LA MULTIPLICATION DES PAINS

2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (29 juillet 1979)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES


Il y avait de l'herbe en cet endroit

Le récit de la multiplication des pains par Jésus, dans l'évangile de saint Jean, précède immédiatement ce long discours sur le pain de vie, dans lequel Jésus va se présenter Lui-même comme la nourriture, la véritable nourriture qui descend du ciel. Jésus a voulu introduire ce discours qui prépare déjà au mystère de l'eucharistie par ce signe tangible du miracle de la multiplication des pains.

Tout le contexte, toutes les allusions de ce passage sont en liaison avec le mystère de la Pâque et de la dernière Cène. "La Pâque était proche". Ce repas sur la montagne, par lequel Jésus va nourrir le peuple, rappelle d'une part le miracle de la manne par lequel Dieu avait nourri les hébreux dans le désert, après la sortie d'Egypte. Il rappelle aussi la Pâque définitive de Jésus dans laquelle il célébrera l'eucharistie avec ses disciples en leur disant : "Prenez et mangez-en tous ! Prenez de ce pain rompu pour vous. Ceci est mon corps !" D'autre part, la solennité avec laquelle Jésus prend le pain et les poissons et rend grâces, c'est-à-dire en grec, "fait eucharistie" montre que Jésus veut préparer déjà les cœurs à ce discours sur le pain de vie qui va les introduire dans cette chose stupéfiante que lui qui, à leurs yeux apparaît comme un homme extraordinaire, mais un simple homme, un prophète, un homme inspiré, mais un homme dont on veut faire un roi, que lui Jésus n'est pas un homme seulement, il est Dieu, le Fils de Dieu venu dans la chair, palpable comme un homme visible, comme un homme réel et cependant pas un homme de plus dans le monde comme vous et moi. Il n'est pas un de plus dans la multitude, mais comme le disait saint Paul : "Il est Celui qui récapitule tout dans un seul corps." Il est Celui qui peut donner son corps en nourriture parce que son corps, bien que limité pendant le temps de son existence terrestre à l'existence individuelle de Jésus de Nazareth, ce corps est destiné à devenir nous tous. Nous tous, nous devons devenir son corps, nous assimiler à lui. Et pour cela, il faut qu'il se donne à nous en nourriture.

C'est pour cela que Jésus va faire ce miracle apparemment stupéfiant de multiplier, à partir d'un petit nombre de pains, des pains et des poissons pour toute une multitude. C'est parce qu'Il veut préparer ses disciples et tous ceux qui l'écoutent à cette phrase stupéfiante qu'Il prononcera quelque temps après dans la synagogue de Capharnaüm : "Mon corps est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson !" Ces paroles qui paraîtront si dures à un grand nombre de ses auditeurs qui feront que plusieurs quitteront Jésus, ces paroles sont en effet stupéfiantes. Stupéfiantes, et c'est pour cela que Jésus prépare, par un miracle infiniment moins grand que celui de l'eucharistie, le cœur de ses disciples. A partir de peu de choses, à partir de ce tout petit nombre de pains et de poissons, et le poisson sera pour les premiers chrétiens le signe du Christ Ressuscité qu'ils peindront dans les catacombes, une multitude de milliers de personnes va être nourrie. Jésus veut dire par là qu'il y a en lui-même une telle richesse, une telle plénitude, une grâce telle qu'à partir de son existence concrète, individuelle, historique, il pourra être le Seigneur de toute la création, le Seigneur du monde, le Sauveur de tous les hommes, que tous les hommes pourront, de génération en génération, par la foi, en écoutant sa Parole, et en se nourrissant de ses sacrements, devenir membre de son corps, se nourrir de Lui, s'assimiler le Christ et être assimilé à lui, alors qu'ils n'ont plus rien de commun au point de vue historique avec ce Jésus de Nazareth qui a vécu sous Ponce-Pilate. La multiplication des pains n'est qu'une ébauche, encore extrêmement lointaine, de cette extraordinaire multiplication du pain, du corps du Christ, se répandant de génération en générations, non pas pour se disperser mais pour se rassembler dans un unique corps, jusqu'à ce que Dieu soit tout en tous.

C'est pour cela que l'évangile de ce jour insinue qu'il y eut une telle abondance dans la multiplication des pains que l'on ramassa douze couffins. Cette multitude qui était là ne peut pas épuiser la richesse et la plénitude du don du Christ. Il en resta. Et symboliquement, "il en resta douze couffins" c'est-à-dire les douze corbeilles du pain eucharistique qui allaient être confiées aux apôtres jusqu'à la fin du monde et à leurs successeurs les prêtres pour qu'ils distribuent le corps du Christ devenu pain, nourriture pour l'humanité et pour l'Église jusqu'à la fin des temps. Oui, l'eucharistie est ce don du Christ, d'un Christ dans lequel la richesse est si insondable, comme le dit saint Paul, que nous ne pouvons pas l'épuiser. Aucune génération ne pourra l'épuiser, pas plus que la multitude de ce jour-là, étendue sur l'herbe haute de Galilée, n'a pu l'épuiser. A chaque fois, Dieu, Jésus son Fils, nous servent à table. En demandant à la foule de s'étendre, Jésus leur demande de faire le geste qui, dans l'antiquité, signifiait que l'on s'attablait, car à l'époque, on mangeait couché, allongé. En lui demandant de s'étendre Jésus indique à la foule qu'il est le Serviteur. Il va servir à leur table. Jésus, aujourd'hui, et chaque jour, vous demande de vous asseoir à table, il vous demande de vous laisser servir par lui. Il vous demande de croire qu'à partir de ce petit rien que nous apportons à l'autel, ce peu de pain et ce peu de vin, il va se multiplier. Car le Christ se donne à chacun de nous d'une manière totale. Il est lui, Jésus de Galilée, de Jérusalem, celui qui est né de la vierge Marie, celui qui a été baptisé par Jean, celui qui est mort sur la croix sous Ponce-Pilate, celui que les disciples et les apôtres ont vu ressuscité, celui qui est monté à la droite du Père. Mais ce même Jésus historique est en même temps celui qui, par sa résurrection qui l'a révélé Fils de Dieu, est devenu le Seigneur, celui qui a envoyé sur l'Église son Esprit. Et désormais, il se donne à nous selon notre faim, selon notre besoin. Et il y a dans le Christ, dans la richesse de grâce de son humanité, de quoi satisfaire la faim et la soif du cœur des hommes jusqu'à la fin des temps.

Et à chaque fois que nous venons à une eucharistie, nous venons avec une blessure, ou avec une soif, ou avec un désir, ou avec quelque chose qui demande. Et Jésus se multiplie. Lui, le même, l'unique, se multiplie par l'œuvre de son Saint Esprit, comme quand le Saint Esprit s'est divisé en langues de feu. Et il se donne à chacun de nous, là où il a besoin d'être reçu, là où l'homme est le plus affamé et le plus assoiffé. Mais il ne se contente pas de se multiplier. Le jour de la multiplication des pains, Jésus demande que l'on rassemble ce qui est resté. Désormais ce qui est resté, ce n'est plus simplement des morceaux de pain, c'est nous-mêmes, afin que, devenus le corps du Christ et membres de son corps, nous soyons touchés et chacun pour notre part, là où nous avons besoin d'être nourris. Il opère le miracle inverse de la multiplication des pains, le miracle de l'unification de nous-mêmes. Il nous unit à lui et nous unit les uns aux autres en lui. Dans cette eucharistie, que l'Esprit Saint se saisisse de nous ! Qu'au moment de la prière eucharistique où nous lui demandons de venir sur l'assemblée, il descende pour ouvrir en nous la faim du corps du Christ, la faim de ce Pain qui est Dieu Lui-même donné en nourriture aux hommes. Et surtout qu'Il vienne dans nos cœurs pour qu'en recevant le corps et le sang du Christ, nous ne faisions qu'un pain. Que dans notre assemblée de ce jour, l'humanité soit un peu guérie de toutes ses meurtrissures et de toutes ses divisions et qu'ainsi il n'y ait plus qu'un seul corps et un seul esprit, à la gloire de Dieu le Père.

 
AMEN