L'EUCHARISTIE EST UN SACRIFICE
Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Je voudrais attirer votre attention sur le fait que ces paroles eucharistiques du Christ commencent et sont centrées sur une dimension qui n'est pas exactement l'annonce de la présence réelle mais davantage celle du caractère sacrificiel de l'eucharistie. En effet, le premier verset, celui qui fait basculer le discours sur le pain de vie d'une simple parabole : "Je suis le pain" comme Jésus dit ailleurs "Je suis le Berger, Je suis la Vigne". Ce qui fait basculer ce discours dans l'annonce proprement eucharistique c'est la parole suivante : "Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde ! Ma chair pour la vie du monde" c'est-à-dire ma chair donnée, offerte, livrée pour la vie du monde. L'eucharistie nous est donc, dès l'abord, présentée par le Christ dans sa dimension sacrificielle, c'est-à-dire comme une offrande, comme cette offrande qu'Il réalisera, ce sacrifice qu'Il offrira sur la croix. "Ma chair livrée pour que le monde ait la vie !"
Remarquez bien que dans le contexte de ce discours Jésus ne dit pas : ce pain que vous avez dans vos mains, malgré ses apparences de pain, c'est vraiment ma chair. C'est ce qu'Il dira à la dernière Cène et que nous redisons chaque jour à l'eucharistie pour affirmer notre foi en la présence réelle du Christ sous les apparences du pain. Dans ce discours Jésus a parlé du pain sous forme de nourriture. La nourriture véritable ce n'est pas le pain que l'on mange chaque jour, c'est ma présence en vous. La vraie nourriture, c'est l'offrande du sacrifice que je vous donne. C'est ma chair en tant qu'elle est offerte en sacrifice. C'est pourquoi les Juifs sont choqués : "Comment peut-Il nous donner sa chair à manger ?" Comment pouvons-nous consommer la chair de cet homme?
Le sacrifice. C'est une pratique de toutes les religions anciennes que d'offrir des sacrifices. Offrir un sacrifice c'est reconnaître la puissance absolue, souveraine de Dieu sur toute la création et plus particulièrement la puissance, le pouvoir de Dieu sur la vie et la mort. Pour manifester que tout appartient à Dieu, on offre ce qu'il y a de meilleur dans le monde. Ce qu'il y a de plus beau, de plus parfait on le lui offre en sacrifice c'est-à-dire qu'on le lui donne en le retirant de tout usage humain, terrestre, et pour cela le sommet du sacrifice, ce qu'on appelait chez les Juifs l'holocauste, consiste en la destruction complète de la victime qui, ainsi, disparaît. Dans un certain nombre de religions anciennes, pour offrir ce qu'il y avait de plus grand et de plus beau, on faisait des sacrifices humains. Dans la religion d'Israël Dieu a mis un terme à ces sacrifices humains. Quand Abraham se prépare à offrir son enfant en sacrifice à Dieu, Dieu arrête sa main. Dieu ne veut pas que l'homme mette à mort son semblable, fût-ce pour honorer la puissance divine. Alors, à défaut d'offrir des êtres humains en sacrifice, on a offert les plus belles têtes du bétail, les plus beaux moutons du troupeau, comme une sorte de symbole de la grandeur, de la beauté, de la perfection de la création. On offrait un être vivant en l'immolant, de telle sorte que soit manifesté ainsi que Dieu était le maître de la vie et de la mort. Ces coutumes nous semblent un peu barbares, un peu sauvages, mais elles ont constitué le fond de la religiosité de toutes les religions naturelles et de toutes les religions anciennes. Dans le temple de Jérusalem, Israël pratiquait encore des sacrifices d'animaux pour toutes les grandes fêtes.
Le Christ va entièrement transformer la signification du sacrifice. On n'offre plus un sacrifice à Dieu pour manifester sa grandeur, pour manifester qu'Il est le maître de tout, pour lui dire notre adoration, pour exprimer que nous ne sommes rien devant Lui ou ce qui existait dans certaines déformations des religions anciennes, pour se concilier la puissance divine, pour éviter que Dieu nous écrase de sa force, pour essayer d'attirer sur nous sa bienveillance plutôt que sa malédiction. On ne va plus offrir un sacrifice dans cette situation un peu humiliée de la créature prosternée devant son Créateur et qui cherche à rétablir une communication avec Lui, qui veut manifester que sa petitesse, sa pauvreté et son péché appellent au secours la puissance divine. Mais le sacrifice en n'étant plus l'offrande d'une victime mais en s'offrant soi-même, c'est cela que Jésus a inauguré sur la croix. En se donnant soi-même en sacrifice, en donnant sa vie, le sacrifice devient le geste suprême d'amour. Jésus nous l'a dit Lui-même : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime !" le sacrifice de la croix, c'est le geste suprême de l'amour du Christ pour son Père et pour nous. Ce n'est pas tant qu'Il s'immole, ce n'est pas tant qu'Il veut s'anéantir, mais Il veut tout donner. Donner jusqu'à l'extrême souffle de sa respiration, jusqu'à son dernier soupir, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il donne tout. C'est le geste de l'amour qui plutôt que de ramasser, d'accaparer, de tout recentrer autour de soi-même, ouvre les mains, donne et se donne.
Ainsi le sacrifice du Christ transforme complètement la notion ancienne de sacrifice et nous invite, non plus à nous concilier une divinité lointaine, non plus à nous prosterner devant un absolu qui nous dépasse, non plus à expier tant bien que mal nos péchés, mais à donner le fond de ce que nous sommes par un geste d'amour uni à ce geste infini d'amour du Christ qui se donne à son Père et qui se donne à nous. Le Christ offre sa chair en sacrifice pour le salut du monde. La chair ce n'est pas simplement notre dimension corporelle, notre matérialité, mais parce que c'est notre corps, notre matérialité, la chair c'est ce qui nous limite, ce qui nous isole des autres. Je sais bien qu'on entre en communication avec les autres par les yeux qui nous permettent de voir, par les oreilles qui nous permettent d'entendre, les cordes vocales qui nous permettent de parler. Certes le corps est un moyen de communication, mais c'est aussi ce qui nous individualise, ce qui fait de nous une portion de l'univers et, à la limite, ce qui rend incommunicable le secret le plus profond de notre cœur et ce qui rend inaccessible le secret le plus mystérieux du cœur des autres. Nous sommes, tant bien que mal, en essai de rencontre, en essaie de communication et de communion, mais il y a une incommunicabilité radicale de ce que nous sommes. Le corps est à la fois le lieu et le symbole de cette incommunicabilité, et par conséquent de cette limitation. Nous sommes un être à part des autres et qui n'occupe que cette portion de l'univers. Et par là même, en raison de notre chair, nous avons ce sentiment de notre fragilité. Nous savons que, parce que limités, nous sommes menacés, menacés par les autres et menacés par le temps car nous sommes aussi limités dans le temps qui petit à petit nous dévore. La mort est à l'horizon et le corps est le lieu de l'expérience de cette limite et de cette fragilité, de notre maladie, de nos infirmités, de nos incapacités et de notre fin. Et bien, parce que le corps est le lieu de notre fragilité, il est aussi le lieu de notre peur de nous perdre et donc le lieu de cet instinct de conservation qui nous fait nous ressaisir nous-même et nous protéger, essayer d'accaparer plus de richesses pour mieux nous asseoir, nous sécuriser et défier les limites qui nous menacent sans cesse. C'est pourquoi saint Paul emploie le mot de chair pour parler de l'égoïsme et du péché parce que cette fragilité de notre chair nous induit souvent à nous enfermer sur nous-même et à accaparer au lieu de donner.
Le Christ, en offrant sa chair, en donnant son corps sur la croix et en nous invitant à donner avec Lui notre chair, notre corps en sacrifice, nous invite à inverser ce mouvement de peur qui nous fait amasser toute chose autour de nous. Le sacrifice c'est le moment où, au lieu de tout ramener à soi, nous ouvrons les mains pour donner. Pour donner nos biens, pour donner ce qui nous entoure et pour nous donner nous-même et, à la limite, pour donner notre propre vie, pour accepter de tout perdre pour le donner aux autres. C'est le mouvement de l'amour qui se substitue à celui de l'égoïsme. Le sacrifice c'est donc le résumé de l'amour porté à son comble : tout donner et ne rien garder pour soi. C'est à cela que le Christ nous invite. Par l'eucharistie, le Christ ne nous donne pas seulement sa chair offerte en sacrifice pour nous. Il nous invite, en communiant à sa chair, à communier à son sacrifice, c'est-à-dire à participer à ce mouvement de don de soi, à cesser d'être des êtres de peur, d'égoïsme et d'accaparement pour devenir des êtres de don, des êtres de sacrifice, d'offrande, des êtres de partage, des êtres de communion. A fonds perdus, car il est bien certain que si nous donnons notre temps, nous ne le retrouverons pas, que si nous donnons nos biens, nous ne nous enrichirons pas, que si nous donnons notre vie nous mourrons. Il y a donc un don de nous-même qui est véritablement sacrificiel en ce sens qu'il n'est pas compensé. Et notre foi c'est que la résurrection est au terme de la mort, que l'amour est plus fort que la mort, que tout ce que nous avons donné, non pas au niveau des biens, au niveau du temps terrestre, non pas au niveau de la jouissance d'ici-bas mais à un niveau nouveau, nous donne la véritable joie, la véritable vie, la véritable richesse, le véritable amour. Voilà le centre de notre foi, le centre de l'eucharistie, le centre de l'évangile, voilà ce que le Christ nous dit aujourd'hui et à quoi Il nous invite.
Quand vous allez communier tout à l'heure au pain et au vin qui sont le corps et le sang du Christ, le corps livré en sacrifice, le sang versé jusqu'à sa dernière goutte par amour des hommes, quand vous allez communier, vous êtes invités à entrer dans ce mouvement du Christ qui se donne, vous êtes invités à donner, vous aussi, votre vie, votre chair, votre corps, votre sang, à donner tout ce que vous êtes pour unir votre amour à l'amour du Christ en croyant, qu'au-delà de ce don qui nous dépouille totalement, nous recevrons du Christ la richesse suprême de participer à sa joie car c'est cela le seul bonheur de tout donner pour trouver la joie de la communion et de l'amour, le bonheur suprême.
AMEN