LA RELIGION EST-ELLE D'ORDRE PRIVÉ?

Is 56, 1 + 6-7 ; Rm 11, 13-15 + 29-32 ; Mt 15, 21-28
Vingtième dimanche du temps ordinaire – année A (20 août 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pour vous permettre d’échapper aux torpeurs de la canicule, je vais essayer d’être le plus bref possible. Je reconnais que dans une église à 27°C, l'effort d'attention est considérablement mis à l'épreuve. Je veux prêcher sur un tout petit détail, la réflexion de cette femme qui nous frappe toujours : « Les petits chiens ont bien le droit de manger les miettes qui tombent de la table ».

En fait, ce texte est drôlement intéressant car il raconte une histoire presque imprévisible : Jésus va dans la section païenne au Nord de son pays, Israël, qui ne s'appelait d’ailleurs pas Israël à cette époque, et là, Il est interpellé par une femme qui crie simplement : « Seigneur, viens à mon secours. » Comme cette dame sait ce qu’elle veut, elle Le tanne et revient, insistante, si bien que les disciples disent à Jésus : « Fais quelque chose pour nous en débarrasser ». C'est clair. Et alors, Il dit : « Je ne suis venu que pour les brebis perdues de la maison d'Israël ». Sous-entendez : « Elle Me complique la tâche parce que Je ne suis pas venu pour elle ». En effet, elle est dans un pays païen (c’est Tyr et Sidon), donc elle ne fait pas partie du peuple d'Israël. Et à ce moment-là, elle insiste tellement qu’Il lui dit : « Je ne donne pas le pain des enfants aux petits chiens ». Avouez que de la part de Jésus, ce n'est pas très gentil. En tout cas, Il n’a pas le dernier mot. C'est elle qui retourne la situation. « Oui, dit-elle, je sais bien, chez moi, ça doit être comme ça. Mais je pense que les petits chiens peuvent manger les miettes qui tombent de la table ». Alors nous en faisons un très bel exemple de répartie féminine absolument imparable. Mais en même temps, on croit que c'est une sorte de provocation pour dire à Jésus : « Tu peux quand même faire quelque chose pour moi ».

En réalité, ce qui est sous-entendu dans cette histoire est tout simple. Jésus est en territoire païen. Il passe là par hasard et Il considère qu’Il n'a pas à accomplir dans ce territoire-là, parce que ce sont des païens, quelque chose qui correspondrait à sa mission : « Je suis venu pour les brebis perdues de la maison d'Israël ». Jésus Lui-même, au nom de la mission qui Lui a été confiée de rassembler les douze tribus d'Israël, dit à cette femme : « Tu ne fais pas partie du projet ». A nous, cela paraît assez invraisemblable. Nous pensons que Jésus est venu pour tout le monde et que s’Il peut faire un geste, Il en a fait tellement d'autres par ailleurs, un petit coup de plus, ça ne change rien à la situation ni au projet. Cela devrait aller de soi !

Or, c'est là que nous interprétons mal. Pour nous aujourd'hui, que signifie cette histoire ? La femme a une démarche religieuse hyper classique : elle est dans une situation difficile, sa fille est malade, il faut la guérir. Elle va à Lourdes, en quelque sorte. Elle considère que la religion est un excellent outil à usage personnel quand on a épuisé tous les autres moyens pour essayer d'améliorer les choses. On ne peut que compatir et trouver ça bien de la part de cette femme de se dire : « Voilà un prophète juif qui passe. Je n'y crois pas du tout, mais on dit qu’Il fait des miracles. Moi je veux simplement les restes qui tombent de la table ». C'est là où Jésus lui pose la question : « Quand tu Me demandes ça, reconnais-tu vraiment la mission pour laquelle J'ai été envoyé ? » Vous allez me dire que pour la femme comme pour nous, c'est évident. Pour nous, c'est quand même Dieu qui vient en aide à toutes les difficultés, à tous les problèmes individuels que nous nous posons. Jésus ne présente pas les choses de cette façon. Il lui dit : « Tu Me considères uniquement comme un moyen pour améliorer ta situation personnelle. Tu envisages Dieu uniquement comme Celui qui peut te rendre service pour telle circonstance ».

Plus tard, quand le christianisme a pris de l'espace, ça a fait le jeu de toutes les dévotions avec des cierges. C'est-à-dire qu'à ce moment-là, la religion devient simplement l'expression de ce dont j'ai besoin de la part de Dieu. C'est pour ça d'ailleurs qu’on ne s'intéresse aux choses religieuses que quand on est dans le besoin ou la détresse. Mais précisément, Jésus lui dit : « Je ne suis pas venu pour ça. J'ai reçu de mon Père la mission de rassembler les tribus d'Israël, de faire que le peuple d’Israël, si durement éprouvé par toutes sortes de difficultés historiques, puisse retrouver son identité. Ma mission n'est pas de simplement répondre aux uns et aux autres, les uns après les autres, en fonction des demandes individuelles. Je ne suis pas un bureau des réclamations. Ma mission est de m'occuper du peuple qui M'a été confié. Crois-tu avoir ta place là-dedans ? » C'est tout le problème des religions actuelles. Aujourd’hui, quelles que soient les religions, et nous n'échappons pas trop à ça, hélas, ce qui est présenté dans la religion est généralement un moyen de répondre à des demandes privées. C'est un moyen de faire que pour moi, en fonction de ce que j'attends, de ce que je demande, les puissances divines qui sont derrière tout comportement religieux, puissent venir en aide pour que ça aille mieux. Aujourd'hui plus que jamais, la religion est envisagée d'abord et essentiellement comme le moyen de pouvoir venir en aide à la détresse que moi, individuellement, personnellement, j'éprouve et je ressens.

Autrement dit, quand on dit aujourd'hui que notre monde est individualiste, frères et sœurs, il faudrait quand même balayer devant sa porte ! Que le monde soit individualiste fait partie de l'ordre des choses. Mais ce qui me choque de plus en plus, c'est que la religion devient individualiste. Voyez par exemple, et ce n'est pas à vous que je devrais dire ça, la déperdition de sens de l'Église que nous vivons actuellement depuis quelques années. Il y a bien entendu le COVID derrière ça, mais qu'est-ce que tout ça ? Ça veut dire qu’à la limite, si beaucoup de gens aujourd'hui prennent des distances vis-à-vis de la religion, c'est parce que la manifestation du rassemblement d’un peuple pour dire à Dieu : « C'est Toi qui fais que nous vivons ensemble et que nous découvrons ensemble le mystère de ta présence », ça ne dit pratiquement rien à la plupart de nos contemporains dans notre pays.

La religion est devenue simplement une sorte d'astuce pour essayer de faire face à tous les problèmes que nous ne pouvons pas résoudre. Nous sommes donc exactement comme la femme syro-phénicienne qui dit à Jésus : « J'ai besoin de ça, peux-Tu me le donner ? Viens à mon secours ». Et c'est là que Jésus la prend au mot et lui dit : « Que veux-tu ? Veux-tu simplement que Je te serve le petit médicament dont tu as besoin pour que ça aille mieux ? Mais Je ne suis pas un vendeur de calmants. La religion n'est pas une vente de calmants à usage personnel ». Le Christ dit alors à cette femme : « Si Je suis venu, c'est pour un peuple, ce peuple qui est le peuple d'Israël. Mais si tu ne reconnais pas d'abord ce fait que Je suis envoyé par le Père pour apporter à tous ceux à qui Je suis destiné la plénitude de la vie et la plénitude de la joie d’être une humanité en communion les uns avec les autres et avec Dieu, tu rates complètement ce pourquoi Je suis venu. »

Et c'est là où la femme est extrêmement astucieuse, et j'aimerais que les chrétiens soient aussi astucieux que ça aujourd'hui. Elle a dit : « D'accord, Tu me dis que Tu ne viens pas pour les petits chiens qui sont autour de la table, mais en réalité, même les petits chiens font partie de la famille. Et moi je suis là, et je fais partie de la famille ». C'est-à-dire que dans la réflexion de Jésus, dans son refus, elle découvre tout à coup qu’elle fait vraiment partie de ce monde-là, et Jésus admire. Car alors Jésus découvre qu’Il lui a fait comprendre qu'elle faisait partie des brebis perdues, peut-être pas de la maison d'Israël, mais du pays où elle habitait. C'est donc par sa détresse et par la réaction de Jésus qui lui dit : « Essaie de comprendre pourquoi tu es venue », qu'elle arrive à poser un des actes de foi les plus admirables que Jésus ait eu l'occasion d'admirer. À ce moment-là, Jésus découvre que cette femme, par sa détresse, par le cri, « viens à mon secours », par le fait de se sentir plus ou moins repoussée, comprend qu'elle s'adresse à quelqu'un qui vise la totalité de la souffrance humaine, la totalité de la détresse humaine et que là, elle a sa place. Autrement dit, jusque-là elle considérait la situation dans laquelle elle était comme une sorte de situation purement individuelle. Elle essayait de trouver des trucs pour s'en sortir. Tout à coup, elle imagine qu'elle est portée, accompagnée par le Christ qui vient à la rencontre de toute détresse humaine, symbolisée évidemment par les brebis perdues de la maison d'Israël.

Frères et sœurs, c'est quelque chose de très important aujourd'hui. Si nous considérons uniquement le comportement religieux comme le moyen de nous sortir de situations difficiles et d'essayer d'en tirer le meilleur parti, nous faisons sans nous en rendre compte le jeu de cet individualisme que nous critiquons si volontiers et si fort dans la société moderne. En réalité, nous sommes nous aussi tentés par cet individualisme et nous sommes tentés par une interprétation du fait de la foi, de la communion, de la charité, etc. comme quelque chose d'utilitaire pour nous-mêmes personnellement. Mais le fond même de la foi chrétienne n'est pas ce que je peux tirer comme parti pour arriver à mes fins. C'est plutôt de reconnaître d'abord l'immensité du projet de Dieu dont chacun d'entre nous fait partie, mais que chacun d'entre nous est invité à reconnaître pour que, au lieu simplement d'avoir chacun son bon Dieu à son propre usage, nous puissions reconnaître que nous sommes tous des serviteurs de Dieu. Ça, c'est le cœur de notre attitude de chrétiens.