IL Y A LE FEU AU CIRQUE!
Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du Temps Ordinaire – année C (17 août 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé, je dois recevoir un baptême. Quelle angoisse est la mienne jusqu'à ce qu'il soit accompli. »
Frères et sœurs, je sais ce que vous pensez, en Provence, ce n'est peut-être pas très opportun, du point de vue pastoral, d'évoquer une figure de Jésus qui apporte le feu sur la terre. Ça y est, on a compris, ce n’est pas la peine d'insister. Pour autant., l'évangile que nous venons de lire est d'une grande actualité, non pas à cause des feux de forêt et de broussailles dans le département de l'Aude, mais pour une tout autre raison que je voudrais éclairer par une citation, un épisode réel à l'époque – ça s'est passé à Saint-Pétersbourg en 1836 – qui a été évoqué par quelqu'un que vous connaissez tous, mais dont vous ne reconnaîtrez peut-être pas le style ici. C’est un théologien bien connu, voici ce qu'il écrit.
« Kirkegaard nous a raconté par un petit épisode célèbre l'histoire du clown criant au feu. L'histoire se passe à Saint-Pétersbourg. Le feu s’était brusquement déclaré dans un cirque ambulant. Aussitôt, le directeur envoya le clown, déjà costumé pour le spectacle, au village voisin où le feu menaçait de se communiquer également à travers les chaumes. Le clown se rendit en hâte au village pour appeler les gens au secours du cirque en détresse, mais les villageois accourus aux cris du clown, crurent à un stratagème habile pour les attirer au spectacle et se mirent à l'applaudir en riant jusqu'aux larmes. Le clown avait plutôt envie de pleurer. Il s'efforça en vain de les conjurer et de leur démontrer qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie, mais que le cirque était bel et bien la proie des flammes. Et plus il insistait, plus on riait, plus on trouvait son jeu excellent. Quand finalement le feu eut gagné le village, il était trop tard pour intervenir. Le cirque et le village furent pareillement ravagés. »
Qui nous a raconté cette histoire ? Le premier, c'est un philosophe que vous connaissez peut-être car vous êtes tous très cultivés. C'est Kierkegaard. Mais celui qui l'a raconté et qui l'a rendu vraiment populaire, c'est Joseph Ratzinger, qui n'était pas encore pape, mais dans un des premiers ouvrages qu'il a écrits et qui s'appelle Foi chrétienne hier et aujourd'hui, toujours d'actualité – c'était le Ratzinger de la petite quarantaine, expert au Concile et tout ce que vous voudrez – il a raconté cette histoire en la romançant. D'ailleurs je ne suis pas sûr qu'il ait relu le texte de Kierkegaard parce qu'il semble qu’à l'origine du récit, c'est effectivement à Saint-Pétersbourg que l'histoire du cirque ou du théâtre en flammes s'est passée.
Son commentaire – je le simplifie parce qu'il y en a 180 pages… – est le suivant : la situation de ceux qui, par le ministère, par le souci d'annoncer la parole de Dieu, doivent s’adresser aujourd'hui au monde moderne, est une situation extrêmement difficile. Quel est l'enjeu ? Ceux qui proclament la parole, ceux qui annoncent le salut, sont des gens qui utilisent une parole d'il y a vingt siècles. C'est une parole bien connue, mais là, Joseph Ratzinger insiste beaucoup, tout à fait décalée par rapport à la mentalité moderne. C'est presque aussi décalé que le costume du clown par rapport aux personnes auxquelles il va annoncer que le feu est en train de se répandre et de les menacer.
Il y a un décalage complet entre la situation du clown qui veut dire : « Attention ! il y a le feu » et les gens du village qui rigolent à gorge déployée en entendant ce clown leur annoncer la mauvaise nouvelle. Ils trouvent qu'il est vraiment doué pour faire croire des choses qui n'existent pas. Car les gens du village ne pensent pas du tout que le feu les menace. Il dit que c'est la situation des théologiens, parce qu'il est en train d'écrire un de ses premiers ouvrages. C'est un peu la difficulté de l’annonce de l'Évangile : il y a un décalage total entre l'univers culturel, le savoir-faire du clown qui est complètement dans un univers isolé – il raconte des histoires qui font rire tout le monde – et d'autre part les villageois qui eux ont le sens du réel, et savent vraiment ce qu'est la réalité et ils pensent que ce n'est pas possible qu'il y ait le feu qui menace leur village.
D'une certaine façon, c'est déjà un peu ce que le Christ nous annonce ici dans la parole que nous avons entendue, avec précisément les mots qui évoquent le feu et la noyade. Mais c'est un peu différent car dans le cas du Christ, quand Il annonce la parole que nous venons d'entendre, Il sait de quoi Il parle. Il sait aussi qu'Il est venu pour faire partager à ceux qui L'écoutent une expérience qu'ils sont susceptibles de faire et d'entendre. On n'est donc pas du tout ici dans la différence, la coupure culturelle, on est vraiment devant le paradoxe d'un homme qui annonce à ses frères juifs que maintenant, l'enjeu de l'existence du monde, l'enjeu de l'avenir de l'homme, c'est le mystère à la fois de recevoir le feu de l'Esprit, et en même temps de recevoir l'eau du baptême.
Vous remarquerez que ce qui fait la spécificité de ce texte, c'est que le clown lui-même – là en l'occurrence, Jésus sait encore plus – sait exactement de quoi il parle parce que déjà, d'une certaine façon, il le vit. Il est déjà complètement plongé dans le danger de la brûlure du feu, il est complètement exposé à l'eau du baptême, qui peut détruire et abîmer la réalité. On est là devant un vrai paradoxe. Ici, l'évangile nous dit que contrairement à ce que l'on dit trop facilement, l'évangile n'est pas là pour nous dire qu’il y a des mauvais moments à passer, mais que la vie est belle, et puis de toute façon, ça se terminera bien, on ira tous au paradis. On l'espère, mais ce que Jésus veut dire ici, c’est que le chemin pour y parvenir, pour y entrer, n'est pas du tout facile à suivre et à gravir. Ce chemin passe par notre confrontation au mystère du feu qui brûle l'humanité, au mystère de l'homme baptisé qui est plongé dans la mort. Dans ce texte, le thème du baptême est celui de la destruction, de la mort. Pour les anciens, il n’y a rien de pire que l'eau, parce que même si de temps en temps elle nous donne à boire, la plupart du temps, c’est l'eau de la mer, l'eau des inondations, l'eau de la dévastation du territoire. Ils en savent quelque chose, comme nous, voire plus.
Déjà dans le Christ, il y a un décalage entre celui qui paraît comme un inventeur de jolies histoires ou de jeux de scène, le clown, et la population qui rigole à gorge déployée en disant que ce n’est pas possible, ça n'aura jamais lieu. D'autre part la population qui, elle, a tout son bon sens et sait ce que c'est que la vie, n'a jamais eu d'incendie qui a menacé le village. Donc il nous raconte des histoires et même simplement, il veut essayer de nous faire peur et c'est tout. Ça, c'est déjà un vrai paradoxe. Mais ce que je voudrais dire aujourd'hui, c'est peut-être encore plus grave.
En effet, dans le cas du clown et du village menacé par le feu, c'est un cas facile à imaginer, au moins de la part du clown qui annonce la vérité et ce sont les hommes qui ne le croient pas. Autrement dit, il y a un vrai témoin. Mais actuellement, que se passe-t-il ? Il se passe que nous venons d’assister à une grande démonstration je n'ose pas dire clownesque, bien que les deux interprètes aient un certain sens du théâtre, une grande manifestation qui nous laisse penser que le monde va très bien. Il n’y a pas de problème, on a parlé de guerre, mais où avez-vous vu la guerre ? Il y a deux extraordinaires témoins qui vont venir effacer tout ça et nous laisser tranquilles. Bref ici, les rôles sont aussi assez inversés, mais d'une autre manière. Dans le cas des principaux protagonistes, ils disent : « N'exagérons rien, tout va bien se passer. De toute façon, il n'y a qu'un pyromane au monde, c'est le chef d'un petit pays qui ne mérite même pas de considération puisqu'on ne l'invite pas pour discuter de l'avenir de son pays. Et d'autre part, il y a ce monde qui s'affole inutilement, qui croit qu’il peut arriver des choses très graves et que ce n'est pas la peine. En réalité, ça n'est pas dangereux du tout. Il n’y a rien, il ne se passe rien. »
Ici, nous avons exactement le même cas de figure, mais inversé. Là où la société commence à se demander ce qui va arriver, on organise une petite séance de spectacle en Alaska, tranquille. On y explique que finalement tout va bien. Tout le monde s'entend très bien, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, même les ennemis depuis une centaine d'années.
Frères et sœurs, nous sommes ici dans la même situation : autre chose est d'interpréter ou d'annoncer ce que l'on veut, et autre chose que ça corresponde à la réalité. Et là on peut toujours se dire : c'est comme ils disent, effectivement pour apaiser la situation, il suffit de prendre un peu de calmant et tout ira beaucoup mieux du point de vue international.
Mais frères et sœurs, nous sommes, nous, les témoins de la vérité. Ce que nous disons comme vérité sur le monde et sur la société d'aujourd'hui, ce n'est pas que tout va bien. Après tout, les gens qui s'inquiètent ont le droit de s'inquiéter ! C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui. En fait, nous sommes devant une situation humaine, sociétale, mondiale dans laquelle on ne sait plus qui croire. Entre ceux qui veulent vous dire ou nous dire que tout va bien et qu’il n’y a pas de souci à se faire et que cela va s'arranger, que le droit et la liberté des peuples, sont un petit détail qu'il convient de ne pas trop développer. Et d'autre part, le fait qu’on s'interroge sur le fait qu'il y a une sorte de déconsidération totale du droit international, par le seul goût de la force. On peut quand même se poser des questions. Il n'y a pas de réponse toute faite. C'est sans doute ce qui fait qu’aujourd’hui encore, nous devons être plus vigilants que jamais.
Le Christ a répandu le feu sur la terre, mais ce feu peut être utilisé pour essayer d'éviter ou de détruire, mais sans voir exactement la nécessité de ce feu et pourquoi il nous amène parfois à des considérations beaucoup plus courageuses que celles que nous pourrions imaginer. Nous sommes dans une situation où l'on ne sait pas ce qui va advenir de la crise et de la difficulté qui est engagée depuis maintenant trois ans. Il s’agit de savoir exactement ce que le monde va devenir par la volonté de deux ou trois chefs d'empires qui petit à petit se mettent d'accord pour traiter la liberté de l'homme comme un simple moyen de calmer l'humanité et de la rendre docile à tout ce qu’ils désirent et souhaitent.
Frères et sœurs, nous avons été baptisés d'un baptême, nous avons porté au moment de notre baptême, le feu sur la terre, c'est le Christ, c'est l'Esprit. Mais quel est le critère de ça ? Ce n'est quand même pas le fait de pratiquer l'anesthésie globale de l'humanité. C'est le fait de nous mettre devant la vérité même de ce qu'est l'homme. Qu'on ne vienne pas nous dire que l'Église dans ces cas-là n'a pas son mot à dire parce que c'est simplement les hommes qui dans leur autonomie fictive ou bien manipulée, vont devenir les maîtres de leur destin. C'est le fait que l'humanité est créée pour la liberté et qu'on ne peut pas la traiter comme n'importe quoi.
Frères et sœurs, méditons sur l'histoire du clown et du village en feu ou menacé par le feu, telle que nous la raconte Joseph Ratzinger quand il était simplement un prêtre du diocèse de Munich, et qu’elle nous aide encore aujourd'hui à réfléchir sur les enjeux actuels de la foi et de la présence de l'Église dans ce monde.