LA DIVISION
Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (20 août 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Le Christ est venu apporter la division. On peut se dire que la division entre les belles-mères et les brus n'avait pas besoin d'attendre l'Incarnation pour se réaliser, mais pourquoi le Christ dit-il de façon si forte que la venue du Fils de Dieu sur la terre à travers son baptême, à travers le feu de sa Pâque, apporte la division ? Est-ce que ce n'est pas déjà assez des divisions que nous trouvons à l'intérieur de nos sociétés pour en plus se payer le luxe de divisions à l'intérieur de l'Église ? Ce n'était vraiment pas de cela que nous avions besoin ! Et si on y réfléchit un peu, quand on regarde l'histoire de l'Église, c'est une succession de divisions. Les premiers éléments de la foi n'étaient pas plutôt annoncés dans le bassin méditerranéen qu'il y avait déjà des hérésies redoutables dont nous n'avons même plus le souvenir, comme le marcionisme ou la gnose qui ont commencé à faire des ravages et diviser l'Église de façon extrêmement meurtrière car elles ont déchiré "la robe sans couture". Ensuite, dès que l'Église a connu la paix, elle a connu cette redoutable division qu'on appelait l'arianisme de ceux qui ne voulaient pas reconnaître que Jésus était le Fils de Dieu, était vraiment Dieu. Puis une autre hérésie qui ne voulait plus reconnaître que Marie était vraiment Mère du Fils de Dieu. Et si on continue cette énorme brisure entre l'Église d'Orient et l'Église d'Occident, puis plus proche de nous cette cassure, à l'intérieur même de l'Église d'Occident entre les catholiques et les protestants Toutes ces cassures vis-à-vis desquelles nous ne voyons aucun moyen de guérison. Et je dirais, car "nous ne sommes pas meilleurs que nos pères", qu'actuellement nous frisons, à tout moment, de redoutables cassures. Regardons nos communautés chrétiennes soit à un plan très local, soit à un plan plus large. Que de fois ne voyons-nous pas le démon de la division s'introduire, s'enfiler partout, pour le moindre motif, pour les moindres faits et gestes. Tout ceci est l'objet de débats, de commentaires ou d'appréciations variées. Ici, dans le midi, nous n'en sommes pas spécialement à l'abri. Ce qu'on appelle d'un mot un peu curieux la magouille n'est pas simplement réservé à la société civile. Plus largement, dans l'Église, ces redoutables tensions avec ce que l'on ne sait pas toujours très bien dénommer le traditionalisme, le conservatisme, de l'autre côté le progressisme qui projettent sur le profil de nos églises actuelles surtout occidentales, ces couleurs politiques de droite et de gauche, comme si cela avait un sens et une quelconque réalité d'être de droite ou de gauche vis-à-vis du Royaume de Dieu.
Bref, si l'on y regarde de près, le ver de la division est bel et bien dans le fruit de l'unité. Peut-être que vous me trouvez un peu pessimiste, mais c'est tout de même vrai que toute considération personnelle mise à part, être aujourd'hui pasteur d'une Église, c'est-à-dire être le signe de l'unité, je vous prie de croire qu'à certains moments, cela oblige à garder sérieusement les poings fermés dans ses poches ou sa langue soigneusement close et tenue pour ne pas aggraver la division face à certaines réactions ou attitudes. Je ne sais pas ce que pensait Jean-Paul II à la suite du schisme de Monseigneur Lefebvre mais cela devait au niveau de l'Église universelle quelque chose d'extrêmement pénible et qu'un pontife romain n'a pas envie de voir inscrire à l'actif ou au passif de son pontificat.
Or c'est très difficile de maintenir l'unité dans l'Église. Réfléchissez-y un peu. Je voudrais reprendre la comparaison de nos société modernes. Nous croyons tous de bonne foi parce que cela fait partie de la Vulgate politique et culturelle d'aujourd'hui que l'unité des États est une évidence, depuis que la République s'est proclamée "une et indivisible" au début de la Révolution. Mais si l'on y regarde de près, il ne suffit pas de faire défiler des petits soldats avec des lumières dans le tambour pour avoir l'impression que la République est une et indivisible. Je ne suis pas sûr que les citoyens français d'aujourd'hui aient une conscience aussi certaine de l'unité de leur société. Il suffit de regarder les manchettes de journaux pour se rendre compte des désaccords profonds qui traversent les sociétés modernes, la nôtre comme celle des autres. Mais qu'est-ce qui nous tient encore ? Je crois que c'est simplement la notion d'échanges économiques. Vous me direz que je suis très réducteur, mais j'ai beaucoup réfléchi à cette question et ne vois pas beaucoup d'autres raisons.
En effet, je ne connais pas beaucoup de citoyens français qui, mécontents du régime de la République, se feraient citoyens suisses uniquement pour des raisons politiques. Par contre, étant donné que nous vivons dans une société où le travail de chacun est à peu près garanti et rémunéré, on considère que ce n'est pas trop mal pour y vivre. Et dans la mesure où chacun trouve à peu près son compte de garanties pour son portefeuille, son compte en banque ou son carnet de chèques, on considère que les intérêts sont suffisamment liés pour préserver un minimum d'unité.
Or comment vient cette unité ? Elle tient à ce que nous dépendons tous les uns des autres et c'est précisément la notion d'échanges économiques. C'est pour cela qu'on s'efforce de toutes les manières de réguler tout cela en faisant intervenir l'Etat, les libertés individuelles, dans une mécanique extrêmement compliquée, et l'on peut se demander si ce n'est pas quelquefois un marché de dupes. Mais toujours est-il que c'est cela qui fait que nos sociétés se tiennent à peu prés. C'est le fait que nous soyons "réduits" à exercer les uns vis-à-vis des autres des échanges aussi honnêtes et confiants que possible.
Or, dans l'Église croyez-vous que le modèle est applicable ? Pas tellement parce que vis-à-vis de l'Église, nous sommes tous débiteurs. L'Église ne nous doit rien, mais nous nous devons tout à l'Église. Par conséquent les échanges ne sont pas à double sens mais à sens unique. Nous dépendons tous de la richesse maternelle, vivifiante de l'Église. Par conséquent, dans l'Église, nous sommes tous "consommateurs". Nous dépendons tous de la richesse même du mystère de l'Église. C'est la réalité qui nous nourrit. Et notre identité spirituelle et personnelle, nous la devons à l'Église, et ceci sans aucune contrepartie. L'Église ne nous doit rien, même si parfois on le pense. Même si parfois on trouve que l'Église ou les curés sont ingrats vis-à-vis de nous. C'est faux, car l'Église ne doit rien à personne, elle donne uniquement. Et ce que nous apportons à l'Église ce n'est rien ? Même celui qui consacre sa vie au service de l'Église, il peut poser le tablier le soir en se disant : "J'ai été un serviteur inutile !" L'Église ne doit rien au Pape, rien aux évêques, rien à ses prêtres (C'est peut-être pour cela qu'ils sont si mal payés !). Bref, il n'y a pas de dette dans le sens Église-fidèles ou Église, membres de l'Église. Nous sommes totalement dépendants d'elle.
Et c'est là peut-être que s'insinue mystérieusement le ver de la division, et ce mystère tout à fait moderne de la division sur lequel nous sommes tous plus ou moins tentés Essayez vous-mêmes de voir où en est le mystère de la division chez chacun d'entre vous. Il se répand actuellement dans l'Église, dans tous les paysages de l'Église, sans nuance aucune, un goût assez prononcé pour jouer la consommation selon ce qui me plaît et selon de dont j'ai besoin. C'est-à-dire que, pour beaucoup de chrétiens aujourd'hui, l'Église devient une sorte de service public spirituel dans lequel chacun va puiser selon ce dont il a besoin et juste ce dont il a besoin. Et si cela implique certaines-contraintes ou certains devoirs ou certains aspects de reconnaissance ou d'action de grâces, cela ne me concerne plus, je n'en ai plus besoin.
Ceci est extrêmement grave. Cela veut dire que, petit à petit, subrepticement, dans l'Église, se crée cette espèce de mentalité où chaque sujet individuel est roi, sa liberté religieuse intouchable, il se fabrique son dogme à partir des petits, morceaux qui lui plaisent, il se fabrique sa pratique religieuse selon la sensibilité liturgique qui lui plaît, il se bâtit son petit budget de solidarité, de bienfaisance ou de charité, selon les moyens qu'il juge nécessaires ou utiles. Bref, une sorte de religion qui n'est plus du tout du prêt à porter mais vraiment du sur mesure où chacun se taille le costume selon ses goûts et selon ses idées. Et c'est très exactement cela qui tue la plupart de nos communautés chrétiennes. Comme il y a, surtout en France, autant d'avis que de citoyens, il y aura effectivement autant de religions que de fidèles. Et sous prétexte d'une sorte de religion ou liberté religieuse absolument intouchable et intangible, si tout d'un coup j'ai envie de dire qu'il y a quatre personnes dans la Trinité, comme il est assez difficile de prouve le contraire, on pourra décréter que, dans ma religion, il y aura quatre personnes dans la Trinité. Vous voyez en quoi ceci peut-être germe de divisions et abîmer profondément l'unité. Et là-dessus, nous sommes tous plus ou moins pécheurs, pas simplement les fidèles mais aussi les prêtres.
Or le mystère de la division que le Christ est venu introduire dans notre monde n'es pas simplement celui du self-service où chacun prend la part qui lui convient. Le mystère de la division porte sur la division intérieure au sens où chacun d'entre nous, lorsqu'il a perçu le mystère même de l'Église, éprouve à quel point il est loin de l'unité que le Christ veut pour cette Église. La division est une division en tensions, une division en sortie de soi, une division en don de soi pour arriver vraiment à l'unité. Ce qui suppose qu'au lieu de cultiver de façon permanente des bienfaits spirituels au profit de l'image que l'on se fait de soi-même, c'est au contraire dans une sorte de mise à l'épreuve de nous-mêmes, mesurant à quel point nous sommes loin de la plénitude de l'unité que Dieu veut pour son Église que nous mesurons la division due à notre péché.
La division que le Christ est venu apporter sur la terre, ce n'est pas la division qui favoriserait l'isolement les uns des autres. C'est la division qui, au contraire, vient hâter par la Pâque du Christ, vient favoriser par la venue du Christ, sa mort et sa Résurrection, un véritable désir d'unité qui ne se fera pas au chacun pour soi et Dieu pour tous, formule qui n'a pas grande valeur théologique, mais qui se fera dans le fait que chacun d'entre nous saura mesurer que jamais nous ne sommes à la hauteur de l'unité et de la plénitude que le Christ veut pour nous tous, au cœur même de son Église.
C'est ce que disait la dernière phrase de l'épître aux Hébreux. "Vous n'avez pas encore donné le sang !" C'est cela que cela veut dire. Si on veut vraiment savoir ce qu'est le mystère de l'unité et de la communion, cela coûte et cela coûte ultimement notre mort, non pas que nous ayons à vivre comme des cadavres ou à obéir comme des cadavres selon la célèbre formule attribuée à saint Ignace de Loyola fondateur des Jésuites, mais au contraire que nous obéissions en sachant que, de toute façon, ce n'est que don de soi, ce n'est que par ce don de nous-même à une plénitude qui nous dépasse et non pas que nous mesurerions par nos propres prétentions, ce n'est que par ce don de soi-même au Royaume de Dieu, par le Christ mort et ressuscité pour nous, que nous découvrirons enfin la véritable plénitude de l'unité.
Le mystère de nos divisions est là. Il n'est pas dans l'éparpillement que nous essayons sans cesse de créer en faisant que le monde tourne autour de nous, ainsi qu'une certaine mentalité culturelle moderne nous y pousse très fortement, il faut le reconnaître. Le mystère de la division n'est que la marque en creux de tout ce qui, en nous, est encore incapable de la véritable unité, unité en nous, unité de tous dans le Christ, unité dans le cœur de Dieu.
AMEN