LA PAIX

Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 août 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Voilà une page d'évangile qui ne correspond pas à ce que nous attendrions du Christ. Voilà une page d'évangile qui ne correspond pas aux valeurs universellement reconnues de nos jours, dans notre monde. N'est-il pas vrai que, pour nous et pour tous nos contemporains, et cela fait par­tie en quelque sorte du bien commun de la pensée actuelle, rien n'est préférable à la paix ? Il y a des "mouvements de la paix", il y a des journées de prière pour la paix, il y a des semaines où l'on se soucie de promouvoir la paix. Partout dans le monde, partout dans les cœurs, le désir de la paix est une valeur fon­damentale premièrement reconnue. Or le Christ nous dit : "Je ne suis pas venu apporter la Paix mais la guerre, mais la division." Et la division, aussi bien au niveau des peuples, ce feu qu'Il jette sur la terre, qu'au niveau des sociétés plus restreintes, des familles : "Là où il y aura cinq personnes, on se divisera, deux contre trois et trois contre deux, père contre fils, mère contre fille, belle-mère contre belle-fille." Nous voilà donc en face d'une affirmation du Christ, pour le moins choquante et qui nous invite, comme beaucoup de ces paroles de Jésus, à réfléchir sur nos idées tou­tes faites, pour essayer de les remettre en question et d'aller plus loin dans notre appréhension de la vie et du monde.

Ailleurs le Christ dit : "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix " et Il ajoute : "Je ne vous la donne pas comme le monde la donne." Il y a donc paix et paix. Toute paix n'est pas l'absolu que notre conscience moderne voudrait en faire. Ce n'est pas la paix à tout prix, ce n'est pas la paix à n'importe quel prix. La parole du Christ, dès l'abord, nous invite à une certaine relativisation de ces valeurs qui nous semblent spontanément aller de soi et l'emporter en toutes circonstances. La paix n'est pas le bien su­prême, en tout cas, ce n'est pas n'importe quelle paix qui peut réunir, rassembler nos cœurs, nos énergies, donner un sens définitif à notre vie. Si Jésus relativise ce mot et cette valeur de paix, c'est qu'il y a quelque chose de plus important, de plus profond, de plus fondamental qui donne valeur ou ne donne pas valeur à la paix. Il y a une paix qui est selon l'évangile : "Je vous donne ma paix !" et ce n'est pas celle du monde, il y a une paix qui n'est pas selon l'évangile, puisque le monde ne donne pas la paix comme le Christ veut nous la donner. Nous devons donc subordonner notre désir, notre lutte pour la paix à une valeur, à des va­leurs plus fondamentales encore. La paix au détriment d'autres valeurs n'est plus une paix véritable.

Pourquoi le Christ dit qu'Il est venu apporter la division ? Non pas pour le plaisir de diviser, non pas parce que l'idéal de Dieu serait que les hommes s'entretuent, s'entre-déchirent, s'ignorent, s'opposent, se heurtent, se dressent les uns contre les autres ? Ce n'est pas cela l'idéal de Dieu. L'idéal de Dieu c'est que nous nous aimions comme Il nous aime, et que par conséquent nous allions au plus profond de la com­munion entre nos cœurs. Mais précisément le mot de communion va plus loin que le mot de paix. Il peut y avoir paix dans l'omission d'un certain nombre de problèmes, dans l'obscurcissement d'un certain nom­bre de valeurs, il peut y avoir paix, on a parlé de la paix des cimetières il peut y avoir aussi la paix des malentendus, la paix des compromissions, la paix des mensonges, c'est cela que dénonce le Christ. Il n'y a de paix véritable, il n'y a de paix qui puisse apporter réellement la joie, l'équilibre au cœur des hommes, qu'une paix construite sur la vérité. Ce qui divise les hommes vis-à-vis du Christ, c'est d'abord l'adhésion à sa personne, et sa personne est vérité. "Je viens ap­porter la division, et on sera deux contre trois et trois contre deux" parce qu'il n'y a d'union possible, il n'y a de paix possible, il n'y a d'unité possible que sur l'ad­hésion à la personne de Jésus. A la personne de Jésus connue explicitement ou recherchée implicitement, je ne dis pas qu'il faut que tous les hommes soient expli­citement chrétiens pour que la paix puisse advenir, mais il faut que les hommes qui veulent construire la paix recherchent le visage du Christ explicitement reconnu ou recherché à tâtons et dans la nuit, mais dans le sens véritable où se trouve ce visage du Christ.

Qu'est-ce que le Christ ? Le Christ, c'est d'abord la vérité. On ne peut construire la paix que sur la vérité. Il n'y a pas de paix dans les "à peu près", dans les approximations, il n'y a pas de paix dans les silences où on laisse tomber une partie des problèmes parce qu'on n'ose pas les aborder, il n'y a pas de paix au détriment d'une partie d'une famille ou d'une po­pulation, il n'y a pas de paix quand un certain nombre sont dans l'injustice, il n'y a pas de paix quand les uns écrasent les autres. Il est facile d'établir la paix en soumettant tout l'ensemble des hommes à un seul d'entre eux. Mais si nous fondons la paix sur la vérité, alors cette paix est la paix de l'évangile. C'est dire que la tolérance n'est pas une valeur absolue et qu'il faut y regarder à deux fois avant d'en faire un critère. Je ne prêche pas pour autant l'intolérance, car ces paroles du Christ dans l'évangile commencent par deux affir­mations énigmatiques mais qui peuvent nous éclairer sur la suite, sur ce critère qui permet de distinguer la paix véritable de la fausse paix, et de lutter contre la fausse paix même s'il faut pour cela passer, pour un temps, par des divisions.

Le Christ nous dit deux choses. D'abord : "Je suis venu apporter un feu sur la terre et quel n'est pas mon désir que ce feu soit enflammé et qu'il embrase la terre !" La paix ce ne peut pas être une paix de déses­poir, ca ne peut pas être une paix d'immobilisme, la paix ça ne peut être qu'une marche en avant, ce qui suppose un but commun, ce qui suppose une orienta­tion commune. On va vers quelque chose, la paix véritable est une construction active. Si la paix se fait négativement, par retrait, par recul, par abstention, à ce moment-là, cette paix est mauvaise. Il n'y a de paix que remplie d'une plénitude de sens, d'un désir d'aller plus haut, vers le mieux. Par conséquent, ce n'est pas l'intolérance qui peut résoudre le problème de la paix véritable par opposition à la fausse paix, c'est la mani­festation, le partage d'un enthousiasme, d'une foi, d'un désir, d'une foi au moins humaine, d'un désir com­mun. C'est en se mettant debout, c'est en marchant, c'est en allant quelque part que l'on construit la paix et non pas en s'asseyant ou en se bouchant les yeux. "Je suis venu apporter un feu", il faut que ce feu s'en­flamme et embrase la terre Si nous voulons être des hommes de paix, il faut que nous ayons dans le cœur un feu capable d'allumer notre être, capable d'allumer aussi un brasier autour de nous, un feu, un dyna­misme, une vie, un but, un sens.

Et il y a une deuxième parole du Christ qui suit immédiatement : "Je suis venu recevoir un bap­tême et quelle n'est pas mon angoisse jusqu'à ce qu'il soit accompli !" baptême veut dire plonger. Le Christ vient pour être plongé, plongé non pas dans l'eau, (Il l'a déjà été au Jourdain par Jean-Baptiste, non pas seulement dans l'Esprit Saint (Il nous l'a promis et Lui-même est rempli sans mesure de l'Esprit Saint), mais dans sa passion, dans sa mort. Il est venu pour être plongé dans la mort, comme Jérémie dans la fosse de boue. Il est venu pour subir la passion, les outrages. "Et quelle n'est pas mon angoisse que ce baptême soit accompli !" C'est dire que, si nous vou­lons construire la paix, ce n'est pas du haut de notre certitude qui répandrait l'intolérance sur toutes les opinions des autre si nous voulons établir la paix, il faut d'abord que nous souffrions dans notre chair de l'établissement de cette paix, et que nous souffrions dans notre chair des divisions et du péché, de notre péché d'abord et aussi du péché de nos frères les hommes. Il faut que nous portions en nous le poids, le prix de cette paix. On ne construit pas la paix à bon marché. On ne construit pas la paix, à l'intérieur d'une famille, sans se donner le désir et la volonté de passer par le sacrifice. On ne construit pas la paix dans une société, or ne construit pas la paix entre les nations sans passer par un certain nombre de sacrifices. La croix est le chemin unique et nécessaire pour parvenir à la vie.

Alors, tout à la fois, la paix se construit sur cet immense élan de vie, ce feu qui doit embraser le monde, et la paix se construit aussi sur cette accepta­tion de porter dans notre chair, de porter dans notre cœur, de porter dans notre vie, la souffrance des divi­sions des hommes. Ces divisions, le Christ ne les veut pas, Il ne les crée pas, Il les révèle parce qu'elles existent, parce que les hommes ne s'aiment pas, parce que les hommes ne se comprennent pas, ne cherchent pas à se comprendre, ne se regardent même pas. C'est pourquoi ces divisions qui existent, il ne sert à rien de les nier comme si elles n'étaient pas là, il ne sert à rien de faire mensongèrement une impasse sur ces divi­sions, il faut les résoudre, il faut parvenir à une paix conquise sur ce déchirement qu'il y a en nous et au­tour de nous. Mais on ne peut conquérir la paix, on ne peut conquérir l'unité qu'en portant en soi, dans son cœur, dans sa chair, la souffrance de cette division, la souffrance de ces refus, refus dont nous ne sommes pas seulement les victimes, dont nous ne sommes pas seulement les témoins, mais dont nous sommes les acteurs. Et c'est pourquoi nous souffrons d'abord par notre faute, avant de souffrir par la faute des autres. Et c'est d'ailleurs tout un, car, il n'est pas nécessaire d'établir des responsabilités pour savoir qui est cou­pable des divisions, qui est coupable du manque d'amour.

Il faut donc que nous travaillions pour une vraie paix sans nous contenter de faux semblants et d'apparences mais une paix dont nous devons savoir qu'elle ne se construira que sur notre renoncement, sur notre sacrifice, qu'elle ne se construira que dans le feu lumineux de la vérité qui nous appelle, qui nous conduit et qui seule pourra véritablement nous ras­sembler et nous donner la joie.

 

AMEN