LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN TRÉSOR
1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (29 juillet 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Depuis trois dimanches l'Église nous propose la lecture, dans l'évangile de Saint Matthieu des paraboles du Royaume. Elles commencent toutes par les mêmes paroles : "Le Royaume des cieux est semblable à une perle, à un trésor, à un propriétaire qui a semé du blé dans son champ." Parmi ces paraboles l'enseignement qui nous est donné est différent. Dans les unes, il nous est dit que le Royaume des cieux est inextricablement mêlé à la vie de ce monde, qu'on ne peut pas distinguer de façon précise, là où est la grâce de Dieu et là où se trouvent les méchants. C'est le sens de cette parabole du filet, jeté dans la mer, qui ramène toutes sortes de choses qu'il faudra trier à la fin du monde. C'était aussi le sens de la parabole de l'ivraie de dimanche dernier, ce champ dans lequel avait été mêlé au bon grain le grain de l'ivraie, et tous deux ont poussé en même temps, jusqu'à la fin des temps où se fera la séparation.
D'autres paraboles insistent sur le caractère mystérieux, secret, caché du Royaume et c'est, par exemple, la parabole du grain de sénevé : "Le Royaume est comme la plus petite de toutes les graines." Il n'a l'air de rien, mais quand il a grandi, quand il a germé, il devient comme un arbre où tous les oiseaux du ciel peuvent trouver refuge. D'autres paraboles insistent sur l'attitude que nous devons avoir à l'égard de ce Royaume des cieux, sur la manière dont nous devons l'accueillir : c'était le sens de la parabole du semeur. "Le Royaume des cieux est semblable à un semeur qui est sorti pour semer le grain, et le grain tombe sur des pierres, ou dans les épines et les ronces ou dans la bonne terre". C'est aussi le sens des paraboles ou le Royaume des cieux est semblable à un festin de noces, auquel tous sont invités, mais les uns disent : "Je n'ai pas le temps de venir, parce que je viens de me marier ou d'acheter une maison, etc..."
Il y a d'autres paraboles, et c'est sur celles-ci que je veux insister quelques instants, nous venons d'en entendre deux, qui soulignent le caractère extraordinairement merveilleux du Royaume de Dieu. Il est comme une perle précieuse, il est comme un trésor caché dans un champ. Et celui qui trouve ce trésor, celui qui trouve cette perle, il va, ivre de joie, ravi de joie, vendre tout ce qu'il a. C'est dans la joie qu'il donne tout, pour acheter cette perle, pour acheter ce trésor. Oui, le Royaume des cieux c'est la chose la plus merveilleuse du monde, et elle est mise entre nos main Et je ne sais pas si nous sommes tout à fait conscients de ce trésor extraordinaire, de cette perle précieuse qui nous a été donnée, qui est nôtre. Oui, le Royaume des cieux est pour nous. Nous sommes les enfants du Royaume Et comme le disait Jésus à ses auditeurs : "En vérité, je vous le dis, le Royaume des Cieux est au milieu de vous." Et quand Jésus disait cela, Il dévoilait le sens profond de ce Royaume des cieux, car le Royaume des cieux n'est pas quelque chose à venir, n'est pas quelque chose à renvoyer pour plus tard. Ce n'est pas quelque chose de lointain, c'est quelque chose de présent. Le Royaume des cieux est déjà au milieu de nous, il est déjà là, parmi nous, en nous.
Et quel est ce Royaume des Cieux ? Quand nous employons cette image, nous pensons souvent au bonheur futur, au bonheur du Paradis, mais nous n'allons pas assez loin dans notre réflexion car ce bonheur a une cause, il a une raison d'être. Et ce qui est important ce n'est pas le fait d'être heureux, mais c'est ce qui nous rend heureux. Or quel est ce bonheur qu'est le Royaume des cieux, sinon la présence de Dieu parmi nous. Et c'est pour cela que le Royaume des cieux n'est pas seulement pour plus tard, quand, dans un autre monde, dans une autre vie, nous rencontrerons Dieu face à face. Mais le Royaume des cieux est déjà là, maintenant, parce que Jésus est déjà parmi nous. Il est déjà dans notre cœur. Il nous est déjà donné. Nous avons déjà ce trésor. Nous avons déjà cette perle précieuse. Elle est dans notre vie, au cœur le plus profond de notre cœur, et souvent, nous ne savons pas nous en rendre compte. Nous ne savons pas que ce trésor nous est donné, que cette perle, nous l'avons trouvée. Bien souvent, dans notre vie nous sommes inattentifs à cette révélation extraordinaire qui nous a été faite : Dieu est avec nous, en nous. Il est dans notre cœur, Il nous transforme, Il fait de nous ses enfants. Nous sommes de sa famille. Nous sommes les siens, nous sommes ses amis. Nous lui devenons semblables. Il nous imprègne de sa présence, de son amour, de cet amour brûlant. Et voilà que nous allons de ci, de là, nous préoccupant de choses et d'autres, soucieux pour ceci ou pour cela, découragés ou heureux pour des choses futiles au regard de cet unique essentiel et nécessaire : la présence réelle, vivante, transformante du Christ Jésus, au cœur de notre vie.
Oui, le Royaume des cieux est parmi nous parce que Jésus est le Royaume des cieux. Le Royaume des cieux c'est la présence même de Dieu, cette présence transformante, enivrante, cette présence bouleversante de Dieu qui est là, qui nous est donnée, maintenant, dès maintenant. Car la vie éternelle est déjà commencée et elle ne sera que ce qu'elle commence déjà à être dans notre cœur. Et si nous ne sommes pas séduits par Dieu, si nous ne sommes pas transportés de joie par Dieu, comment voulez-vous que cela puisse être notre bonheur éternel, puisque déjà il nous est donné et que nous ne savons pas le reconnaître, et que nous ne savons pas encore en être heureux.
Pour vous parler plus concrètement de cette joie du Royaume des cieux, de cet émerveillement devant la perle rare qu'on a découverte ou le trésor qu'on a trouvé dans un champ, je voudrais vous lire quelques mots que m'a écrit, ces jours-ci un de mes amis qui vient de rentrer à la Chartreuse dimanche dernier. Il n'est pas rentré à la Chartreuse après une jeunesse (il a 23 ans) qui se serait passée paisiblement dans la recherche de Dieu, mais il rentre à la Chartreuse après avoir connu toutes les détresses et toutes les profondeurs du mal et du péché. Il fait partie de cette jeunesse que nous rencontrons parfois, qui est profondément désespérée, découragée. Il a connu toutes les tentations depuis la débauche jusqu'à la drogue, jusqu'au vol et au hold-up. Puis, un jour, il a rencontré Dieu d'une façon tout à fait extraordinaire puisque lui, qui était un voleur, il s'est senti, un jour, poussé comme malgré lui à voler un livre à la devanture d'une librairie : ce livre c'était la vie du Curé d'Ars. Il ne voulait pas le prendre car il avait en lui la haine de Dieu et de tous les êtres humains. Et pourtant, une force irrésistible l'a poussé à prendre ce livre. Il vient de m'écrire qu'avant de rentrer à la Chartreuse, il vient de retourner à la librairie pour rembourser le livre. Ce livre du Curé d'Ars, il l'a lu, et il a rencontré le trésor, il a rencontré la perle précieuse et sa vie a été définitivement bouleversée. Voici quelques-uns de ses mots : "De même que j'ai eu la foi, seulement quand j'y ai répondu, de même je saurai que j'ai la vocation de chartreux quand Il m'aura laissé répondre. Et sera contenue dans ma réponse celle de toute la communauté. Ce sera l'action de grâces d'un misérable, misérable jusqu'à la fin de ma vie, mais misérable revêtu de l'amour et de la miséricorde de Dieu en son Fils. Alors ce sera l'action de grâces de l'Église entière et cette action de grâces sera supplication, et supplication de l'Église entière. Et tout cela parce que Dieu est".
Et comme il sait que nous sommes ici une fraternité chargée d'une communauté paroissiale, voici ce qu'il me dit encore : "Je vous souhaite de descendre dans les profondeurs silencieuses ou voir et aimer ne font qu'un. Et si vous êtes unis à Dieu, vous serez associés, vous serez employés, vous serez esclaves, vous serez amis, vous serez fils, vous serez hommes, tout simplement selon son cœur. C'est pourquoi je vous demande une faveur et je n'ai pas attendu votre accord pour me la donner, je vous demande l'honneur de pouvoir habiter parmi vous tous les jours de ma vie, et même après, l'honneur de demander à Dieu de déverser sa miséricorde sur vous et sur vos paroissiens, l'honneur de demander à Dieu de vous éclairer sur ses desseins sur vous et sur vos paroissiens." Et, à la fin de sa lettre, il me dit : "Que Dieu te bénisse ! Qu'Il soit pour toi un vêtement, une nourriture, une boisson, bref, toute ta délectation !"
Frères et sœurs, il faudrait que Dieu soit pour nous un vêtement, une nourriture, une boisson, bref, toute notre délectation, pour que nous soyons ses esclaves, pour que nous soyons ses amis, pour que nous soyons ses enfants. Pierre va connaître, dans le secret profond et obscur encore de son cœur, cette première rencontre face à face avec l'Esprit du Seigneur. Et le Seigneur va déjà s'emparer de son cœur, Il va commencer à être, pour lui, aujourd'hui, demain et chaque jour, un vêtement, une boisson, une demeure, bref, toute sa délectation. Qu'il soit l'esclave de Dieu, qu'il soit son associé, qu'il soit son ami, qu'il soit son enfant.
AMEN