LA VIE DE DIEU EN NOUS
Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
"Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie". Dans ce passage du discours du Christ à la foule des juifs, après le miracle de la multiplication des pains, vous avez peut-être remarqué l'insistance constante de Jésus sur la vie. Si Jésus a choisi de nous donner sa chair comme une nourriture, son sang comme une boisson, c'est parce que la nourriture, la boisson, c'est ce qui nous fait vivre. L'aliment, c'est ce qui constitue et reconstitue sans cesse notre propre être, pour lui permettre d'être vivant. L'eucharistie, la chair du Christ, le sang du Christ donnés en nourriture et en boisson, c'est en nous la source de la vie : "Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous." Le Christ se présente donc à nous comme celui qui est la source de la vie, la source de l'existence, la source de ce jaillissement permanent, de ce dynamisme intérieur qui nous permet d'être des vivants.
Mais cette vie n'est pas seulement la vie du corps, n'est pas seulement la vie de la terre. Cette vie que Jésus appelle vie éternelle parce qu'elle n'est pas une vie passagère, fragile et menacée, parce que c'est une vie durable, une vie qui n'a pas de fin cette vie, Jésus nous en donne le secret. Le secret c'est que cette vie qui nous est communiquée par la chair du Christ, par le sang du Christ, donnés en nourriture et en boisson, cette vie lui vient du Père. "De même que le Père qui est vivant me donne la vie et que je vis par le Père, de même celui qui Me mange vivra par Moi !" C'est là le mystère profond de cette vie qui est la vie véritable qui est notre vie véritable."Je vis par le Père, et celui qui me mange vivra par Moi !" Vivre, ce n'est pas seulement l'épanouissement des virtualités d'un être, vivre ce n'est pas seulement l'auto construction d'un être par lui-même pour sa propre plénitude, vivre, c'est vivre par quelqu'un. La vie, la vie véritable, celle que le Christ nous donne, est une vie par quelqu'un d'autre et pour quelqu'un d'autre.
Cette vie que le Christ nous apporte est essentiellement une vie de relation, de relation à l'autre et d'abord de relation fondamentale à cet autre qu'est le Christ, comme la vie du Christ est celle relation plus fondamentale encore à cet autre, pour Lui unique, qu'est le Père : "De même que le Père est vivant, et que je vis par le Père, de même vous aussi, si vous mangez ma chair, vous vivrez par Moi !" La vie n'est pas une prétendue autonomie d'un être qui se suffirait à lui-même, la vie est constamment source à laquelle on s'abreuve, la vie est constamment jaillissement par lequel on se donne. La vie c'est un échange, c'est une réception et un don. Aucun vivant ne peut vivre en autarcie, en autonomie. Et plus exactement, toute la densité, toute la plénitude, toute l'autonomie du vivant suppose sa relation aux autres vivants, une relation par laquelle il se reçoit et par laquelle il se donne. Et tous ces liens innombrables tissés entre les vivants, par lesquels les vivants se donnent et se reçoivent les uns des autres, ont leur source radicale et leur explication fondamentale dans cette relation du Père et du Fils qui rejaillit sur l'univers, par laquelle le Père se donne au Fils et le Fils vit par le Père et pour le Père, et ensemble ils se donnent au monde, à nous pour que le monde, pour que nous vivions par le Christ et pour le Christ, et ainsi que nous vivions les uns par les autres et pour les autres.
C'est ce don radical de vie qui est cela même qui nous fait vivre. Nous recevons notre vie et nous donnons la vie, et ainsi la vie, comme un dynamisme, comme un courant, nous traverse, nous fait vivre, nous donne cette vitalité qui ne se comprend que par cet échange perpétuel. Vivre par le Christ comme le Christ vit par le Père, c'est vivre dans un état d'ouverture, d'accueil, de réceptivité, c'est vivre dans un état de non-suffisance dans un état de dépendance, non pas une dépendance que nous devrions d'abord concevoir comme une limitation, mais une dépendance qui est au contraire source d'un enrichissement permanent, car contrairement à ce que nous imaginons de façon un peu trop simple, la richesse ce n'est pas quelque chose qu'on amasse pour le garder pour soi, la richesse c'est cet échange perpétuel par lequel nous augmentons l'amplitude de notre être de l'amplitude de tous les autres êtres, et nous augmentons le dynamisme de notre propre être par le don de ce que nous sommes aux autres. C'est dans cet échange permanent qui a sa source première dans le don absolu que le Père fait de soi au Fils, et que le Fils fait de lui-même au Père, c'est dans cet échange permanent dont la source se trouve ainsi entre le Père et le Fils, c'est là que réside notre vraie vie.
Et c'est pourquoi le Christ nous donne sa vie sous forme de sa chair comme nourriture et de son sang comme boisson, mais de sa chair livrée, de sa chair donnée, de son sang versé. Le corps et le sang du Christ nous sont donnés dans l'acte du sacrifice où le Christ offre, donne, abandonne sa vie, abandonne sa propre chair et son propre sang pour nous : "Je suis le pain vivant descendu du Ciel, et le pain que je vous donnerai, c'est ma chair donnée pour le monde." Il y a un lien étroit, intrinsèque entre cette donation de vie que le Christ nous fait par l'eucharistie et le sacrifice par lequel le Christ se livre à nous sur la croix. C'est dans ce geste d'abandon, de donation, de transmission jusqu'à la dernière goutte de son sang, jusqu'au dernier souffle de sa vie, c'est dans ce geste-là que s'accomplit la communication de vie. C'est en donnant sa vie que l'on donne la vie. C'est en donnant tout ce que l'on est que l'on atteint à la plénitude de son être, pour soi et pour les autres. Car si la vie est cet échange permanent, il n'y a rien de plus vivant que le fait de tout donner à ceux pour qui l'on vit. Et le Christ est allé jusqu'au bout de ce don, en ne gardant rien pour Lui mais en s'offrant totalement en sacrifice. L'eucharistie c'est le sacrifice de la croix parce que le sacrifice de la croix est la source véritable de toute vie, et nous vivons du Christ parce qu'Il a tout donné pour nous, parce qu'Il n'a rien gardé pour Lui, parce qu'Il s'est offert totalement en sacrifice.
Et si le Christ vit par le Père et vit pour nous, et si c'est cela qui est la source de notre propre vie, alors nous aussi nous ne pouvons que vivre par Lui et vivre les uns pour les autres. Le sacrifice n'est pas une difficulté à surmonter, un moment d'épreuve à traverser, le sacrifice, c'est la loi même de la vie, c'est l'arrachement à cet enfermement, par lequel nous sommes sans cesse tentés, pour vivre vraiment, c'est-à-dire pour nous donner. Et si se donner est pénible, si cela fait mal, c'est parce que nous sommes toujours tentés par cette mort qui apparaît comme un confort et une tranquillité et comme l'apaisement du repliement sur soi. Mais il n'y a pas de vie dans cette sorte d'enfermement et dans cette fausse paix. La vie véritable, c'est ce don sans cesse renouvelé et qui va jusqu'au bout du don, et c'est cela le sacrifice, et c'est cela qui nous fait vivants. Et c'est pour cela que, vivant de la vie du Christ qui est une vie donnée jusqu'au bout, et vivant par le Christ, comme Lui en nous donnant vraiment à Lui et les uns aux autres, nous parvenons à une vie qui n'a pas de fin, qui est la vie éternelle. Et Jésus dit : "Et je vous ressusciterai au dernier jour !" Le Christ ne peut nous ressusciter que parce qu'Il est vivant et parce que nous sommes vivants de sa vie, c'est-à-dire que parce qu'Il a tout donné dans l'acte de sa mort, et parce que, à son image, nous sommes appelés à tout donner. Et c'est en donnant tout que l'on reçoit la plénitude de la vie.
On ne possède vraiment que ce que l'on donne. Ce que l'on garde pour soi n'existe plus, se décompose, se transforme en néant, en rien. Seul ce que nous donnons nous appartient vraiment, parce que seul ce que nous donnons nous fait vraiment vivre et nous constitue vraiment comme des êtres dans la plénitude de leur dimension, de leur existence et de leur vitalité. L'eucharistie est une nourriture parce qu'elle nous invite au don de nous-même. L'eucharistie est une vie parce qu'elle est en nous source d'amour. L'eucharistie, c'est la vie éternelle parce que c'est en nous le principe d'un don total, et seul ce don total, renouvelé chaque jour, envahissant progressivement tout notre être, seul ce don total peut constituer en nous ce qui ne mourra plus, ce qui ne mourra jamais, parce que c'est la participation à la vie même de Dieu, car "Dieu est amour !" c'est-à-dire Dieu est don sans repentance, don qui ne garde rien pour soi, abandon total de soi. Et c'est ainsi que Dieu est vivant, et il n'y a pas d'autre vie. Et c'est ainsi que nous pouvons, nous aussi, vivre par Lui et vivre pour Lui, et vivre par les autres, et vivre les uns pour les autres, dans cette plénitude dont Il est la source éternelle.
AMEN