ALLUMER LE FEU

Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – année C (14 août 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis venu apporter le feu sur la terre ».

Frères et sœurs, inutile de deviner ce que vous avez dans la tête, c’est la question très simple mais terrible : « Dieu est-il pyromane ? » C’est peut-être un peu exagéré de poser la question ainsi mais essayez d’imaginer ce que prêchent aujourd’hui les curés dans les Landes ou en Ardèche : « Je suis venu apporter le feu sur la terre », ce n’est pas très facile à expliquer actuellement.

Cette parole est sans doute une des plus authentiques paroles de Jésus dont il est difficile de diminuer la portée car déjà à cette époque, c’était insupportable de dire cela. « Je suis venu… ». C’est très rare que Jésus dise « je ». « Je suis venu », c’est-à-dire « c’est ma mission », « Je viens en personne mettre le feu sur la terre ». Il n’apporte pas le feu comme on porte des cierges dans les processions, Il vient, c’est un « boute-feu ». C’est tellement violent, je n’ose pas dire brûlant, que même les premières communautés chrétiennes ont eu du mal à mettre en évidence cette parole de Jésus, à tel point que ni l’évangile de Jean ni celui de Marc n’ont conservé cette parole. Depuis les origines du christianisme, cette phrase a fait problème. Il est très important que nous la méditions car on peut changer tout cela en traité de morale, on se dispute comme après tous les grands repas, aujourd’hui sur des sujets de politique mais il y a quand même eu des époques où il y avait la religion pour se fâcher ! Donc le christianisme met la pagaille, il faut en prendre et en laisser et oublier que Jésus-Christ prétend être venu personnellement apporter le feu sur la terre…

Nous sommes là devant une énigme : pourquoi Jésus-Christ a-t-Il dit une chose pareille ? Dès les débuts, dans les premières générations, on a senti une réticence vis-à-vis de ça, d’autant plus que la plupart du temps à la lecture de ce texte, on se dit que Jésus est venu apporter le feu sur la terre, mais ce feu a pris ici ou là dans un petit coin et si l’Eglise et les autorités cléricales s’organisent en bonne caserne de pompiers dès que cette parole met le feu dans la famille, dans la communauté, on est là pour éteindre les mèches, les départs de feu et comme cela pas de problème !

Mais s’il y a un endroit où il faut comprendre que l’évangile n’est pas un traité de morale au sens banal et classique du terme, c’est bien là. Car dans ce texte, il est explicitement dit que Jésus en personne est venu, c’est sa mission. « Je suis venu apporter le feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit bientôt allumé ». C’est un pyromane conscient, réfléchi et qui met en danger la vie du monde. C’est d’autant plus intéressant que la phrase qui commente ou par laquelle le Christ explicite son intention, est : « Je dois être plongé dans un baptême ». C’est un des rares cas où on rapporte le mot baptême qui ici signifie naufrage, son sens primitif. « Je suis venu pour être dans un naufrage » ou « pour que le monde soit dans un naufrage ». Nous avons le choix : périr dans un incendie ou perdre la vie dans un naufrage.

Comment comprendre cela ? Ou bien on édulcore en faisant de la parole de Jésus une sorte de mise en garde, ou bien on prend la parole à la lettre : « Je suis venu mettre le feu sur la terre », « Je suis venu pour entrer dans un naufrage ». De qui s’agit-il ? La plupart du temps, on pense qu’il s’agit de nous. Nous sommes allumés au feu de l’amour de Dieu et je te baptise. Les deux choses sont en jeu ici. C’est Lui Jésus qui met le feu, qui entre dans le naufrage. Qui est le feu ? Qui est celui qui est dans le naufrage ? C’est Jésus ! C’est difficile à entendre. Il est venu parce qu’Il est le feu et sa seule présence au cœur du monde met le monde en feu. Il est venu au cœur du monde et Il est plongé dans le monde, c’est le naufrage de Dieu dans le monde. Si on ne comprend pas cela, on pourrait penser que Jésus a un peu exagéré ce jour-là et comme ça on est obligé de se tenir tranquille car la vie selon l’évangile ne nous promet pas toujours de beaux jours.

Frères et sœurs, c’est un des textes les plus ahurissants du Nouveau Testament car il nous dit exactement comment le Christ Lui-même dit ce qu’Il est, ce qu’Il va faire, ce pour quoi Il est venu. On n’a pas beaucoup de confidences de la part de Jésus mais là, Il dit à ses disciples : « Je suis venu apporter le feu et Je désire qu’il soit allumé ». On fait appel à un vocabulaire des mouvements, des désirs de l’âme. Jésus désire que le monde brûle et on ne pourra pas l’éteindre. Jésus est là parce qu’Il met le feu au monde et qu’Il entre Lui-même dans le naufrage du monde. Vous direz qu’il y a certes le réchauffement climatique, mais Dieu est quand même là, Il va intervenir et demain ça ira mieux. Ce n’est pas le problème : le problème, c’est la rencontre de Jésus avec le monde, avec les hommes de ce monde, avec les premiers apôtres, avec les premières communautés chrétiennes. Est-ce que nous le concevons seulement comme un prédicateur gentil et généreux qui dit : « Ne vous en faites pas, Je m’occupe de tout, ça ira mieux » ? Non, Il vient pour allumer un feu, pour être occasion d’une sorte d’embrasement et de destruction de ce que nous sommes. C’est une provocation de la part de Jésus, c’est une vision du monde dans laquelle le Christ voit et comprend sa présence comme un feu qui embrase le monde, comme celui qui vient dans la chair pour entrer dans un naufrage.

Frères et sœurs, c’est difficile à accepter car la plupart du temps on repousse la fin du monde au grand embrasement, aux nuées du ciel et aux étoiles qui tombent. Ce n’est déjà pas drôle mais grâce à Dieu et à quelques instruments de mesure, on sait maintenant que cela n’aura pas lieu avant quelques millions d’années. Mais qu’Il dise : « Je suis venu et J’ai hâte que ce soit accompli » !

Frères et sœurs, tel est l’enjeu profond de l’évangile. La plupart du temps, avec bonne volonté certes, nous voulons tellement essayer d’adoucir la force et la violence de la parole de l’évangile que nous faisons tout pour essayer de calmer le jeu. Mais la première question à se poser est : « Comment je reçois Celui qui est venu ? » Il le dit juste après : « Quand Je viens et que Je mets le feu et fais naufrager le monde, que se passe-t-il ? Tout le monde est les uns contre les autres ». D’une certaine façon Il a réussi car on ne peut pas dire que l’Eglise ait germé et se soit étendue simplement parce qu’elle aurait fait l’unanimité, aujourd’hui moins que jamais. Nous, messagers de l’évangile, nous sommes des témoins d’un Dieu qui est venu embraser le monde. C’est vrai que quand on regarde nos assemblées, on n’a pas l’impression que cela soit comme dans les chants de l’OM, « ce soir on vous met le feu ». C’est pourtant cela la célébration de l’eucharistie, c’est Dieu qui met le feu au monde, d’abord à notre communauté, c’est-à-dire qu’Il nous montre la fragilité de ce monde et de cette création que nous sommes. Et nous sommes appelés à faire face à cette possibilité de destruction et de mort, et cette fragilité, qui constituent notre existence dans ce monde. Au lieu de dire que Jésus vient régler tout ça en disant : « Ne vous en faites pas, dans trois jours vous ressusciterez. J’ai envie de passer par ce feu qui va se déchaîner », Dieu ne se présente pas comme celui qui va tout arrondir, tout pacifier et tout rendre lisse. Il se présente ainsi : « Je suis le feu, Je suis entré dans ce monde parce que ce monde est mortel, parce que ce monde peut périr et Je n’ai pas peur ». A ses disciples, Il dit : « Si vous êtes mes disciples, vous vous apercevrez que petit à petit la manière dont J’entre dans le monde, c’est pour semer la puissance d’un feu qui vous met devant la réalité de la mort ».

C’est une des preuves les plus manifestes que Jésus est homme. Il le dit à partir du moment où Il s’est fait homme : « Ne croyez pas qu’être homme c’est vivre dans la douceur, la paix et l’harmonie ». Etre homme c’est entrer dans ce danger, dans ce feu de l’embrasement de notre condition humaine, soit personnelle soit collective.

Cette lecture n’était pas à choisir pour les vacances mais il n’empêche que Jésus l’a dit. Ou bien nous nions complètement et on sera tranquille avec notre belle-mère, notre beau-père, avec les enfants, avec les grands-parents et tout ira bien, ou bien nous reconnaissons que cette parole, à partir du moment où elle prend tout son poids et toute sa force, vient nous contraindre et nous mettre au plus intérieur de nous-mêmes, comme Jésus a accepté d’être Lui-même le feu au plus intérieur de Lui-même, pour dire que le monde est quelque chose qui ne peut retrouver sa plénitude et sa totale dimension qu’à travers l’épreuve de la mort.