DISTINGUER N'EST PAS SÉPARER
Is 56, 1+6-7 ; Rm 11, 13-15+29-32 ; Mt 15, 21-28
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 août 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Les apôtres sont à peine moins politiquement incorrects, puisque s'ils intercèdent auprès de Jésus pour cette pauvre femme ce n'est pas parce qu'ils ont été vraiment touchés par sa prière et sa détresse, c'est tout simplement parce qu'elle leur casse la tête et qu'ils veulent avoir la paix !
Pourquoi les chrétiens ont-ils voulu garder ce récit dans l'évangile, qui, au premier abord semble desservir le Christ ? Je crois que pour y répondre, il faut faire quelques devoirs de vacances, en géographie et en littérature, je vous rassure, c'est une géographie sainte et une littérature sainte. Le Christ a pour habitude de se mouvoir dans tout le territoire de la Palestine. Le territoire qu'il affectionne plus particulièrement, c'est la Galilée, qu'on appelle la terre des nations, puisque y sont mélangées des communautés juives et des communautés païennes. Il y a ce lac de Galilée avec des petits villages de pêcheurs généralement juifs, à côté desquels se trouve une très grande ville païenne, Tibériade. De temps en temps, Jésus traverse le lacet va de l'autre côté, plus vers l'est et les territoires païens. Jésus aime aussi se rendre à Jérusalem, il y a là deux endroits qu'il affectionne particulièrement : le parvis du temple, lieu dans lequel il peut rencontrer des gens de toutes situations, des juifs qui viennent d'Égypte, de Syrie, et ensuite ce lieu de retraite qui est plus propice au repos, Béthanie.
Il y a un troisième secteur qu'on oublie quelquefois, c'est la Samarie, entre la Galilée et Jérusalem, un territoire que nous connaissons tous, puisque nous avons tous en tête cet épisode extraordinaire de ce Jésus fatigué, qui s'arrête au bord d'un puits et qui dit à une femme samaritaine : donne-moi à boire. Ce Jésus si sympathique qui demande à boire à une femme, en plus une samaritaine, le pire du pire, ce Jésus qui est le premier à vouloir lier une relation avec une femme et une samaritaine, dans l'épisode d'aujourd'hui, on ne le reconnaît pas. C'est exactement l'inverse.
Que s'est-il passé. Peut-être faut-il résumer les épisodes précédents, des derniers dimanches mais aussi de certains passages qui n'ont pas été proposés pour les lectures dominicales. Il y a deux semaines Jésus a multiplié les pains, ensuite il a traversé le lac sur lequel la tempête se déchaînait, et Pierre a marché sur les eaux. Entre l'épisode de dimanche dernier celui d'aujourd'hui, il y a un petit passage que la liturgie dominicale n'a pas retenu, c'est une controverse entre Jésus et les pharisiens. Jésus a nourri son peuple, Israël, comme en référence à la traversée des hébreux dans le désert, et les premiers reproches qu'il reçoit de la part des juifs, c'est le problème du pur, de l'impur, de se laver les mains. Jésus pique une colère, il quitte le territoire des juifs, va dans un territoire complètement étranger, vers Tyr et Sidon. Là, je reprends le fil de ce matin, Jésus se montre particulièrement odieux avec les autochtones. C'est comme quand vous partez à l'étranger, que vous représentez mal la France en vous comportant mal.
Que se passe-t-il ? Pour comprendre la réaction de Jésus, Il ne faut jamais oublier que Jésus est d'abord venu pour restaurer Israël. Pas la restauration dont pensaient encore certains disciples après la résurrection du Christ, juste au moment où Jésus allait monter au ciel, pas cette restauration politique et militaire, mais la restauration du peuple de Dieu en tant que peuple messie et témoignant du salut que le Seigneur veut donner à l'univers entier. C'est cela qui ne fonctionne pas, c'est pour cela que Jésus est en colère, et c'est pour cela qu'après la multiplication des pains, il plie bagage et part dans la région de Tyr et de Sidon. Là, il rencontre cette femme à qui il oppose un silence terrible, et quand il répond, que dit-il ? "Je ne suis pas venu pour toi, je suis venu d'abord pour Israël". Cette femme a cette répartie extraordinaire, et je crois que c'est cela qu'il nous faut garder aujourd'hui, et lui dit : je sais que je ne mérite pas que tu t'intéresses à moi, car tu es là d'abord pour Israël, mais au moins, traite-moi comme les petits chiens de la famille qui vont sous la table manger les restes quand le repas est fini.
Que veut dire cette réponse de la femme ? Quelque chose de très important. En termes de relation entre païens et juifs, et cela vaut encore maintenant pour nous, je le disais tout à l'heure, le peuple élu, le peuple aimé, c'est Israël. Les païens évangélisés que nous sommes n'ont pas à se mettre en position de force, ou pire, de jalousie à l'encontre d'Israël. Cette rencontre entre la cananéenne et Jésus on pourrait la relire à l'aune du péché originel. Le péché originel, c'est la jalousie : moi homme, je veux être comme Dieu, avoir les attributs de Dieu, les avantages de Dieu, je veux être comme Dieu. Ce qu'en un premier temps Jésus semble dire à cette femme, et c'est pour cela qu'il est mécontent de cette femme, il lui dit : tu veux être comme Israël, mais tu n'es pas Israël, tu es une païenne, tu es autre chose. Et la répartie de la cananéenne est fondamentale, elle répond : oui, je sais qui je suis, je sais quelle est mon identité, je ne te demande pas d'être comme Israël, je te demande d'être avec Israël, sauvée avec Israël.
C'est complètement différent, elle ne se pose pas comme voulant être comme Israël, voulant voler la place d'Israël, mais elle lui dit : dans ton économie divine de salut, je ne veux pas être considérée comme Israël. Mais comme on dit, il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Dans le plan de Dieu, il y a plusieurs statuts. Je sais que je n'ai pas besoin de devenir comme Israël pour être sauvée. Ce que je demande c'est d'être "avec" Israël.
Frères et sœurs, c'est le premier point, cette question de la jalousie qui ronge les relations entre païens et juifs, mais que l'on pourrait aussi revisiter au cœur même de notre Église ou de notre communauté. Quand nous voulons être sauvés, nous ne devons pas chercher à être comme les autres. Nous avons d'abord à savoir quelle est notre identité, et de faire assez confiance en Dieu en lui disant : je ne te demande pas d'être comme l'autre, je te demande seulement d'être sauvé avec l'autre, pas à sa place. Je suis qui je suis, pour reprendre la phrase de Dieu dans le Buisson ardent.
Je vais finir avec un texte très beau, écrit pas un très grand jésuite, Paul Beauchamp, un grand exégète qui a écrit une somme en deux livres : "L'un et l'autre Testament". Voilà ce qu'il dit dans un article paru dans la revue Études en 1964 sur les rapports entre l'Église et le peuple juif. "Comme le juif refuse de devenir autre chose, le chrétien retombé à l'état de nature, c'est-à-dire l'antisémite, refuse d'avoir été autre chose. (Nous avons été païens). Il veut bien d'un salut qui n'aurait pas de préparation ni d'attache, car il projette sur lui sa propre autonomie. (Pas besoin d'Ancien Testament, pas besoin d'Israël). On ne peut recevoir le salut sans recevoir en même temps la connaissance de ce qu'on est, vide, et appel. (Vide, n'est-ce pas le cri de la cananéenne qui reconnaît qu'elle n'est qu'un petit chien). Les juifs sont là pour nous montrer cette absence, cet appel, et les juifs qui refusent le Christ sont là pour nous montrer que ni cette absence ni cet appel ne portent en eux-mêmes leur terme". C'est ce que nous avons entendu dans l'épître de saint Paul aux Romains, quand il confie aux Romains la souffrance qu'il a de voir une partie d'Israël ne pas reconnaître Jésus et en même temps, il dit qu'Israël sera sauvé. Saint Paul ne sait pas comment, il n'en parle absolument pas et aucun d'entre nous ne la savons non plus, mais ce que saint Paul croit c'est que tout Israël sera sauvé. Comment, il n'en sait rien. "Mais cette connaissance de soi répugne (c'est vrai qu'on n'aime pas beaucoup se sentir vide), si les juifs doivent renoncer à toute avarice et montrer qu'ils considèrent l'élection comme un don en la partageant (il faut reconnaître que c'est souvent un reproche fait par des chrétiens à l'encontre des juifs), nous, les gentils, devront vaincre en eux-mêmes la tendance héritée d'Adam qui leur ferait oublier d'où vient le don pour le saisir comme un dû". Et là encore, pourquoi Jésus s'émerveille-t-il de la foi de cette cananéenne ? c'est parce qu'elle sait que ce n'est pas un dû mais qu'elle ne fera que de manger les miettes de la table d'un festin qui n'est pas pour elle. "Aux gentils aussi d'accepter le juif, bien que la réciprocité ne soit pas une symétrie, mais pas plus qu'en aucune relation humaine".
Frères et sœurs, c'est là l'ultime conclusion : "distinguer n'est pas rejeter. L'universalisation, ce n'est pas l'égalité et la confusion. Il ne faudrait pas croire que Dieu vient nous sauver dans une aura confuse où nous sommes tous pareils et identiques. Ce n'est pas vrai, nous le savons, nous avons tous notre histoire, notre ADN, nos histoires personnelles, nos problèmes. Il en est de même dans l'histoire du salut entre Israël et les nations". Ne croyons pas que le salut universel reposerait sur une sorte de mise à niveaux, il ne faut pas croire que distinguer, c'est rejeter. C'est peut-être aussi un des défauts de notre culture ambiante, nous pensons que pour que tout se passe bien, pour qu'il y ait la paix dans le cœur, il faut que nous soyons tous identiques. Non, cela n'aide pas à avancer et à voir plus clair.
La cananéenne a su distinguer qui elle était, et elle a su à partir de son identité demander ce dont elle avait droit, ni plus ni moins. Frères et soeurs c'est peut-être une réflexion un peu difficile à entendre pendant les vacances, et pourtant, c'est ce que nous propose la liturgie en ce jour. Que cette vaste méditation au sujet des relations entre judaïsme et paganisme, soit pour nous l'occasion de revisiter nos relations en famille, en communauté chrétienne. Est-ce que nous pensons que nous devons tous être identiques ? Est-ce que nous sommes quelquefois rongés par la jalousie ? Ou bien acceptons-nous de rester tout simplement à notre place en faisant confiance à Dieu, lui qui saura bien laisser tomber quelques miettes de la table du festin pour nous nourrir ?
Une dernière image intra-ecclésiale : c'est la fin de l'évangile selon saint Jean. Pierre vient de dire à Jésus qu'il l'aime, et l'on sait que Jean va vivre plus longtemps et Pierre veut savoir. Jésus dit à Pierre : cela ne te regarde pas, toi suis-moi ! C'est exactement la même chose pour Israël et les nations. A la place de se préoccuper trop et de tomber dans la jalousie, acceptons de suivre le Christ tels que nous sommes.
AMEN