C'EST MA CHAIR

Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (14 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde !" C'est par sa chair que le Christ nous donne la vie, sa chair qu'Il nous donne à mange, dans cette eucharistie. La chair ce n'est pas seulement le corps, par opposition à l'âme ou à l'esprit, la chair c'est l'homme dans sa fragilité, dans sa faiblesse, dans sa limitation La chair c'est ce qui va s'usant au fil des jours, ce qui s'effrite de maladie en infirmité d'instant en instant, la chair c'est ce qui rend inexorable cet écoulement du temps qui nous entraîne vers la mort, la chair c'est cette partie en nous qui porte son appel vers le néant. La chair qui nous rend fragile, qui nous limite, c'est aussi ce qui enclôt notre esprit, ce qui le renferme sur lui-même, ce qui cir­conscrit notre être, ce qui nous donne notre localisa­tion, notre dimension mais qui aussi nous distingue, nous sépare, nous isole, rend notre vie incommunica­ble. Notre chair est opaque, rend difficile le contact du cœur avec le cœur de l'autre. Elle met comme une sorte d'intermédiaire un peu infranchissable car com­ment percevoir le cœur, l'esprit, la personnalité de l'autre à travers ce masque de la chair si difficile à déchiffrer ? La chair c'est donc ce qui limite notre capacité d'aimer car elle nous isole, nous rend vulné­rables, nous appelle à ce souci de nous-mêmes prio­ritaire en raison de cette précarité. La chair c'est cette fragilité de l'homme.

Mais en même temps, ce lieu de la fragilité de l'homme c'est aussi le lieu où l'homme, parce qu'il est vulnérable, est particulièrement attachant. Dieu nous aime dans notre fragilité qui rend particulièrement nécessaire sa tendresse, son amour. Parce qu'Il nous aime, Dieu ne vient pas nous chercher dans notre splendeur ou notre grandeur, dans la puissance de notre esprit, mais Il vient avec prédilection nous cher­cher là où nous avons besoin d'aide, là ou nous som­mes pauvres, là ou nous sommes petits, dans notre chair. Comme tout amour vrai, l'amour de Dieu va à celui qu'Il aime là ou il a davantage besoin d'être aimé. C'est pourquoi Dieu a une particulière tendresse pour la chair de l'homme. Loin d'être comme plu­sieurs philosophies païennes une exaltation de la grandeur de l'homme, notre foi chrétienne est une foi de miséricorde, de douceur et de tendresse. Elle n'est pas une recherche de la grandeur, elle est la traduction des sentiments vrais du cœur de Dieu qui vient vers nous, tels que nous sommes, et de façon privilégiée, dans cette fragilité de notre chair. Aussi bien Dieu a-t-il choisi de faire sienne notre chair. Jésus s'est fait homme. Jésus, le Fils de Dieu a pris "chair" dans le sein de la vierge Marie. Il a assumé cette fragilité, cette faiblesse, cette limitation de l'homme, non pas simplement pour s'y enfouir mais pour faire rayonner d'une manière plus extraordinaire sa présence au cœur de cette chair, au cœur de cette fragilité de l'homme, parce que c'est cela que Dieu a aimé et c'est cela qu'Il a voulu partager avec nous pour, au cœur même de notre faiblesse et de notre petitesse, faire éclater sa grandeur qui n'est pas celle d'une force, d'un orgueil, d'une réussite mais, la grandeur d'un amour. Et un amour sait épouser celui qu'il aime tel qu'Il est et plus spécialement dans ses failles et ses fractures parce que c'est là que l'on rencontre d'une manière privilégiée la palpitation du cœur de celui qu'on aime. Jésus a pris une chair d'homme, Jésus a pris une faiblesse d'homme.

Et cette chair, qui est fragile et vouée à la mort, Il y apporte le rayonnement de sa vie divine, non pas comme une contradiction mais comme un exhaussement dans la profondeur. En venant s'enfouir dans cette fragilité de l'homme Jésus y apporte une autre grandeur, non pas plus de santé ou de durée ou plus de force, mais plus d'amour parce que l'amour est la seule véritable grandeur qui peut transformer cela même qui est fragile et petit. En prenant chair, Jésus donne à cette chair une valeur infinie de lieu d'amour. Et cette chair, Jésus ne se contente pas de l'assumer pour nous être semblable, pour être notre frère dans cette faiblesse et cette fragilité. Cette chair, Jésus nous la donne pour qu'elle se mêle a notre chair. Jésus invente cet extraordinaire acte de fusion et de communion avec nous qui fait que, en mangeant sa chair, en prenant sa chair comme aliment de notre chair, sa chair vient se mêler à notre chair et apporter sa présence vivifiante au cœur de notre plus grande faiblesse et de notre fragilité. "Celui qui mange ma chair vivra par moi". La chair devient source de vie. La chair qui était vouée à la mort devient source, de vie quand elle est ensemencée par la chair du Christ. Et cette chair du Christ fragile comme la nôtre, venant à la fragilité de notre chair, y apporte toute la splen­deur et toute la force de sa tendresse, de sa douceur et de son amour et de sa proximité. Et ce qui pouvait apparaître comme séparation, comme limitation va maintenant s'ouvrir à la communion. Par la chair du Christ, notre chair va devenir en plénitude lieu de communion, ce qu'elle est déjà d'ailleurs naturelle­ment.

Si, comme je le disais au début, la chair nous isole elle est aussi le moyen pauvre certes, mais tel­lement précieux de communiquer les uns avec les autres, car c'est par le regard charnel que nous posons sur les yeux de chair des êtres aimés que nous entre­voyons quelque chose de leur cœur et de leur âme, c'est par le contact de nos mains qui peuvent toucher ceux que nous aimons que nous prenons la mesure de leur existence, c'est par les intonations de nos cordes vocales que nous pouvons transmettre quelque chose de notre esprit à l'esprit de ceux qui nous entourent. Oui, c'est dans la chair que nous nous rencontrons, si pauvrement que ce soit. Et bien, par la chair du Christ, cette rencontre va être magnifiée, déployée, infiniment dilatée. Petit à petit, notre chair va être transfigurée. La transfiguration de notre chair, ce n'est pas de lui enlever ce qui est fragilité pour en faire quelque réalité surhumaine, la transfiguration de notre chair, c'est le rayonnement de l'amour au cœur de la faiblesse, rayonnement qui fait que cette faiblesse devient le lieu de la plus grande force, qui fait que les barrières vont être brisées et la communion s'établir là où il y avait étanchéité. La transfiguration de notre chair, c'est de devenir lumière là où nous étions opa­ques, rayonnants là où nous étions enfermés sur nous-mêmes. Et cette lente transformation de notre chair par la chair du Christ, jour après jour, amour après amour, geste d'amour après geste d'amour, cette lente transfiguration de notre chair par la chair du Christ, Eucharistie après Eucharistie, débouche dans la résur­rection de la chair que nous affirmons au cœur de notre Credo, qui est la participation de notre chair à la résurrection du Christ, comme nous le célébrons en la fête de l'Assomption de Marie, prémices de notre propre résurrection. Oui, notre chair, ensemencée par la chair du Christ, devient vivante, devient de plus en plus vivante et source de vie, elle devient lieu de vie, et ce qui était voué à la mort, et ce qui passera inexo­rablement par la mort, se relèvera dans une vie sans fin. Ne cherchons pas à savoir de quelle manière et comment, car là n'est pas l'important. Ce qui est im­portant c'est de savoir que ce qui, en nous, est le plus faible et le plus fragile est appelé à la plus grande gloire et à la plus grande force, pour le plus grand rayonnement de l'amour de Dieu dans notre propre être, dans cet être de chair que Dieu a tellement aimé qu'Il lui a donné lumière et vie éternelle.

"Celui qui me mange demeure en moi, et moi en lui !" Oui, le Christ habite en nous et nous habite en Lui. Ce désir éperdu qui est celui de l'homme qui aime, de fusionner avec l'être aimé, de ne faire qu'un avec celui qu'il aime, ce désir que l'opacité de la chair empêche de réaliser, voilà que le Christ le réalise en nous. Il demeure en nous, Il est en nous, Il est nous, nous sommes Lui, nous sommes remplis de Lui, nous habitons en Lui, nous devenons sa propre chair. Notre chair est transformée par sa chair et sa résurrection est à l'œuvre en nous. En notre chair se déploie la force de vie de sa chair, et nous sommes promis ainsi, avec Lui, à un amour éternel, dans la transparence mer­veilleuse et splendide de notre chair glorifiée.

 

AMEN