LE FEU DE L'ÉPREUVE

Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 août 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Pensez-vous que je sois venu apporter la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division ou encore la guerre !"

Frères et sœurs, il peut paraître un peu étrange après avoir lu cet évangile, que des parents comme les parents de Mélissa aient encore envie de présenter leur enfant au baptême. Si le Christ dit Lui-même qu'Il va être baptisé d'un baptême qui l'angoisse, s'Il dit qu'Il est venu apporter le feu sur la terre, s'Il dit qu'il est venu apporter la division, à l'intérieur même de ce lieu de paix que devrait être la famille, alors, baptiser un enfant, c'est véritablement une gageure ou une provocation. En fait, à quoi cela sert-il d'être bap­tisé si dans un monde qui est déjà livré à la violence, qui est déjà livré à la concurrence et à toute forme de combat, de haine et de division, on vient en plus ra­jouter par-dessus la division religieuse ? C'est vrai aussi quand on y réfléchit, les religions actuellement essaient de peaufiner leur image de marque plutôt du côté de ce que j'appellerais le "software", c'est-à-dire, il faut que ce soit lisse, sans aspérité, actuellement il n'y a pas de mot plus couru que le mot spiritualité, qui est une sorte de toute forme de religion, à ce que j'ap­pellerais une sorte de religion crème Nivéa, c'est doux, c'est mou, c'est tendre, et cela ne fait pas d'aspé­rités ni de difficultés. Et puis on dit que la religion vient apporter la division et la guerre, là, nous som­mes en pleine provocation. Ou encore quand le Christ, à travers cette parole sur le feu, se compare à une sorte de pyromane spirituel qui vient enflammer les cœurs au risque de provoquer la "chienlit" universelle, cela paraît alors tout à fait inadmissible.

De quel côté les hommes religieux sont-ils dans la société ? De quel côté les chrétiens sont-ils ? Du côté de la paix, de la paix éventuellement même des cimetières, ou bien sont-ils du côté de la guerre et de la division ? Oui ou non, le christianisme est-il une apologie de la violence ? Evidemment, si c'était cela, tout est justifiable au nom de cette parole du Christ. Et vous le savez, il n'y a pas besoin d'aller très loin, il suffit d'ouvrir son appareil de télévision pour voir comment certains comportements religieux peuvent induire ou couvrir des comportements de violence qui sont absolument inadmissibles. Donc si Jésus avait fait de son mouvement religieux, de la foi qu'Il intro­duisait sur la terre, un mouvement de violence, de haine et de division au sens littéral du terme, à ce moment-là il serait évidemment inadmissible et condamnable. Mais enfin, les paroles restent, et ces paroles sont d'autant plus originaires, authentiques qu'elles étaient déjà choquantes à l'époque, c'est pour cette raison qu'on les a rapportées sans en changer un seul iota. On se souvenait en effet que la Maître avait dit qu'il venait non pas pour faire la paix, mais la divi­sion, et comme dans les premières communautés chrétiennes à certains moments, quand l'un se conver­tissait et l'autre ne l'était pas, cela a engendré effecti­vement la division, et l'on s'est bien souvenu que c'était une parole du Maître, et que donc, on ne pou­vait pas plaisanter avec cette parole. Il y avait bien quelque chose de vrai là-dedans ! D'autre part, le baptême comme une épreuve, comme un martyre, dès les premières générations chrétiennes, il y a un certain nombre de gens qui ont témoigné jusqu'au sang comme le laisse entendre l'épître aux Hébreux qui dit : vous n'y êtes pas encore passés, mais cela risque de vous arriver.

Cette parole comprend quelque chose de vrai, mais comment le discerner ? Pour prendre une image tout à fait new-look et à la mode, quel est le GPS, vous savez que c'est maintenant la grande mode que d'avoir un système de direction qui vous permet d'éviter les embouteillages grâce au pilotage par sa­tellite, quel est le GPS qui va nous permettre d'arriver à trouver exactement le bon chemin pour retirer la moelle et la force même de ce texte ?

Je vous en propose une interprétation qui je crois est assez classique, mais que l'on oublie souvent. Le christianisme, la foi chrétienne n'est ni une école de spiritualité au sens banal du terme, c'est-à-dire qui abolirait toutes les différences, ni une école du conformisme spirituel et religieux. Trop souvent on interprète le catholicisme parce qu'il a des prétentions universelles, comme ceci : tout le monde pareil, tout le monde obéit, tout le monde profil bas, pas de pen­sées non conformes, donc à ce moment-là la vie chré­tienne devient cette espèce de conformisme sans cou­leur, sans saveur et sans odeur. Mais pas davantage la foi chrétienne n'est une apologie de la violence, c'est-à-dire du fait d'affronter son désir au désir de l'autre, à la vie et à la mort pour le détruire. Il ne s'agit pas de cela.

Les images choisies par Jésus sont peut-être difficiles à comprendre aujourd'hui, mais elles sont très éclairantes. La première c'est l'image du feu : "Je suis venu apporter un feu sur la terre". Que signifiait pour les anciens, pour le monde juif de l'époque de Jésus, le feu ? Le feu, c'est essentiellement le feu qui éprouve. Quand vous passez quelque chose par le feu, et de ce point de vue-là c'était surtout la métallurgie que les gens avaient dans la tête, quand vous passez un minerai par le feu, il ne reste que ce qui doit être maintenu, préservé, ce qui est précieux. C'est pour cela qu'un psalmiste dit à Dieu dans sa prière : "Passe-moi au feu du creuset, Tu n'y trouveras pas d'impureté", d'un air de dire, Tu n'y trouveras que l'or précieux qui est dans mon cœur. Quand Jésus dit qu'Il vient apporter le feu sur la terre, Il dit : "Je viens ap­porter l'épreuve au bon sens du terme, non pas l'épreuve qui vous écrase à terre, mais l'épreuve qui trie ce qui tient au feu et ce qui n'y tient pas".

La première image que Jésus utilise pour parler de sa mission, c'est de dire qu'Il apporte le feu de la présence de Dieu et ce qui tient tiendra, et ce qui ne tient pas disparaîtra. Il présente donc sa mission et la vie des dis­ciples d'une façon tout à fait extraordinaire, c'est une sorte de mise à l'épreuve permanente. Et là, reconnaissez-le, nous touchons quelque chose d'extrêmement vrai dans nos vies. Que nous soyons très chrétiens, pas très chrétiens, très croyants, mal-croyants, mécréants, je ne sais pas quoi encore, on se rend bien compte que déjà au plan humain notre vie est une perpétuelle mise à l'épreuve de nous-mêmes par l'autre. Chaque fois qu'on est en face de l'autre, il y a à faire valoir ce que je suis, et normalement le meilleur de ce que je suis, non pas précisément la violence, mais la capacité d'entrer en relation avec l'autre, ce qui constituera le cœur du message chrétien : l'amour de l'autre. "Je suis venu apporter le feu sur la terre", Je suis venu vous apporter ce critère de ce qui fait la valeur de vos vies, c'est-à-dire, ou bien cela tient par l'amour de Dieu et des frères, ou bien cela ne tient pas.

De la même façon pour le baptême. A l'épo­que de Jésus, les rites de baptême se pratiquaient cou­ramment. Et quel en était le but ? C'était là aussi la purification symbolisée évidemment par le fait que le corps était purifié par le bain d'eau. On enlevait tout ce qui n'était pas vraiment du corps, c'est-à-dire la saleté, la poussière qu'on avait accumulé pendant le chemin, et l'on ne gardait que son corps en bonne forme. Donc, là encore, "Je vais être baptisé d'un baptême", c'est bien le baptême d'une purification qui va faire émerger ce que vraiment Je veux vous ap­porter : la puissance de la vie de Dieu. Et Jésus pré­cise en disant que cela ne se passera pas de manière "soft", mais cela se passera dans le tissu des relations humaines dans lesquelles on vit, à commencer par la famille. De toute façon, on n'avait pas attendu Jésus pour qu'il y ait des tensions entre les belles-filles et les belles-mères, et d'ailleurs aussi entre les belles-mères et les gendres et les beaux-pères et les belles-filles, généralisons complètement, mais Jésus veut dire que c'est dans le tissu de la vie quotidienne de la famille que va apparaître petit à petit le meilleur de soi-même. Vous le comprenez, ce que Jésus veut montrer ce jour-là à ses disciples, c'est une vision globale de la vie du baptême et de la vie chrétienne. C'est une vie chrétienne comme une certaine épreuve de soi-même au feu de la présence de Dieu, c'est une vie chrétienne au feu de l'épreuve de soi-même à travers la rencontre de l'autre.

C'est donc la conjonction des deux, la ren­contre du frère, de celui qui est en face de moi, de celui avec lequel je vis qui va me permettre de faire apparaître le meilleur de moi-même, et voilà qui donne un tout autre sens au baptême et notamment au baptême des petits enfants. Pourquoi baptise-t-on les petits enfants, c'est pour qu'effectivement ils soient baptisés du baptême du Christ, qu'ils entrent dans cette épreuve avec eux-mêmes qui ne les laissera pas macérer dans leur désir enfantin, mais qui à travers la confrontation permanente avec le désir et l'amour de leurs parents, va leur faire découvrir à la fois toutes les valeurs humaines et toutes les valeurs chrétiennes. Et c'est cela la vie chrétienne. C'est aussi pour cela qu'il y a une Eglise. Ce n'est pas simplement pour s'organiser. Pourquoi les chrétiens vivent-ils en com­munauté chrétienne ? C'est parce que la communauté chrétienne est précisément le creuset de la confronta­tion les uns avec les autres, parfois avec une certaine force et une certaine vigueur qui n'est pas réductible à de la violence. Il y a une très grande différence entre la force et la violence, on ne le sait pas mais c'est très différent, il y a une force de l'ordre, mais il n'y a pas une violence de l'ordre, en tout cas, il ne devrait pas y en avoir. C'est précisément parce qu'on vit dans ce contexte que petit à petit on découvre soi-même qui l'on est, son vrai visage d'éternité.

Pour nous aujourd'hui, lorsqu'on baptise Mé­lissa, et lorsque nous nous remémorons notre propre baptême, c'est cela que nous faisons. Nous essayons de retrouver la racine même de cette valeur person­nelle qui nous constitue, non pas dans le sens d'un conformisme religieux, de tous s'aligner sur le même moule et sur le même modèle, il n'y a pas de civilisa­tion de consommation de la religion, mais il n'y a que le souci de Dieu de faire apparaître à chacun la vérité de qu'il est ou de ce qu'elle est, ce moi éternel que Dieu a voulu pour chacun d'entre nous, et dont notre vie baptismale et notre vie sur la terre et notre foi chrétienne sont le moment de l'épreuve pour le faire apparaître le jour où le Christ viendra nous prendre définitivement dans la puissance de son Esprit.

 

 

AMEN