JE SUIS VENU POUR RECEVOIR UN BAPTÊME
Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 août 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Je reviens sur les versets qui précèdent : "Je suis venu pour recevoir un baptême et quelle n'est pas mon angoisse jusqu'à ce qu'il soit consommé !" Pour nous, le mot baptême est un terme technique qui désigne le premier des sept sacrements. Baptiser c'est faire entrer un enfant, un adulte dans la communauté chrétienne par le geste liturgique qui utilise l'eau comme symbole de la vie. Mais en grec, baptiser veut dire plonger. C'est pourquoi le véritable geste du baptême consiste à plonger, à immerger dans l'eau celui qui est introduit dans la vie de Dieu. Quand Jean-Baptiste a inventé ce geste, il plongeait ceux qui venaient vers lui dans les eaux du Jourdain et en même temps il annonçait un approfondissement de ce geste de conversion en vue de préparer un peuple réconcilié à la venue du Messie, par l'effusion de l'eau qui lave le corps et qui est le symbole de la grâce qui lave le cœur. Et il disait : "Celui qui vient après moi est plus grand que moi. Moi je vous ai baptisés dans l'eau, mais Lui vous plongera dans l'Esprit saint !" c'est-à-dire dans la présence de Dieu, dans la force vivifiante de Dieu. De fait le baptême de purification de Jean-Baptiste n'était qu'une préfiguration, une ébauche de ce baptême chrétien par lequel nous sommes immergés entièrement dans cette présence de Dieu, dans cet amour de Dieu, dans l'Esprit saint qui est le souffle même de Dieu.
Mais aujourd'hui Jésus nous parle d'un troisième baptême. Ce baptême mystérieux est éclairé par le verset qui précède : "Je suis venu apporter un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il soit allumé!" Il est clair que par ces images c'est de sa passion et de sa mort que Jésus veut parler. Dans un passage célèbre de l'épître aux Romains saint Paul nous explique de façon imagée comment le baptême est lié à la mort mais aussi à la résurrection du Christ. "De même que nous descendons dans la piscine", faisant allusion à la piscine baptismale telle que vous pouvez la voir dans certains baptistères comme à la cathédrale d'Aix, dans laquelle les baptisés étaient complètement immergés, descendant dans l'eau par un escalier pour remonter de l'autre côté, "de même que nous descendons dans la piscine et remontons de cette eau, le Christ est descendu dans la mort et il s'est relevé du tombeau pour une vie qui ne finit pas." saint Paul nous présente donc le lien entre le geste baptismal et le mystère de la Pâque du Christ, mais ceci n'est qu'une image. Ce que Jésus nous dit aujourd'hui va beaucoup plus loin.
Si le baptême est le don de la vie c'est parce qu'il est d'abord un passage par la mort. Il n'y a de vie, de vie véritable qu'au-delà de la mort. C'est tout le cœur du mystère pascal. Au début de notre vie chrétienne, le baptême nous fait entrer d'une manière anticipée dans cet itinéraire qui sera celui de chacun d'entre nous au terme d'une vie pendant laquelle nous nous serons laissé peu à peu configurer au Christ. Nous mourons réellement comme le Christ pour ressusciter comme Lui. La résurrection du Christ présuppose sa mort. Notre résurrection suppose le passage par la mort comme nous l'avons célébré hier pour l'assomption de la vierge Marie. Cela veut dire que la vie véritable ne peut prendre possession de notre être, dans sa profondeur et dans sa totalité car il s'agit d'une vie éternelle qui ne sera pas uniquement spirituelle, mais une vie du corps comme de l'âme, cela veut dire que la vie ne peut prendre possession de notre être tout entier que si notre être tout entier a d'abord accepté de passer par la mort, c'est-à-dire par le dépouillement, par le détachement de nous-même. Si l'homme n'avait pas péché, sans doute la vie de la terre aurait pu le conduire de façon progressive comme en un plan incliné jusqu'à la vie éternelle. A partir de cette vie terrestre qui aurait été comme un apprentissage de l'amour éternel, nous nous serions peu à peu éternisés. Dieu nous aurait petit à petit transformés à son image et nous serions entrés presque de plain-pied dans la gloire divine. Mais par le péché l'homme a tout brisé et au lieu de se laisser enseigner par l'amour de Dieu l'homme accapare tout et se replie sur lui-même. Tout ce que nous vivons, toutes les richesses de ce monde, toutes les beautés et les grandeurs de ce monde, par le péché nous les confisquons à notre profit. Au lieu d'en faire un lieu d'amour, un lieu de louange et de gloire, un lieu de partage et de don, un lieu de joie avec Dieu et avec nos frères, nous en faisons un lieu de division. Et c'est pour cela que Jésus veut révéler cette division qui est dans notre cœur, cette coupure que le manque d'amour et le péché réalise par la fausse paix, par les compromis. Il faut mettre à nu notre péché et c'est cela le rôle de ce passage par la mort, mort spirituelle, mort au péché. Il faut que nous prenions la mesure du mal qui est en nous c'est-à-dire de cette défiguration de nous-même, des autres et du monde pour que nous puissions renoncer à cet accaparement de toute chose, à cette manière que nous avons de tout dévier pour les ramener à notre propre et unique intérêt. Et seule la mort, une mort de chaque jour, et c'est en ce sens que le baptême nous initie à la mort, seule une mort à nous-même, seule une mort à notre égoïsme et à cette tendance presque irrépressible en nous de tout ramener à nous-même, seul un dépouillement nous permettra d'entrer dans la vie véritable qui est don, qui est ouverture, qui est renoncement, qui est partage, qui est amour. Pour aimer, il faut d'abord renoncer à être replié sur soi, à cet enfermement, à cette carapace dont nous entourons notre cœur pour nous consacrer davantage à nous-même. Cette attitude nous est tellement familière, elle est si ancrée en nous qu'il faut une véritable mort pour briser cette carapace de notre égoïsme et nous permettre d'accéder à la vraie vie.
Et Jésus qui est sans péché a accepté, comme le dit saint Paul, "d'être fait péché pour nous". Lui qui ne méritait pas la mort, qui n'avait pas besoin de la mort pour accéder à la vie, Il a accepté d'endosser notre mort pour nous guider sur ce chemin du dépouillement qui nous amène à la vie éternelle. Voilà pourquoi le baptême, qui est à l'origine et au cœur de la vie chrétienne, n'est pas seulement un événement au début de notre vie mais embrasse toute notre existence. Voilà pourquoi le baptême, pour être baptême dans la vie, un baptême dans l'Esprit de vie, un baptême dans l'Esprit Saint, un baptême dans la présence vivifiante de Dieu, un baptême dans le souffle vital de Dieu doit être un baptême dans la mort c'est-à-dire un baptême dans le renoncement, un baptême dans le dépouillement, un baptême dans l'acceptation de cette déchirure de la carapace de notre péché.
Voilà le sens de ce baptême que Jésus est venu nous apporter. Voilà le sens de ce sacrement qui est le cœur permanent de notre vie chrétienne : mourir au péché pour accéder peu à peu à la vie d'amour.
AMEN