QU'EST-CE QUE CELA POUR TANT DE MONDE ?
2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (28 juillet 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Exode 16, 2-4+12-15 ; Ephésiens 4, 17+2 0-24 ; Jean 6, 24-35
Dix-septième dimanche du temps ordinaire ??? – B
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Quelques pains …
Ce miracle de la multiplication des pains est l'un des plus célèbres et des plus centraux de l'évangile. C'est d'ailleurs le seul que les quatre évangélistes nous racontent unanimement. S'il a une telle importance c'est d'abord parce qu'il a manifesté aux yeux des juifs que Jésus était véritablement le Messie, le Prophète, même s'ils se trompent sur la manière d'interpréter cette messianité de Jésus et l'obligent à s'enfuir, seul, sur la montagne parce qu'ils veulent le faire Roi, prenant sa messianité sur un plan politique. Ce miracle a manifesté que Jésus était le Nouveau Moïse, celui qui réalisait à nouveau les miracles de l'Exode quand le peuple, à la sortie d'Egypte, traversait le désert et qu'il était nourri par Dieu, du pain du ciel, de la manne. Dans le dialogue de Jésus avec les juifs, tel que nous le rapporte saint Jean, Jésus fait allusion à la manne pour manifester, précisément, la différence entre la manne et ce pain véritable qu'Il est Lui-même.
Mais ce miracle est aussi celui qui, de la manière la plus éclatante, la plus volontairement claire de la part de Jésus, annonce l'eucharistie. Jésus va montrer progressivement que le pain véritable c'est Lui-même, c'est sa chair, sa chair donnée pour la vie du monde, sa chair donnée en nourriture. C'est donc, de façon encore inaugurale et seulement annoncée, ce qui sera le Jeudi-Saint, le pain qui est le corps du Christ, le vin qui devient son sang, le sacrement pour lequel nous sommes rassemblés.
Commenter le multiplication des pains c'est donc réfléchir sur le mystère de l'eucharistie. Aussi bien tant dans le vocabulaire que dans les allusions, de nombreux traits ne s'expliquent bien que s'il est accompli en vue de l'eucharistie. De même que Jésus a nourri les foules dans le désert, Il veut nourrir la foule de tous ceux qui sont en recherche de la vraie vie, par son propre corps et son propre sang. Mais je voudrais insister sur un des aspects que ce miracle met en valeur.
C'est celui qui est contenu dans le titre même que l'on donne, de façon courante à ce miracle : la multiplication des pains. Jésus a pris cinq pains d'orge et par la puissance de son amour, Il a nourri une foule de cinq mille hommes. Cette multiplication, cette profusion qui caractérise ce miracle est un des traits de l'eucharistie. L'eucharistie, c'est le corps du Christ, non pas seulement comme les disciples pouvaient Le voir, Le toucher de leurs mains, en un endroit bien précis de la terre, quand Jésus était sur cette terre, c'est le corps du Christ démultiplié jusqu'aux limites de l'univers, dans le temps et dans l'espace. L'eucharistie, c'est la présence du Christ, non plus réduite à un endroit et un moment précis, mais envahissant tout l'univers, toutes les générations des hommes, envahissant la terre tout entière. La raison d'être fondamentale de l'eucharistie c'est cette nécessité pour chacun d'entre nous d'entrer en contact concret, personnel, vrai, direct, avec le Christ, avec le Christ dans son incarnation, dans sa chair. Un Christ que nous devons pouvoir toucher de nos mains, manger, absorber, auquel nous devons pouvoir nous unir d'une manière totale, profonde, concrète, charnelle. Toucher le Christ pendant sa vie terrestre, ce n'était possible que pour quelques privilégiés qui vivaient à la même époque et au même endroit que Lui, et encore seuls les disciples ont pu le toucher avec assez de foi pour comprendre l'extraordinaire merveille qui leur était offerte tenir en ses mains, voir de ses yeux, face à face, Dieu Lui-même, venu se mettre à leur portée. Mais ceci ne peut pas être un privilège réservé à quelques hommes. La rencontre personnelle, charnelle avec le Christ, c'est chacun de nous qui en a besoin. Nous avons besoin de cela pour vivre, car il n'y a pas d'autre vie que la vie du Christ que la vie de Dieu qui est celle de Jésus, Dieu le Fils. Et cette vie ne peut nous atteindre, nous qui sommes des hommes de chair et de sang, que par la chair et le sang du Christ, par la chair et le sang de Dieu. Il faut que nous puissions toucher de nos mains, recevoir dans notre bouche et dans notre cœur cette présence charnelle et concrète du Christ pour pouvoir vivre. Et c'est pourquoi il fallait que le Christ puisse offrir à tous les hommes, de tous les lieux et de tous les temps cette rencontre personnelle avec Lui. D'où la nécessité de cette multiplication à l'infini de la présence réelle, charnelle du Christ. L'eucharistie c'est le prolongement, c'est l'expansion, c'est la démultiplication de l'incarnation du Christ. Ce que le Christ a voulu faire en venant dans le sein de la vierge Marie, en venant sur la terre parmi nous, Il l'accomplit en prolongeant cette présence par une présence non moins réelle et non moins vraie, qui est celle de ce pain devenu son corps, de ce vin devenu son sang, que nous pouvons tenir dans nos mains, que nous pouvons manger et boire, dont nous pouvons vivre.
Ainsi l'eucharistie c'est l'universalisation de la présence du Christ, c'est l'univers tout entier, l'humanité entièrement ensemencée par la chair du Christ. Tous ceux qui veulent ouvrir leur cœur à sa venue peuvent la recevoir pour que cette chair vivifiant cette chair ressuscitée, cette chair qui est le centre du monde nouveau et qui nous apporte la vie même de Dieu, pénètre la chair d'hommes de plus en plus nombreux, pour qu'en chacun de nous se trouve semée la présence même de Dieu, la présence de l'amour du Christ plus fort que la mort, la présence de la chair aimante du Christ qui nous fait ressusciter.
Ainsi ce merveilleux miracle se prolonge jusqu'aux extrémités de la terre. Et ce n'est plus seulement cinq mille personnes qui sont nourries de l'eucharistie, mais c'est l'univers tout entier. Saint Jean, par un certain nombre de signes discrets, veut manifester cette profusion du don du Christ. "Cinq pains d'orge" est une allusion au miracle d'Elisée qui a nourri cent disciples avec les vingt petits pains, ce qui est déjà pas mal. Mais le Christ, avec seulement cinq petits pains nourrira cinq mille personnes. Cette allusion marque la démesure du don du Christ. Et non seulement Il nourrit cinq mille personnes, mais il reste des morceaux dont "on peut remplir douze paniers". Là aussi le nombre douze est intentionnel de la part de saint Jean, car dans tout l'Ancien Testament, c'est celui des douze tribus d'Israël, celui des douze apôtres qui sont douze à cause des douze tribus, celui qui manifeste la totalité d'Israël, de l'Israël nouveau c'est-à-dire de l'humanité tout entière, devenue le peuple élu de Dieu. Si c'est douze paniers qui ont pu être remplis de ces morceaux, c'est que, au-delà de ces cinq mille personnes, Jésus envoie tout ce surplus, pour que rien ne se perde, à la totalité de l'humanité.
C'est donc le monde entier qui est, à profusion, par une surabondance illimitée, rempli de la plénitude de Dieu. Saint Paul aime le dire : "Dans le Christ habite corporellement la plénitude de la divinité." Cette plénitude de la divinité, Il la communique corporellement à son corps qui est l'Église, au corps de chacun de nous, pour que la plénitude de la divinité habite corporellement dans l'humanité tout entière sauvée, dans l'Église que nous constituons ensemble, pour que toute cette Église devienne le corps du Christ et pour que nous soyons tous rassemblés ainsi dans la plénitude de Dieu.
Tel est le mystère de l'eucharistie. C'est un mystère d'unité, c'est un mystère d'universalité, c'est un mystère qui envahit le monde entier, c'est un mystère de transfiguration, de transformation de chacun de nous et de nous tous ensemble, et de la totalité de l'Église et de la totalité du monde. C'est cela que nous célébrons aujourd'hui. Et quand, tout à l'heure, nous recevrons dans notre main, quand nous recevrons dans notre bouche ce pain qui est le corps du Christ, sachons bien que nous sommes remplis de la plénitude de Dieu, non pas chacun pour soi, mais tous ensemble, afin que le monde devienne le monde nouveau, celui de la Résurrection et de la joie.
AMEN