immédiateté que le cœur d'un père lorsque son enfant lui demande quelque chose. Voilà le premier aspect de la prière. C'est l'aspect immédiat de notre relation avec le cœur du Père.
Et c'est pour cela que Jésus dit : "Quand vous priez, dites : Père !" Et dans le mot de Père sont contenues ensuite toutes les demandes du "Notre Père." Le cœur même de la prière chrétienne, c'est de se tenir face à Dieu, sans intermédiaire, sans écran. C'est Lui, notre Père, et nous sommes dans cette relation immédiate qui nous permet de le reconnaître, de le confesser comme Père et nous adresser directement à Lui.
Le deuxième aspect, c'est que nous prions "par le Fils". C'est la parabole qui nous est donnée dans l'évangile, de l'homme qui s'est endormi et qui a fermé sa porte. En quoi consiste la prière "par le Fils"? C'est de croire que Celui qui s'est endormi dans le tombeau, qui s'est étendu dans la mort et qui, apparemment, a fermé la porte par rapport à ce monde, puisque maintenant nous ne le voyons plus et ne le saisissons plus peut se relever pour nous donner son pain et ce dont nous avons besoin. La prière par le Fils, c'est précisément l'aspect de la demande. C'est frapper à la porte de Celui qui, aux yeux du monde, est mort et a fermé derrière Lui les portes de la mort, et nous est inaccessible, comme cet homme qui s'est endormi au milieu de la nuit. Nous-mêmes, nous sommes dehors dans l'obscurité de la nuit, nous ne sommes pas encore pleinement entrés dans le Royaume. Mais précisément, pourquoi faut-il insister ? Parce qu'est là qu'est en jeu notre foi, la foi ferme que Celui qui est au-delà de la mort peut se relever, peut ressusciter pour nous relever nous aussi de nos morts, de nos détresses et de nos défaillances. La prière, dans le mystère du Fils, c'est la constance et l'espérance que Celui qui est mort peut non seulement ressusciter, mais aussi nous ressusciter, et que le fond même de notre existence de croyant c'est cette invocation au Ressuscité pour que nous ressuscitions nous aussi avec Lui.
Voilà pour notre relation au Fils. C'est sans doute pour nous la plus éprouvante, car à tout moment nous nous sentons avancer dans la mort, et ce que nous demandons le plus, c'est effectivement que nous ressuscitions, ou que ceux pour lesquels nous prions, ressuscitent de toutes les épreuves, de tous les malheurs ou de toutes les faiblesses dans lesquelles ils sont tombes. C'est la prière qui nous demande le plus de patience, le plus d'endurance dans l'épreuve. Mais c'est aussi pour cela que Celui-là même que nous prions n'a pas été épargné dans l'épreuve et qu'il sait ce que c'est que passer dans la mort.
Enfin le dernier élément de notre prière, c'est la prière "dans l'Esprit Saint". Or là, dans l'évangile de Luc, Jésus est formel : puisque nous nous adressons au cœur du Père, en vertu même du fait que sur la terre si nous demandons du pain nous ne recevons jamais une pierre ou un scorpion, Dieu auquel nous nous adressons ne pourra jamais que nous donner "de bonnes choses". Et c'est là que réside généralement toute l'ambiguïté. C'est que dans la prière, c'est Dieu Lui-même qui se fait don. C'est là le grand mystère.
Nous demandons toujours "quelque chose" et c'est Lui qui veut se donner à nous. Pour le priant, l'Esprit Saint c'est Dieu se donnant à ce priant. L'Esprit Saint c'est Dieu comme Don. Nous avons à la fois Dieu comme Source, c'est le Père, nous avons à la fois Dieu comme Celui qui nous donne, c'est le Fils, et nous accueillons Dieu comme Don, c'est l'Esprit. Et la plupart du temps, la limite profonde de notre prière, ce n'est pas que nous de demandons pas assez longtemps, mais c'est que nous ne demandons pas assez, tout court. C'est le fait que ce que nous demandons la plupart du temps, c'est tout autre chose que Dieu. Et c'est là la limite de notre cœur humain. Il nous faut demander l'Esprit Saint, confiants que, demandant à Dieu quelque chose, nous ne pouvons pas lui demander autre chose que le désir qu'Il a Lui-même de se donner.
Puisque nous sommes dans ce temps de vacances, essayons de retrouver ce qui constitue la nature profonde de notre existence de priants. Si la plupart du temps, la prière nous ennuie, c'est parce qu'elle est une activité. Et si elle est une activité, il est certain qu'elle est, comme toutes les activités, quelque chose d'un peu lassant et à laquelle on finit par s'habituer. Si par contre la prière devient vraiment une manière d'exister dans la vie même de Dieu, si la prière est aussi riche qu'une relation personnelle avec le Père, le Fils et l'Esprit Saint, peut-être qu'alors nous découvrirons toute la richesse et la grandeur de cette destinée qui nous est promise et donnée : au lieu de vivre pour demander quelque chose, nous accueillerons Celui-là même qui se donne à nous. Et au lieu de nous désespérer dans l'épreuve, nous communierons plus profondément et plus en vérité avec Celui-là même qui a partagé l'épreuve de notre mort.
AMEN