LE MIRACLE DE LA COMMUNION AVEC LE CHRIST
2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – année B (28 juillet 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous allons essayer de lire cet évangile de façon un peu plus rigoureuse que la manière dont on nous apprend à la télévision à relire le roman de l'histoire nationale tel qu’on l'a organisé pour la parade olympique. C'est quand même nécessaire de remarquer qu'on ne peut pas traiter l'histoire n'importe comment, qu'il s'agisse d'ailleurs d'histoire chrétienne ou d'histoire nationale ; c'est important d'essayer de retrouver exactement ce qu'a été l'intention, non pas des acteurs de l'histoire qui sont morts depuis longtemps, mais ce qu'ils nous ont laissé de trace et de manière de comprendre les événements qui ont eu lieu.
Aujourd'hui, nous allons méditer – et quelques dimanches par la suite – sur ce passage du chapitre de saint Jean qui s'appelle « la multiplication des pains » suivie du miracle et du discours sur le pain de vie. C'est un texte très important car il a été d'une certaine façon le tournant de l'apostolat de Jésus dans le pays de la Galilée.
De quoi s'agit-il ? C’est un miracle qui a beaucoup frappé les témoins, puisqu’il nous revient par plusieurs traditions. La tradition de Jean n'est pas la même que celle des évangiles synoptiques, Luc, Matthieu et Marc, ça veut donc dire que, sans cesse, les premières communautés chrétiennes ont entendu ce récit de la bouche, d'abord des apôtres, puis des messagers qui sont allés dans les différentes communautés, et ils ont essayé d'en extraire le sens profond. Au fond la plupart du temps, nous croyons que ce récit et les autres récits du miracle, sont des sortes d’élucubrations, de rêves ou de mythes autour de la personne de Jésus, ce qui n'est pas tout à fait le cas.
Voici de quoi il s'agit. Jésus commence à avoir du succès en Galilée. Il est suivi, on nous dit des foules nombreuses puisque les cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, sont peut-être un peu surévalués, mais c'est vrai qu'il y a quand même un moment où le Christ se confronte à des foules qui le suivent dans des conditions absolument terribles. Car ce côté du lac de Galilée, qui correspond au territoire un peu en-dessous du Golan, côté syrien, est un pays très désertique, difficile d'accès. Il y a bien quelques petits villages sur le bord de la côte, mais c'est une sorte de marche au désert. On n'a pas manqué de le souligner et de le constater. Ici, Jésus est accompagné par des foules et Il les embarque – c’est le cas de le dire puisqu'Il retraverse le lac de Tibériade – pour continuer à les enseigner.
On a là une situation intéressante déjà du point de vue sociologique car les foules qui Le suivent de ce côté-là du lac de Tibériade ne sont pas majoritairement des foules juives. Il y a certes quelques petits villages juifs mais ce n’est pas comme Capharnaüm ou les autres petits villages du côté Ouest ; il y a aussi des païens. Ainsi, Jésus se rend compte de son succès. Après avoir été suivi par ces foules pendant un ou deux jours, Il voit que l'attachement de la foule reste vivace et exigeant, Il ne pense pas à partir.
Jésus Lui-même pose alors la question à ses disciples – curieux, la faim n'a pas suffi à les faire quitter la suite de Jésus : « Qu'allons-nous faire pour nourrir ces gens-là ? ». Ce qui est significatif, c'est que c'est Lui-même qui pose la question comme si les apôtres ne se rendaient compte de rien. Et chaque fois qu'il y a une réponse, elle est insuffisante. Au début, c'est Philippe qui répond que de toute façon, même avec deux cents deniers – ce qui est quand même beaucoup – on n’arriverait pas à trouver le pain pour les nourrir. D’ailleurs vu la région où ils sont – c'est ce qui est sous-entendu dans le texte – ce n'est pas maintenant qu’ils vont envoyer les gens acheter leur pain dans les boulangeries alentour.
Nous sommes là devant une sorte d'impossibilité et c'est Jésus Lui-même qui la fait apparaître. Ce n'est pas la foule qui manifeste, ce n’est pas la foule qui va à Versailles pour demander du pain. Personne ne demande rien. C'est Jésus Lui-même qui anticipe le désir et la faim du peuple qui Le suit. Il y a donc là comme un lien qui se tisse entre Jésus et la foule qui Le suit, Jésus prend en charge le fait de subvenir au comportement qu'ils ont adopté de vouloir Le suivre. Manifestement, ce que Jésus va faire, c'est de poser la question au sujet des moyens que l’on a là sur place. C'est là qu’André répond : « Il y a bien un jeune homme ici qui a cinq pains et deux poissons » – devenus très célèbres par une mosaïque près de cet endroit dans une petite chapelle au bord du lac. Pour la légende d'ailleurs je vous signale que le petit garçon s'appelait Maximin et on en a fait le premier évêque d’Aix. Là on est quand même un petit peu dans la légende mais toujours est-il que c'est intéressant de voir que l’on a observé les moyens très limités de cette foule pour subvenir au risque catastrophique dans lequel elle s'est jetée. Cependant, Jésus insiste : « Donnez-leur vous-même à manger ». On dirait que le Christ veut absolument enfermer la situation dans laquelle Lui, les apôtres et la foule se trouvent pour trouver comment sortir de cette situation.
C'est extraordinaire que dès le début on ait fait cette lecture. On avait des miracles de gens qui faisaient tomber la manne, le pain venu du ciel. Mais précisément, Jésus ne dit pas qu’Il va faire tomber le pain du ciel mais : « Regardez la situation où nous sommes ». Ce récit de miracle, au lieu de nous embarquer dans une sorte d'hypothèse qui cherche comment on a pu créer des pains et des poissons, tout cela montre au contraire ce que Jésus va faire : « Regardez la situation dans laquelle vous êtes et regardez ce qui peut en sortir ».
Autrement dit, le miracle n'est pas une certaine manière dont Jésus se branche sur la transcendance du ciel, de la manne, de tous les vieux symboles de l'Ancien Testament. Au contraire, Il leur dit : « Voyez la situation dans laquelle vous êtes, vous avez faim, vous ne pouvez pas vous nourrir, il n’y a rien à faire, vous ne pouvez pas vous en sortir ». Et au lieu de dire, comme dans un autre évangile « il faut les renvoyer », Il dit qu’il faut partir de la situation dans laquelle ils sont. Quelle est la situation ? Jésus suivi par ses apôtres et par une foule. C'est là que Jésus propose Lui-même, et dans saint Jean le détail est très net, quand on Lui a présenté cinq pains et deux poissons, de les distribuer à la foule qu'ils ont fait assoir pour recevoir le pain et les poissons.
Autrement dit, on a bel et bien ici affaire à un miracle parce qu’il fallait trouver le nombre de pains et de poissons suffisant. Mais au lieu de voir un miracle comme une sorte d'intervention extérieure qui arrive dont on ne sait pas où – généralement pour nous, le miracle, c'est toujours ça – ici, Il nous donne une approche du miracle en nous disant : « Si vous regardez la situation dans laquelle vous êtes, vous n'avez aucun moyen de vous en sortir. Eh bien, le moyen de vous en sortir, c'est Moi, parce que Je suis au milieu de vous ».
Ça, c'est une théologie du miracle qui a été perçue dans un certain nombre de cas. Mais là, c'est particulièrement manifeste puisque c'est Jésus Lui-même qui a voulu montrer la situation absolument paradoxale dans laquelle ils se trouvaient : le miracle ne sort pas ou ne descend pas du ciel. Il sort de la situation dans laquelle Jésus s'est mis avec ses disciples face à la foule. Autrement dit, je trouve que c'est l'illustration extraordinaire de ce qui fait le cœur du christianisme. Le miracle ne sort pas, ne vient pas de l'extérieur, il vient de l'intérieur parce que le Christ s'est fait l'un d'entre nous. L'incarnation du Christ, le fait qu'Il devienne homme au milieu de nous, change la couleur du miracle : ce ne sera plus une intervention fracassante qui nous désarçonne et dont on ne sait pas d'où elle sort, ça sortira de l'intérieur même de cette foule rassemblée à qui Jésus distribue le pain et les poissons.
On a là une sorte d'inversion de la vision classique du miracle, non pas quelque chose d'époustouflant, d'écrasant, on ne comprend rien, non. C'est le fait que le Christ, au milieu de ce peuple, de cette foule qui n'a aucun moyen de s'en sortir, Il est là, et c'est Lui qui, par la communion qu'Il réalise entre Lui et tous les gens qui sont là, accomplit le signe qu'Il voulait donner, les accueillir dans la communion avec Lui. C'est quand même une chose qui me paraît tout à fait riche de sens pour nous aujourd'hui. D'une certaine façon, qu’est-ce que l'eucharistie ? C'est aussi un miracle. Nous sommes rassemblés ici, mais nous n'avons pas le moyen de produire nous-mêmes le corps et le sang du Christ. C'est parce que nous sommes rassemblés et que le Christ crée un lien entre nous, qu'Il crée ce lien à travers presque rien : dans le cas de la multiplication des pains, cinq pains et deux poissons, dans le cas de nos assemblées, quelques hosties dans une patène et un peu de vin. Il crée Lui-même le lien en suscitant véritablement ce pain qui devient son corps et le vin qui devient son sang.
Frères et sœurs, ça peut nous en faire rabattre de la théologie du miracle qui serait la théologie spectacle. Le miracle n'est pas un spectacle théologique. C'est la présence de Dieu parmi nous. Et au lieu de nous dire : « Allez, regardez, vous voyez tout ce que je suis capable de faire », Il nous dit simplement : « Regardez ce que vous êtes entre vous, l'assemblée que vous constituez, et là c'est Moi qui serai là. Prenez ceci est mon corps, ceci est mon sang ». D'une certaine façon, la multiplication des pains a été le premier signe précurseur de l'eucharistie, c'est comme ça que les premières communautés ont attaché tant d'importance à ce geste, parce qu'ils y ont vu la manière dont les miracles sont le signe de l'enracinement de Dieu dans notre existence, à la fois personnelle et ecclésiale, communautaire.
Alors frères et sœurs, ça veut dire que le miracle n'est pas aller chercher ailleurs des choses extraordinaires. Il faut déjà voir ce qu'est le miracle, tout simplement quand on est en face de Celui qui a dit « Je suis parmi vous, Dieu avec nous » et qui met en œuvre tous les liens qu'Il a créés avec chacun d'entre nous et qui nous comble de sa présence, de son amour et de son corps.