LA PRÉDESTINATION
1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (27 juillet 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et sœurs, je voudrais m'arrêter quelques instants avec vous sur le texte de saint Paul aux Romains que nous venons d'entendre. Ce texte contient d'une manière apparemment cachée une difficulté importante concernant la prédication de la foi. En effet, cette traduction qui n'est pas inexacte, adoucit les contours. Si nous nous reportons à l'original grec et à la traduction latine, ce n'est pas "destinés" qu'il faut lire, mais "prédestinés". Le verbe employé ici par saint Paul nous ouvre le problème de la prédestination, un des problèmes les plus difficiles de la théologie, sur lesquels le Concile de Trente qui exprime la foi de l'Église catholique a eu à s'opposer aux positions des réformateurs, et notamment de Calvin.
Prédestination ! La traduction que nous avons entendue : "il les a destinés", nous ouvre déjà au sens premier du mot prédestination, c'est une destination prévue à l'avance. Ceux qu'il a connu par avance, il les a destinés par avance à reproduire l'image de son Fils. Donc, la prédestination implique une décision de Dieu prise à notre égard, par avance. Cette décision dans le passage de l'épître que nous venons de lire c'est la décision de nous faire à l'image de son Fils.
Le problème de la prédestination va se compliquer dans deux dimensions. La première, c'est qu'à côté de la prédestination à reproduire l'image de Jésus-Christ, à être appelé à la grâce, à être appelé à la gloire, prédestination par laquelle Dieu nous appellerait par avance à entrer dans son Royaume, sa vie, son bonheur, à côté de cette prédestination positive au bien, à la gloire, il y aurait une autre prédestination dans la mesure où Dieu glorifie ceux qu'il a choisi par avance, ceux qu'il n'a pas choisi il ne les glorifie pas. On est tenté, et c'est cela que Calvin affirmait, de penser que Dieu a destiné les uns à la gloire, et d'autres à l'enfer ! A l'absence de la gloire, donc de la grâce, donc à la punition éternelle … C'est là que le problème devient extrêmement grave, est-ce que Dieu décide que tel ou tel ira au paradis, et tel ou tel ira en enfer ?
Nous touchons là à la deuxième difficulté. Cette destination qui vient de Dieu, qui est son dessein, qui est la décision de son cœur, est-ce qu'elle s'impose à nous quoique que nous fassions ? Là encore, affirmer que tout vient de Dieu, risque de nous conduire à penser que notre liberté n'intervient pas et quoique que nous fassions, si nous sommes destinés à la gloire, nous y arriverons, mais si nous sommes destinés à l'enfer, c'est là que nous irons. C'est la négation de la liberté, de tout effort, et c'est là que Calvin et les réformateurs sont intéressés : c'est la négation des œuvres. Ce que saint Paul appelle les œuvres qu'il oppose à la foi, les réformateurs l'ont entendu comme tout ce que nous essayons de faire avec notre volonté et notre liberté, tout cela n'a aucune importance ni aucune valeur. La seule chose qui compte, c'est ce que Dieu veut parce que Dieu est tout puissant et que par conséquent, ses décisions sont inéluctables.
Nous sommes là dans une situation extrêmement coincée. Si c'est cela que saint Paul veut dire, alors, il n'y a plus de vie chrétienne, et Dieu est un tyran invraisemblable qui, à priori, envoie les uns au paradis, et envoie les autres en enfer. C'est une très vieille hérésie, elle n'a pas été inventée par les réformateurs, elle ne date pas du seizième siècle, elle date des tout premiers siècles du christianisme, sous une forme un peu différente, c'est ce qu'on appelait le gnosticisme. C'était une théorie selon laquelle les hommes par nature étaient bons ou mauvais. Il y avait ceux qui étaient mauvais, c'étaient des êtres matériels parce que la matière était supposée mauvaise, et puis, il y avait ceux qui étaient spirituels et ceux-là étaient bons. Dans la doctrine gnostique, les bons parvenaient absolument sans erreur à ce qu'ils appelaient le plérôme, ce qui correspond au paradis, et les matériels, quoi qu'ils fassent se retrouvaient rejetés dans le néant. Nous ne sommes pas en face de quelque chose e nouveau. Il y a longtemps dans l'Église que l'on se pose ces problèmes.
Je pense qu'il faut réformer (sans jeu de mots), notre manière de voir sur ces problèmes. Tout d'abord, il faut bien se rendre compte que le mot prédestination qui est employé ici et qui est relativement rare dans l'Écriture, désigne toujours la gloire et la béatitude. Cette prédestination qui est une prédestination à la configuration au Christ, donc à la vie chrétienne, prédestination au bonheur et à la gloire. C'est la volonté de Dieu. Ailleurs dans la première lettre à Timothée, saint Paul dira que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Par conséquent, si prédestination il y a, c'est une prédestination au salut, elle est positive et elle s'adresse à tous les hommes. Dieu n'a pas destiné les uns au bonheur et les autres au malheur de l'enfer, il a destiné tous les hommes au bonheur. Si Dieu dans la plénitude et la surabondance de son amour qui remplit son cœur et les relations du Père, du Fils et de l'Esprit, a voulu créer en dehors de lui d'autres êtres, c'est pour qu'ils entrent dans ce bonheur et cet amour et pour aucune autre raison. Dieu a donc eu le dessein de créer l'univers et l'humanité pour qu'elle entre avec Jésus dans la gloire. Il n'y a pas de prédestination au mal. Est-ce à dire pour autant que tous les hommes seront sauvés ? Si Dieu est le seul qui ait l'initiative de nous sauver, le seul qui puisse décider de nous donner sa gloire et son bonheur, si tout vient de lui et de sa grâce, et nous ne l'affirmerons jamais assez, c'est là que nos frères réformés ont raison, tout vient de Dieu, mais cela ne veut pas dire que tout s'impose à nous. Dieu nous appelle comme des êtres libres, comme des êtres capables de discernement. Il nous appelle mais encore faut-il que nous ouvrions notre cœur à cet appel et que nous acceptions que cet appel agisse en nous et qu'il nous transfigure.
Cet appel de Dieu va créer en nous la capacité du bien, mais pas sans nous. Le Concile de Trente dans son décret sur la justification l'a dit d'une façon admirable : "Le commencement de la justification doit être recherché dans la grâce de Dieu". Le commencement de toute sanctification en nous ne peut venir que de Dieu, selon sa grâce gratuite et prévenante. " … c'est-à-dire dans cet appel par lequel il nous appelle sans aucun mérite de notre part, de telle sorte que par la grâce excitante et adjuvante de Dieu (il y a la grâce prévenante, celle qui vient au-devant de nous et il y a ensuite celle qui nous fait vivre et nous donne le dynamisme), les hommes se disposent à se convertir vers leur propre justification en consentant et coopérant librement à cette grâce". C'est une grâce mais nous sommes appelés à y coopérer. "La justice dont nous parlons n'est pas celle par laquelle Dieu est juste en lui-même, mais celle par laquelle il nous rend justes. Dieu qui est saint nous communique sa sainteté pour que nous soyons saints comme il est saint. Par cette justice, non seulement nous sommes déclarés justes (c'est ce que prétendaient les réformateurs), mais nous le sommes réellement, recevant en nous cette justice chacun selon sa mesure, selon le partage qu'en fait à chacun l'Esprit Saint comme il lui plaît, et selon la disposition propre et la coopération de chacun". Notre salut a donc une double mesure : l'initiative absolument gratuite qui vient de Dieu seul, de l'Esprit Saint comme il lui plaît, et en même temps, la mesure que nous imposons à ce don par l'ouverture de notre cœur car Dieu ne peut pas nous sauver sans nous et malgré nous.
Si la prédestination se réduit à cela, à une proposition que Dieu nous fait, à nous et à tous les hommes, pourquoi employer ce mot si lourd et si difficile à manier ? Ce qui est contenu dans la notion de prédestination c'est le préfixe : "pré". C'est une destination vue par avance. Cela veut dire que le dessein de Dieu de nous sauver est antérieur à toutes nos actions mais même à notre existence. Dieu nous a créés parce qu'il avait le dessein de nous rendre heureux. Dans l'épître aux Éphésiens, saint Paul reprendra tout cela de façon claire et lumineuse : "C'est ainsi que Dieu a élus, dans le Fils, dès avant la fondation du monde pour être saints et immaculés devant lui dans l'amour, déterminant d'avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ".
Ce que signifie le mot prédestination c'est un dessein de Dieu éternel antérieur à toute existence. Depuis toujours Dieu nous a voulus pour le bonheur, pour la vie et l'amour. C'est son dessein, c'est la destination qu'il nous donne par avance. C'est à cela que nous sommes appelés et si nous acceptons cet appel, il nous donne la grâce, nous justifie. Si nous nous laissons sanctifier par cette grâce, il nous donne part à sa gloire, il nous glorifie. Dieu a un dessein de bonheur absolu pour chacun d'entre nous, mais ce dessein n'a de sens que si nous l'acceptons, car seule notre acceptation libre peut s'appeler dans notre cœur amour, comme l'amour de Dieu est un acte libre.
Que notre liberté réponde à la liberté prévenante de Dieu, que notre agir soit rempli de sa grâce, que notre destinée puisse être celle de la gloire que Dieu a voulu pour nous.
AMEN