DIEU SI PROCHE ET SI TRANSCENDANT

Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 août 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

La révélation que portent nos frères juifs est une révélation encombrante, comme une braise chaude qu'on tient en main et dont on ne sait plus quoi faire. Il y a eu un moment dans toute l'histoire des mentalités du monde, et dans la menta­lité religieuse qui est certainement en quelque sorte le subconscient qui traverse toutes les histoires humai­nes avec violence, un moment, une rupture, une ré­volution, un bouleversement irrattrapable dont le ju­daïsme et à son insu, a reçu à la fois l'héritage, le tré­sor, et cet héritage l'encombre, l'honore. Il ne voit pas à quel point il y a un Dieu vivant, unique, personne inaccessible, transcendant, qu'on ne peut pas possé­der, et qui va trancher radicalement avec tout ce qu'on pouvait penser des dieux auparavant. Ce qui va suivre dans le christianisme et dans l'islam va tenter d'apai­ser cette révolution, cette rupture, ce bouleversement. Notre siècle est marqué du désir violent (et actuelle­ment c'est l'islam qui manifeste le plus de violence), de proposer au monde une religion plus facile, moins blessante. Au fond, l'islam dit (je caricature évidem­ment, car c'est plus compliqué que cela), musulman veut dire soumis, c'est la soumission, tout homme en se soumettant à Dieu accomplit ce qui convient par rapport à Dieu, un point c'est tout. On peut être clair par rapport à cette transcendance, la transcendance elle est éblouissante, mais je peux trouver un moyen d'être en accord et en règle avec cette transcendance. Les juifs n'ont jamais pensé cela, la multiplicité des lois et des règles montre bien à quel point ils ont cherché des moyens pour entrer en relation avec l'être tout-puissant. D'ailleurs, la circoncision marque dans leur chair, au plus intime, cette impossibilité, on est marqué au fer, c'est le cas de le dire, dans la chair de ne pas pouvoir rattraper la distance qu'il y a entre Dieu et l'homme. Dieu fait une blessure dans la chair de l'homme, c'est la circoncision. Le judaïsme dans cette révélation qui est son héritage premier, va ba­layer dans son état sécularisé dans lequel ils sont maintenant, et tenter d'apaiser cette révélation in­croyable : Dieu quand Il vient, nous blesse.

Pour nous évidemment, pour les anciens, pour les mentalités archaïques qui fonctionnent encore, il y a les dieux, il y a nous, mais les rapports entre Dieu et nous peuvent se régler par un certain nombre de lois. Le judaïsme, dans sa révélation, dans sa mission, dit que la voie directe, c'est le rapport d'une attirance mutuelle, et cette attirance blesse l'homme. Elle ouvre comme une blessure qui ne se cicatrise pas.

Cela peut paraître un peu lointain pour nous, comme chrétiens, nous ne voyons pas très bien ce que cela vient faire. Le christianisme va mettre entre Dieu et l'homme, une admirable figure pleine de médiation : c'est le Christ. Le Christ assume en Lui la possibilité pour Dieu et l'homme de se rencontrer, puisqu'Il le fait en une seule personne : Il est homme et Dieu. Il accomplit tellement cette impossible rencontre qui est le désir de l'homme pour Dieu et de Dieu pour l'homme, avec cette impossibilité de se rencontrer, le Christ accomplit dans sa chair, cette rencontre, et il est blessé. Il est Lui-même cette future blessure. Au fond, ce qui était la circoncision pour les juifs devient la crucifixion pour le Christ qui assume jusqu'au bout cette impossible rencontre.

En quoi sommes-nous les chrétiens, moins menacés dans nos images, puisque non seulement le christianisme a perdu un peu le sens du devoir, mais les idées essentielles du christianisme sont passées dans le monde, donc nous ne sommes pas menacés. Nous n'avons pas envie de soumettre les autres peu­ples (nous l'avons fait), plus "sauvages" que nous, à notre façon de penser la religion. Et ce n'est pas le cas de l'islam qui effectivement, à mon avis, se sent me­nacé dans son image, puisque l'idée globale de l'islam étant de faire rentrer tous les hommes, tous, dans cette soumission à Dieu, qui est la seule façon d'apaiser le problème. C'est pour cela que dans le coran, ils ont eu soin, tel que Mahomet l'a pensé, d'intégrer des grands personnages bibliques dont Moïse, dont même Marie, dont Jésus, pour montrer qu'il y avait une histoire qui était reprise et qui était conclue et couronnée. Ac­tuellement, l'islam se sent menacé, et c'est pour cela qu'il y a des manifestations si violentes, on est violent quand on est menacé, l'islam se sent menacé dans le projet de rassemblement universel qu'il s'était donné.

Ce n'est pas le cas du christianisme, ni du ju­daïsme non plus qui n'a jamais manifesté un grand prosélytisme, ce qui fait que l'identité complexe à l'intérieur du judaïsme ne menace pas forcément l'ex­térieur.

J'en viens au discours d'aujourd'hui. Quand on a en tête l'idée que Dieu, être de l'être tout-puissant n'a aucune proportion imaginable avec la créature que nous sommes, à la limite, il n'y a pas de mot pour nous parler l'un à l'autre, c'est le surplomb radical de la majesté de Dieu, et puis, quelqu'un vient faire la couture, la cicatrice et dire : je suis homme parmi les hommes, Dieu parmi les dieux. Et nous savons qu'Il est homme et Dieu, ce qui est déjà inconcevable, mais en plus, il faut le manger. Non seulement je ne dimi­nue pas distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, je l'accomplis pleinement, je suis cette distance qui ren­contre l'homme, l'amour et le désir, en plus, vous allez l'intégrer, la manger. Vous imaginez bien que ce dis­cours est une véritable folie, cela n'a aucun sens. D'abord parce qu'il faut entendre d'emblée le sens symbolique de ce qu'Il dit, mais il dit quand même : "Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle", il ne meurt pas. C'est comme si je vous disais : dans cinq minutes, je me livre en pâture à vous, vous allez me manger, devenir Jean-François Noel, ce que je ne vous souhaite pas. Mais l'idée fon­damentale, c'est que pour s'intégrer à l'autre, il faut le manger. C'est la grande idée du cannibalisme. Il leur dit revenant à des notions archaïques anciennes : pour devenir Dieu, il faut manger Dieu. C'est un vieux truc, un vieux fond de cannibale : pour intégrer les vertus de l'ennemi, il fallait le manger. Non seulement les juifs assument difficilement à l'intérieur d'eux-mêmes cette distance avec Dieu, le Seigneur, mais en plus, Il leur dit qu'il faut le manger. C'est ce que nous faisons dimanche après dimanche, on prend le pain, puis le pastis, on plonge dans la piscine, et l'on recommence le dimanche suivant ! Ainsi, à onze heures un quart, on aura intégré la grande intimité de Dieu, juste avant l'apéritif.

Vous vous rendez bien compte que le moment silencieux, très discret de l'eucharistie est un moment au fond tellement fou, qu'on a du mal à l'approcher. Il faut être plusieurs pour apaiser l'éblouissement, car si on avait un contact direct avec ce qui se passe réelle­ment, je ne suis pas sûr qu'on le ferait. Je m'excuse de ce long discours, mais le dimanche matin, quand il fait cinquante degré, c'est difficile d'absorber comme cela la révélation de la majesté de Dieu, mais je trans­pire autant que vous, parce que moi, je n'ai pas d'éventail, mais n'empêche que si on était pleinement conscients, en toute intelligence de l'acte que nous allons poser aujourd'hui, je ne suis pas sûr qu'on le ferait chaque dimanche, on serait vraiment dans la crainte et le tremblement. Mais c'est cela qui est inté­ressant, mon discours est long et compliqué, c'est difficile d'expliquer la distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, la disproportion qu'il y a et cette dispropor­tion non rattrapée, mais Dieu n'a pas voulu nous l'ex­pliquer, Il a voulu que nous le vivions. Il y a une dif­férence fondamentale entre ce que j'explique mainte­nant, et ce qu'on va vivre sans le comprendre, j'en suis bien conscient. La différence entre le rite que nous accomplissons et qui s'accomplit en moi sans que pour autant j'en comprenne tous les tenants et aboutis­sants, mais je le vis. C'est cela la messe pratique, le rite, c'est devenu un ensemble de choses dont nous n'appréhendons pas tout le mystère. Nous sommes invités, non pas à nous interroger rationnellement sur ce que je comprends de Dieu, mais à nous laisser faire dans un rite qui a été élaboré, conçu dans la grande tradition de l'Église pour que chacun de vous parte tranquillement vers midi moins le quart vers sa part de révélation et que cela tienne à peu près la semaine. C'est la dose homéopathique conseillée. Mais com­prenez bien que ce que nous vivons là, nous le vivons sans tout le comprendre et c'est aussi bien, car sinon, nous n'oserions pas approcher de si près la lumière et la connaissance de Dieu. C'est parce que tout cela à la fois, est bien caché et voilé, de telle manière que je m'avance sans crainte vers ce qui devrait me faire trembler de terreur.

Vous comprenez peut-être mieux comment les juifs écoutent ce discours du Pain de Vie que nous entendons pendant le mois de juillet chaque année, ils disent que c'est fou, et ce qu'eux entendent en pleine lumière ce que Dieu veut leur dire de sa présence parmi les hommes. Présence qui n'annule rien de ce que Dieu est, qui se donne totalement avec générosité.

Frères et sœurs, peut-être que nous avez peur quand nous venons à l'eucharistie. Demandons au Seigneur que nous ne soyons pas craintifs, mais plus respectueux à la fois de ce que nous portons en nous, dans nos vies, dans cette présence de Dieu transfor­mante. Ce germe posé en nous a comme vertu de nous transformer, cellule après cellule, jour après jour, en l'homme nouveau que Dieu veut tellement que nous soyons et dont l'espérance tenace, têtue nous mènera jusqu'à Lui, puisqu'Il veut vraiment rassembler tous les hommes qu'Il aime de son amour éternel.

AMEN