JE TE DEMANDE UN CŒUR OUVERT

1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (26 juillet 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai !" Telle est la question que Dieu se permit de poser un jour à un tout jeune roi, dans une vision intérieure. Question quelque peu audacieuse ! Rendez-vous compte : "Demande-moi ce que tu veux, et je promets, je te le donnerai !" Question quelque peu dangereuse, car, au fond, Dieu ne sait pas ce que le jeune prince régnant va lui demander. Faut-il vraiment que Dieu ait confiance dans le cœur de l'homme pour lui poser ce genre de question que nous-mêmes, nous n'oserions pas poser à d'innombrables personnes qui nous entourent et qui nous sont proches.

Question audacieuse, mais peut-être que la réponse du jeune roi l'est tout autant. "Je ne demande rien d'autre qu'un cœur ouvert pour écouter ta Parole et conduire mon peuple selon ton dessein ". Quelle grande œuvre pour un jeune prince ! Il a un peuple immense à gouverner, un peuple particulier puisqu'il n'est pas d'abord le sien, mais celui que Dieu s'est choisi, un peuple difficile à gouverner, dans un temps difficile, et il ne demande pas beaucoup d'argent, il ne demande pas la popularité ni le suffrage universel, il ne demande pas de longs jours pour exécuter son dessein et son œuvre, il ne demande même pas la victoire sur l'opposition et les ennemis, il demande simplement d'avoir son cœur ouvert à la volonté de Dieu, pour guider ce peuple comme Dieu le désire.

Pour un sémite, le cœur, ce n'est pas d'abord comme pour nous, le siège des sentiments ou de l'affectivité. Dans l'anthropologie de l'Ancien Testament, le cœur c'est d'abord le lieu de la connaissance, de la réflexion, de la décision, le lieu où l'on apprend à connaître et où l'on décide d'agir en fonction de ce que l'on sait et de ce que l'on veut. Il faut donc bien s'entendre sur ce cœur que le roi Salomon demande à Dieu. Ce n'est pas le cœur de ses affections ou de ses désirs, c'est le cœur de sa volonté, c'est le cœur de sa décision pour gouverner le peuple. C'est ainsi que va débuter le règne de ce jeune roi Salomon. La Sagesse et la connaissance qu'il va recevoir de Dieu vont être si merveilleuses que des princes des autres nations du monde d'Orient viendront le consulter et prendre conseil auprès de lui. Jésus dira Lui-même : "La reine du midi s'est levée pour aller rencontrer Salomon, pour aller bénéficier de la sagesse de son cœur". Salomon avait non seulement reçu de Dieu ce qu'il avait demandé : le discernement du bien et du mal, mais il avait reçu tout le reste, également, tout ce qu'il n'avait pas demandé, mais qu'en roi il était juste qu'il possédât : la fortune, la gloire, l'autorité et la victoire.

Jésus, parlant aux juifs, leur dit : "Mais il y a maintenant parmi vous bien plus que Salomon", il y a parmi vous bien plus qu'un cœur qui demande à entendre la Parole de Dieu pour la faire vivre par son peuple, bien plus que la sagesse de Salomon qui avait source dans le cœur de Dieu. Il y a maintenant au milieu de vous quelqu'un qui est bien plus que tout cela, qui est la Parole de Dieu, qui est "Sagesse de Dieu" comme dira Saint Paul, qui est le cœur de Dieu ouvert pour vous. Jésus se présente comme étant l'incarnation de cette Sagesse que le roi Salomon a demandée pour gouverner son peuple dans le dessein de Dieu.

Et nous voici à l'évangile de ce jour. Le Royaume de Dieu est comme un trésor, comme une perle précieuse. Cela, nous le savons très bien, ce n'est pas la peine de le développer. Je crois d'ailleurs que Jésus ne fait pas porter l'essentiel de la parabole sur cela, car Il dit : "Le Royaume de Cieux est semblable à un trésor qu'un homme a trouvé, qu'un négociant a découvert et qu'ils vont recacher pour tout vendre afin de pouvoir l'acquérir". Jésus compare le Royaume des cieux moins au trésor en lui-même, qu'à l'attitude des personnages dont il est question. Il compare le Royaume de Dieu moins à une chose, qu'à l'attitude du cœur de l'homme.

Frères et sœurs, le Royaume de Dieu est bien un trésor, c'est vrai, mais c'est un trésor qui, pour nous, n'est plus caché. Il est révélé. Il est révélé dans la chair de Jésus-Christ, dans sa Parole, dans sa mort et dans sa résurrection. Nous le connaissons, vous le connaissez, sinon vous ne seriez pas là, vous auriez continué vos occupations dans le champ du monde, comme beaucoup d'autres de vos amis, de vos parents ou de vos collègues.

Si vous êtes ici, c'est parce que, dans votre cœur, vous croyez que Dieu est votre trésor. Mais il ne suffit pas de cela. Il ne suffit pas de l'avoir trouvé. Il faut ensuite avoir la détermination intime de tout vendre pour le posséder, de tout laisser pour l'acheter, qui que nous soyons d'ailleurs. Jésus compare cette attitude envers le Royaume chez un ouvrier agricole qui travaille le champ d'un autre, et il lui faudra ramasser toute sa fortune pour pouvoir acheter ce champ qui n'est pas à lui, afin de posséder le trésor qu'il a découvert. Dieu compare aussi le Royaume à un négociant extrêmement riche, car aux yeux de l'évangile, voyez-vous, il n'y a pas de pauvre ou de riche, il n'y a pas d'ouvrier ou de patron, d'employé ou de responsable, de sujet ou de roi, il y a des hommes qui sont, tous, appelés, quelle que soit leur situation, à découvrir ce royaume de Dieu et à faire ne sorte que leur détermination personnelle le leur fasse posséder.

C'est là que, d'après l'exemple du roi Salomon, la Parole de Jésus doit nous toucher personnellement. Ce trésor, il faut que ce soit clair, nous l'avons trouvé. Nous ne pouvons pas dire que nous ne le connaissons pas. Il y a aujourd'hui, dans notre vie et dans la vie de l'Église, trop de signes évidents pour qui veut les voir que c'est bien en Dieu et en Jésus-Christ qu'est le trésor de tout homme et le trésor de l'humanité tout entière. Il faut ouvrir nos yeux et les garder ouverts sur cela. Mais il faut aussi, dans notre cœur, demander à Dieu cette détermination pour que notre vie quotidienne soit en logique avec cette connaissance du mystère de Dieu qui nous a été donnée.

Tout vendre pour posséder ce trésor ! Dans notre conscience chrétienne peut-être parmi vous certains le pensent, ces paroles sont faites pour les religieuses ou pour les moines ou pour les prêtres qui ont, de fait, tout quitté pour cet unique trésor. Cette interprétation n'est pas juste ! Car je ne vois pas pourquoi telle parole de l'évangile serait pour telle catégorie de chrétiens. Tout l'évangile est pour tout le monde ! Tout l'évangile s'adresse à tout l'homme ! L'évangile n'est pas un supermarché dans lequel nous allons régulièrement pour acheter uniquement ce qui nous plaît et ce que nous aimons. Cela c'est du commerce, ce n'est pas de l'évangile. Ne prenons pas cette parole pour les autres, prenons cette parole pour nous-mêmes : "Tout vendre pour posséder ce trésor unique!" Mais alors qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne vais pas vous demander, au sortir de cette église ou demain matin, de régler votre compte en banque et de le distribuer. Je ne vais pas vous demander de vendre votre voiture ou votre maison à la montagne. D'abord, je n'en ai pas le droit, cela, il n'y a que Dieu qui peut le demander. Et ensuite, il ne faut pas être idéaliste quand on est chrétien, l'idéalisme et la vie chrétienne, ça ne va pas ensemble.

Mais ce que chacun nous devons regarder de très près, à la lumière de la Parole de Dieu, c'est ceci : ces biens, que nous possédons, sont-ils des moyens qui nous aident à vivre le Royaume de Dieu et à découvrir ce trésor, ou bien des moyens qui nous en écartent ? Et c'est cela, probablement que le Seigneur veut nous faire comprendre, à chacun de nous. Ce que j'ai, qu'est-ce que j'en fais ? Est-ce que je l'utilise pour moi, personnellement à titre égoïste, même si je le partage un peu ? Ou bien est-ce que vraiment ce que je possède et qui est bon, je le gère dans le sens de l'évangile ? Saint Augustin dit que "dans la nature, il n'y a aucun mal", toutes choses sont bonnes en elles-mêmes, donc ce n'est pas un péché d'être riche, d'avoir le pouvoir, d'avoir deux maisons ou deux voitures. Le péché serait dans l'utilisation que l'on en fait. Saint Paul le dit aux Corinthiens : "tout est pur !" mais il ajoute aussitôt : "pour celui qui est pur". Tout est bon pour celui qui cherche le Royaume de Dieu, qui a mis en Jésus-Christ et en son évangile son trésor unique, et qui va faire en sorte que tout ce qu'il possède normalement et légitimement, soit mis en ordre, soit ordonné vers la recherche de ce royaume et ne soit pas gardé pour soi, ne soit pas exploité pour son propre intérêt car, à ce moment-là, ce serait quelque chose que nous gardons et que nous n'avons pas vendu pour posséder le Royaume de Dieu. Saint Augustin dit encore "le péché, le mal, c'est le mauvais usage de ce qui est bien".

Frères et sœurs, Salomon le savait déjà, le plus nécessaire c'est cette attitude intérieure, cette détermination du cœur qui nous fait chercher et vivre l'essentiel dans toutes les situations de notre vie, si petites soient-elles, dans les situations simples et faciles comme dans les plus difficiles. L'essentiel, c'est que tout notre cœur et notre être soient orientés vers Dieu pour posséder en nous ce Royaume de Dieu, pour que notre vie soit ouverte uniquement à Dieu et que Dieu puisse nous aider à discerner ce qui est bien et ce qui est mal, c'est-à-dire ce qui nous conduit vers le royaume de Dieu ou qui nous en écarte.

Nous allons célébrer l'eucharistie, signe visible, évident du trésor que nous possédons. Parce que nous avons écouté la Parole de Dieu, parce que nous allons être comblés de ce trésor de Dieu, qu'allons-nous en faire dans notre vie ? Allons-nous discerner dans notre vie, ce qui vient de Dieu et ce qui ne vient pas de Dieu ? Est-ce que vraiment pour nous, quelles que soient nos situations, nos difficultés, nos richesses ou nos pauvretés, est-ce que ce qui compte vraiment c'est l'appel de Dieu ? Est-ce que nous sommes prêts, comme Salomon, à répondre à cette question que Dieu nous pose aujourd'hui : "Qu'est-ce que tu veux que je te donne et je te le donnerai ?" Sommes-nous prêts, chacun et tous ensemble, à cause de l'évangile, à répondre : "Seigneur, je ne te demande rien d'autre qu'un cœur ouvert pour écouter ta Parole et savoir discerner dans le gouvernement de ma vie, ce qui est bien et ce qui est mal, pour marcher humblement vers la possession de Ton Royaume".

 

AMEN