DIEU SI PROCHE ET SI TRANSCENDANT
Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 août 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Pour nous évidemment, pour les anciens, pour les mentalités archaïques qui fonctionnent encore, il y a les dieux, il y a nous, mais les rapports entre Dieu et nous peuvent se régler par un certain nombre de lois. Le judaïsme, dans sa révélation, dans sa mission, dit que la voie directe, c'est le rapport d'une attirance mutuelle, et cette attirance blesse l'homme. Elle ouvre comme une blessure qui ne se cicatrise pas.
Cela peut paraître un peu lointain pour nous, comme chrétiens, nous ne voyons pas très bien ce que cela vient faire. Le christianisme va mettre entre Dieu et l'homme, une admirable figure pleine de médiation : c'est le Christ. Le Christ assume en Lui la possibilité pour Dieu et l'homme de se rencontrer, puisqu'Il le fait en une seule personne : Il est homme et Dieu. Il accomplit tellement cette impossible rencontre qui est le désir de l'homme pour Dieu et de Dieu pour l'homme, avec cette impossibilité de se rencontrer, le Christ accomplit dans sa chair, cette rencontre, et il est blessé. Il est Lui-même cette future blessure. Au fond, ce qui était la circoncision pour les juifs devient la crucifixion pour le Christ qui assume jusqu'au bout cette impossible rencontre.
En quoi sommes-nous les chrétiens, moins menacés dans nos images, puisque non seulement le christianisme a perdu un peu le sens du devoir, mais les idées essentielles du christianisme sont passées dans le monde, donc nous ne sommes pas menacés. Nous n'avons pas envie de soumettre les autres peuples (nous l'avons fait), plus "sauvages" que nous, à notre façon de penser la religion. Et ce n'est pas le cas de l'islam qui effectivement, à mon avis, se sent menacé dans son image, puisque l'idée globale de l'islam étant de faire rentrer tous les hommes, tous, dans cette soumission à Dieu, qui est la seule façon d'apaiser le problème. C'est pour cela que dans le coran, ils ont eu soin, tel que Mahomet l'a pensé, d'intégrer des grands personnages bibliques dont Moïse, dont même Marie, dont Jésus, pour montrer qu'il y avait une histoire qui était reprise et qui était conclue et couronnée. Actuellement, l'islam se sent menacé, et c'est pour cela qu'il y a des manifestations si violentes, on est violent quand on est menacé, l'islam se sent menacé dans le projet de rassemblement universel qu'il s'était donné.
Ce n'est pas le cas du christianisme, ni du judaïsme non plus qui n'a jamais manifesté un grand prosélytisme, ce qui fait que l'identité complexe à l'intérieur du judaïsme ne menace pas forcément l'extérieur.
J'en viens au discours d'aujourd'hui. Quand on a en tête l'idée que Dieu, être de l'être tout-puissant n'a aucune proportion imaginable avec la créature que nous sommes, à la limite, il n'y a pas de mot pour nous parler l'un à l'autre, c'est le surplomb radical de la majesté de Dieu, et puis, quelqu'un vient faire la couture, la cicatrice et dire : je suis homme parmi les hommes, Dieu parmi les dieux. Et nous savons qu'Il est homme et Dieu, ce qui est déjà inconcevable, mais en plus, il faut le manger. Non seulement je ne diminue pas distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, je l'accomplis pleinement, je suis cette distance qui rencontre l'homme, l'amour et le désir, en plus, vous allez l'intégrer, la manger. Vous imaginez bien que ce discours est une véritable folie, cela n'a aucun sens. D'abord parce qu'il faut entendre d'emblée le sens symbolique de ce qu'Il dit, mais il dit quand même : "Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle", il ne meurt pas. C'est comme si je vous disais : dans cinq minutes, je me livre en pâture à vous, vous allez me manger, devenir Jean-François Noel, ce que je ne vous souhaite pas. Mais l'idée fondamentale, c'est que pour s'intégrer à l'autre, il faut le manger. C'est la grande idée du cannibalisme. Il leur dit revenant à des notions archaïques anciennes : pour devenir Dieu, il faut manger Dieu. C'est un vieux truc, un vieux fond de cannibale : pour intégrer les vertus de l'ennemi, il fallait le manger. Non seulement les juifs assument difficilement à l'intérieur d'eux-mêmes cette distance avec Dieu, le Seigneur, mais en plus, Il leur dit qu'il faut le manger. C'est ce que nous faisons dimanche après dimanche, on prend le pain, puis le pastis, on plonge dans la piscine, et l'on recommence le dimanche suivant ! Ainsi, à onze heures un quart, on aura intégré la grande intimité de Dieu, juste avant l'apéritif.
Vous vous rendez bien compte que le moment silencieux, très discret de l'eucharistie est un moment au fond tellement fou, qu'on a du mal à l'approcher. Il faut être plusieurs pour apaiser l'éblouissement, car si on avait un contact direct avec ce qui se passe réellement, je ne suis pas sûr qu'on le ferait. Je m'excuse de ce long discours, mais le dimanche matin, quand il fait cinquante degré, c'est difficile d'absorber comme cela la révélation de la majesté de Dieu, mais je transpire autant que vous, parce que moi, je n'ai pas d'éventail, mais n'empêche que si on était pleinement conscients, en toute intelligence de l'acte que nous allons poser aujourd'hui, je ne suis pas sûr qu'on le ferait chaque dimanche, on serait vraiment dans la crainte et le tremblement. Mais c'est cela qui est intéressant, mon discours est long et compliqué, c'est difficile d'expliquer la distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, la disproportion qu'il y a et cette disproportion non rattrapée, mais Dieu n'a pas voulu nous l'expliquer, Il a voulu que nous le vivions. Il y a une différence fondamentale entre ce que j'explique maintenant, et ce qu'on va vivre sans le comprendre, j'en suis bien conscient. La différence entre le rite que nous accomplissons et qui s'accomplit en moi sans que pour autant j'en comprenne tous les tenants et aboutissants, mais je le vis. C'est cela la messe pratique, le rite, c'est devenu un ensemble de choses dont nous n'appréhendons pas tout le mystère. Nous sommes invités, non pas à nous interroger rationnellement sur ce que je comprends de Dieu, mais à nous laisser faire dans un rite qui a été élaboré, conçu dans la grande tradition de l'Église pour que chacun de vous parte tranquillement vers midi moins le quart vers sa part de révélation et que cela tienne à peu près la semaine. C'est la dose homéopathique conseillée. Mais comprenez bien que ce que nous vivons là, nous le vivons sans tout le comprendre et c'est aussi bien, car sinon, nous n'oserions pas approcher de si près la lumière et la connaissance de Dieu. C'est parce que tout cela à la fois, est bien caché et voilé, de telle manière que je m'avance sans crainte vers ce qui devrait me faire trembler de terreur.
Vous comprenez peut-être mieux comment les juifs écoutent ce discours du Pain de Vie que nous entendons pendant le mois de juillet chaque année, ils disent que c'est fou, et ce qu'eux entendent en pleine lumière ce que Dieu veut leur dire de sa présence parmi les hommes. Présence qui n'annule rien de ce que Dieu est, qui se donne totalement avec générosité.
Frères et sœurs, peut-être que nous avez peur quand nous venons à l'eucharistie. Demandons au Seigneur que nous ne soyons pas craintifs, mais plus respectueux à la fois de ce que nous portons en nous, dans nos vies, dans cette présence de Dieu transformante. Ce germe posé en nous a comme vertu de nous transformer, cellule après cellule, jour après jour, en l'homme nouveau que Dieu veut tellement que nous soyons et dont l'espérance tenace, têtue nous mènera jusqu'à Lui, puisqu'Il veut vraiment rassembler tous les hommes qu'Il aime de son amour éternel.
AMEN