QUAND VOUS PRIEZ, DITES: "PERE"

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – année C (24 juillet 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Que Ton nom soit sanctifié.

Frères et sœurs, voici un très beau texte à méditer, non seulement ce dimanche mais aussi pendant toutes les vacances puisque c’est l’enseignement du Seigneur sur la prière.

À vrai dire, c’est la première remarque que je voudrais partager avec vous : Jésus refuse de faire de la prière la matière d’un enseignement. Il n’y a pas de grade universitaire, docteur en prière, brevet de la prière ou certificat d’études de la prière. Ça n’existe pas. Les disciples tapent à côté lorsqu’ils disent : « Apprends-nous à prier comme Jean-Baptiste a appris à ses disciples ». Je ne sais pas ce que Jean-Baptiste a appris à ses disciples, on ne s’en souvient pas, mais Jésus répond immédiatement : « Quand vous priez, dites… »

Ce n’est donc pas la peine de se fabriquer des chapelets ni d’avoir de pieuses pensées, ni de s’édifier soi-même pour s’estimer assez pur pour s’adresser à Dieu. La prière, pour Jésus, est inconditionnelle. C’est le degré absolument nécessaire et indispensable pour prier. Il n’y a même pas de circonstances pour prier. D’ailleurs la plupart du temps aujourd’hui, les catholiques sont des cégétistes et ne sortent dans la rue pour prier que quand ça va mal. Or, il faut prier même quand ça va bien, s’il n’y a pas de réclamation, si on est content. Il faut prier.

Frères et sœurs, dans cette histoire rapportée par Luc, sans mention spéciale de sa part, Jésus propose la prière comme un acte qui ne passe par aucun préalable, aucune pédagogie. Quitte à vous paraître un abominable révolutionnaire, je ne crois pas aux écoles de spiritualité qui apprennent comment il faut prier. Peut-être y croyez-vous, peut-être que ça vous aide, tant mieux, mais Jésus n’a pas dit : « Les amis, il faut que Je vous explique comment on joint les mains, comment on penche la tête, comment on ferme les yeux, comment on a l’air humble, etc. » Ce n’est pas vrai. « Quand vous priez, dites… », c’est tout. Dans la réalité même de la prière, il y a une immédiateté qui ne suppose aucun préalable. Voilà donc la première chose.

Vous allez me dire que c’est trop facile. Essayez donc ! Vous verrez que ce n’est pas si facile que ça. Le fait que la prière devienne l’attitude fondamentale en présence de Dieu, dans laquelle on n’est pas obligé de se préparer ou de faire de longs exercices, comme les gymnastes ou les athlètes, c’est le spontanéisme le plus radical que le Christ ait demandé. D’ailleurs, le petit commentaire qui suit – « Si un fils demande à son père s’il peut lui donner un œuf, va-t-il lui donner un scorpion ? » – montre bien, contrairement à ce que l’on pense, que quand on est dans la prière, on est déjà précédé par Dieu, par ce qu’Il veut nous donner.

Là aussi, tous ceux qui inventent des prières, qui veulent raffiner et perfectionner leurs méthodes de prière, c’est très mignon, mais si ça ne vous convient pas, ne vous en étonnez pas. Normalement, ça convient à très peu de gens, sinon à ceux qui les inventent. Frères et sœurs, la méthodologie de la prière n’existe pas. C’est pour ça que les premiers chrétiens, dès les débuts, n’ont pas rassemblé les gens en leur disant comment il fallait prier. Non, ils étaient là et disaient : « Abba, Père ». Ainsi, une spontanéité en quelque sorte "obligatoire".

Voici la deuxième chose : quand Jésus énonce le Notre Père, Il énonce une prière qui est celle qu’Il faisait, puisqu’Il ne dit pas : « Toi qui m’as donné la vie, qui as fait ceci pour moi, etc. » Non ! « Père », c’est-à-dire directement à la source absolue de ce que je suis, de la façon dont je le suis et de la manière dont je peux m’adresser à Lui. Il n’y a pas de conditions puisque Lui, de toute façon, dépasse toutes les conditions. Telle est la paternité. Ce ne sont pas les bons sentiments de Papa que la pédagogie moderne veut absolument revaloriser puisque c’est Maman qui a tout pris pendant tous les siècles précédents. Non, la prière, c’est « Père », c’est-à-dire « source ». Source qui est au-delà. C’est directement la transcendance. C’est peut-être un peu facile d’affirmer que la dénomination de Père est la transcendance. Quand je dis « Père », je m’adresse à celui sans qui je n’existerais pas. Adressez-vous donc à celui sans qui vous n’existeriez pas ! Ça peut être intéressant pour essayer de construire dans notre cœur et dans notre être notre relation avec Dieu. La véritable relation de la prière n’existe que lorsqu’on commence à réaliser presque malgré nous que ce que nous sommes, nous le sommes grâce à quelqu’un dont nous ne savons ni pourquoi Il nous a voulus, ni comment Il nous a faits, ni comment Il nous conduit, ni vers quel but Il nous mène.

C’est cela, au fond, la relation de paternité telle que déjà l’Ancien Testament l’avait pensée et telle que Jésus l’énonce et la propose à ses disciples. Lui-même est le seul à pouvoir dire « Père » d’une autre façon parce qu’Il sait d’où Il vient et où Il va, mais nous, nous disons aussi « Père ». Et c’est ça le paradoxe. C’est que nous nous adressons au Père de la même façon que Jésus. Jésus a dit « Père », et quand les gens Lui demandent comment il faut prier, la réponse est : « Dites "Père" », autrement dit « Essayez simplement de vous mettre dans l’attitude que J’ai vis-à-vis de mon Père ». Ce n’est pas facile car on n’a pas beaucoup d’indices. C’est pourtant comme ça.

Jésus nous dit d’emblée : « Vous êtes devant quelqu’un et vous l’appelez Père ». Il faut se méfier des déviances d’aujourd’hui, par exemple que Dieu serait le "tout autre". Ça a eu un succès merveilleux il y a une trentaine d’années. Il était le "tout autre", alors on ne savait pas à qui on causait : « Excusez-moi, vous ne vous êtes pas présenté ! » Or, ce n’est pas le "tout autre", c’est "Père". Ce n’est même pas "le Père", c’est "Père". La relation se fait dans l’invocation, l’appel, l’interpellation directe. Peu de traditions religieuses préconisent une telle méthode. Si vous voulez prier, adressez-vous directement à Dieu. Il faut dire qu’à cette époque-là, quand Matthieu ou surtout Luc écrivaient, ils écrivaient à des païens qui avaient déjà toute une terminologie de la prière. Ils savaient déjà comment il fallait s’adresser aux dieux, on distribuait des petits formulaires, comme des images pieuses de sainte Rita. Il y avait déjà ça à l’époque. Et Jésus s’inscrit absolument en faux vis-à-vis de ça.

Ça devient très intéressant parce que Jésus casse le moule du comportement religieux de la prière pour dire : « Adressez-vous à Lui. La première prière en vous, c’est d’être en face de Lui. Vous êtes déjà face à Lui, donc ce n’est pas la peine de vous casser la tête, Il est là ». C’est un peu, permettez-moi la banalité de l’exemple, comme quand vous êtes en face de quelqu’un : vous ne lui demandez pas comment lui dire bonjour, vous dites bonjour. Vous accueillez sa présence et d’autre part, vous ne lui dites pas : « Comme tu es un autre, je n’ai pas idée de qui tu es ». La prière repose sur la présence permanente de celui qui est Père.

Et c’est là qu’on arrive à la deuxième chose. Les deux évangélistes rapportant le Notre Père disent la même chose : « Père, que Ton nom soit sanctifié ». Père, c’est le Père de Jésus-Christ dans son être même. Le nom, c’est le même Père, mais dans le fait qu’Il s’adresse à nous, qu’Il est en lien avec nous et qu’Il crée des liens avec nous. C’est pour ça que c’est la première chose qu’il faut dire dans la prière. Dans la prière, « Père, Tu as créé le lien », « Que Ton nom soit sanctifié », c’est ce que ça veut dire.

Vous me direz que c’est trop compliqué. Non, c’est simplement ça que ça veut dire ! « Père » veut dire : « Ton nom est là ». Le nom n’est pas la carte d’identité, c’est la façon dont Dieu est présent à sa création. C’est pour ça qu’il peut y avoir de la prière même chez les non-chrétiens, les animistes etc. Il y a des prières, des attitudes de prière. Alors parfois c’est très déroutant, on n’est pas d’accord, mais on ne peut pas leur refuser le titre d’attitude de prière. En effet, c’est le moment où ils reconnaissent la façon dont Dieu – qu’ils ne connaissent pas, qu’ils connaissent mal ou qu’ils ont défiguré et caricaturé – est là présent au milieu d’eux.

Nous annonçons donc : « Que Ton nom soit sanctifié », c’est-à-dire « Toi qui es Père », c’est ton être le plus profond, presque son secret le plus profond, comme chacun d’entre nous porte un certain secret qui n’est pas uniquement dans le fait de ne pas être ce que l’on pense, mais qui est aussi dans le fait d’être le nom, c’est-à-dire celui qui est là pour nous. Que ce nom soit sanctifié : que n’a-t-on pas dit sur la sanctification du nom ? On ramène en masse toute une façon de concevoir la relation avec Dieu telle qu’elle est ordonnée, conditionnée par toutes les manières d’être qu’il faut pour être vraiment en prière. Je pense d’ailleurs que l’Église, quand elle nous apprend à prier, qu’elle a la responsabilité de sa liturgie, essaie de nous fournir les meilleurs instruments, les meilleurs points de repère pour avancer vers Dieu. Mais il ne faut pas prendre les indications qu’elle donne comme remplaçant la reconnaissance de la présence et de l’action de Dieu.

Le nom de Dieu est sanctifié, non parce qu’on a rempli les rubriques et les signes obligatoires, mais parce que Dieu se manifeste à nous dans sa présence pour nous, là au milieu de nous, aujourd’hui, quand on dit « Le Seigneur soit avec vous », c’est ce qu’on reconnaît. En réalité, c’est un commentaire du Notre Père. Quand on dit : « Le Seigneur soit avec vous », on reconnaît que ce n’est pas uniquement parce qu’il y a des indications et des prescriptions qu’il y a la présence. La présence est antérieure à ça et tout ce que peut faire l’Église, c’est de donner les meilleurs repères pour avoir une vraie relation avec Dieu. C’est tout, mais ce sont des repères, ça ne remplace pas la présence du nom.

Voilà pourquoi la prière du Notre Père est assez mystérieuse. La plupart du temps, on se dit qu’on va réciter des Pater et des Ave… Comme disait l’autre, ça ne mange pas de pain sauf celui qu’on demande à la fin du Pater. Mais frères et sœurs, s’il y a un lieu de prière qui est réticent, allergique au formalisme de la prière, c’est l’Église, les Églises chrétiennes, car si nous avons compris ce que veulent dire les deux premières phrases – l’invocation Père, que Ton nom soit sanctifié –, nous avons compris que l’acte de la prière était l’acte de présence à Dieu par son nom – son mode d’être est son nom – au milieu de nous pour être là.

Je voudrais terminer par un petit hommage à un homme que l’ancienne génération d’entre nous connaît. Il a beaucoup fait parler de lui mais je le trouve très sympathique. C’est Maurice Clavel, un philosophe, originaire de Frontignan ce qui devait lui donner un sens du bon goût de la vie. Maurice Clavel était l’enfant terrible des médias, surtout la télévision qu’il avait dans le collimateur. Il était professeur de philo, spécialiste de Kant, écrivain et réalisateur de films. Un jour, il fut invité à la télévision pour visionner un de ses films par monsieur Royer qui n’avait les mêmes idées que lui. Chose curieuse, la chaîne de télévision en a censuré un passage. Il est donc arrivé, tranquille, un peu renfrogné. Il était tellement myope qu’il avait des "culs de bouteille" comme verres de lunettes absolument épouvantables. Je l’ai rencontré une fois, on ne savait même plus s’il vous regardait, ses yeux devenaient tout petits derrière les vitrages ; ce n’était plus des verres, c’était des vitrages ! Les téléspectateurs se préparaient à regarder le film et à ce moment-là, il a dit : « Je dois vous dire que l’on m’a invité pour être là et discuter de mon film, mais j’ai appris cet après-midi qu’il avait été censuré. Ce n’est pas possible, alors messieurs les censeurs, bonsoir ! » Et il est parti, applaudi par le public. C’était assez savoureux.

Mais je l’aime pour une autre chose : il a écrit un livre sur sa conversion, en Israël, dans un hôtel d’Haïfa. Il voyageait, était complètement athée, mais il est soudain devenu chrétien. Il est indubitable qu’il a éprouvé la présence de Dieu ; la manière dont il en parle est une évidence. À ce sujet, il a écrit : « Depuis cet événement, j’ai un électroencéphalogramme plat », qui lui permettait encore l’écriture et de raconter sa conversion. Il a trouvé un titre qui est à mon avis le meilleur commentaire du début du Notre Père. Que les oreilles chastes me pardonnent, je cite le titre sans quoi je serais un censeur, race qu’il détestait : Dieu est Dieu, nom de Dieu !

C’est un parfait commentaire de ce que le Christ a voulu pour la prière : Dieu est Dieu. C’est le mystère et la réalité de la présence, mais Nom de Dieu ? C’est son nom, sa présence et, par les temps qui courent où on est toujours inquiété pour le moindre blasphème au risque d’avoir des relations conventionnelles même avec Dieu, je dois dire que c’est ça qui est intéressant. Il a joué sur l’affirmation de la réalité de Dieu et sur ce juron devenu classique et presque inoffensif qui est si courant dans notre manière de parler et d’exprimer notre colère.

Mais il y a à la fois une sorte de suffocation de la présence et en même temps une sorte de provocation. « Comment se fait-il que si Tu es Dieu, je puisse invoquer ton nom ? » C’est quand même extraordinaire, et ça mérite qu’on y réfléchisse pendant toutes les vacances.