MAIS QUI EST MON PROCHAIN?

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année C (13 juillet 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Qui est mon prochain ?

Frères et sœurs, cette parabole est peut-être le texte le plus connu du Nouveau Testament, en tous cas des chrétiens, mais il est peut-être aussi le plus difficile à interpréter. J’aimerais attirer votre attention sur deux ou trois points qui méritent vraiment d’être soulignés.

La première chose, c’est un spécialiste de la Loi qui interroge Jésus, c’était fréquent. Il avait souvent des débats avec les docteurs de la Loi juive et donc celui-là, sans doute pour provoquer Jésus, lui demande : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » C’est assez intéressant parce qu’habituellement dans la tradition juive, surtout à l’époque, l’observance de la Loi n’était pas d’abord orientée vers le fait de gagner le Paradis. Contrairement à ce qu’on pense, je crois que le peuple juif de l’époque avait une idée très simple, c’était qu’il fallait observer les commandements de la Loi parce qu’on était juif et qu’il y allait de l’identité juive elle-même. Par conséquent, il fallait savoir exactement ce qu’il fallait faire.

La question de cet homme n’est pas tant qu’il veuille avoir la vie éternelle, mais il veut embarrasser Jésus pour Lui dire : « Est-ce que Toi aussi Tu es un bon rabbin ? » Le contexte du débat et de la parabole n’est donc pas du tout celui que l’on pense, celui des préoccupations d’un homme angoissé par le Salut qui aurait lu les œuvres de Kierkegaard et qui se demande comment il faut faire pour être à la hauteur. Non, ce n’est pas ça. C’est « que dois-je faire ? » Dès lors, c’est une visée pratico-pratique : il faut que je fasse un certain nombre de choses pour répondre vraiment aux attentes de ce que je dois être et j’aimerais savoir, auprès d’un rabbin qui a une certaine réputation, ce qu’il en pense.

La première partie de ce passage de l’évangile est une sorte de débat entre un spécialiste et Jésus, et on peut dire que le spécialiste Lui fait passer un moment difficile pour voir s’Il est vraiment à la hauteur. Et alors, Jésus ne récuse pas la question. Il lui dit qu’il a peut-être raison de se poser la question de savoir ce qu’il va faire pour avoir la vie éternelle. Et Il lui dit : « Que lis-tu dans la Loi ? Qu’y a-t-il d’écrit ? » Et le docteur de la Loi accepte le défi et répond d’une façon d’ailleurs originale. C’est la première fois dans les évangiles que sont associés les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Ils ne l’étaient pas dans La loi, mais ce légiste avait semble-t-il compris la complémentarité et l’inséparabilité des deux commandements. Donc il Lui dit : « Il faut que j’aime Dieu de tout mon cœur, de toute mon âme et de toute ma force et il faut que j’aime mon prochain comme moi-même. » Jésus lui dit simplement : « C’est bon, tu as tout compris, fais-le » et Il répond à la question du docteur en lui disant « Fais cela ». On est donc dans l’ordre du « faire ». Qu’est-ce que je dois faire ? Le « faire » vient toujours de l’initiative personnelle de celui qui se pose la question de ce qu’il doit faire. Et le docteur de la Loi dit : « Il ne faut pas me prendre pour un idiot, quand on me dit que je dois aimer mon prochain comme moi-même, que me demande-t-on de faire ? » D’où la question très astucieuse dans le contexte : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » C’est-à-dire : « Qui est mon prochain ? »

À ce moment-là, Jésus ne répond pas à un « faire », à une exigence, c’est-à-dire qu’en fait, le pharisien, le docteur de la Loi, sans s’en rendre compte montre les limites du commandement parce qu’il ne précise pas qui est le prochain. Donc, qui est mon prochain ? Si Dieu me dit d’aimer mon prochain comme moi-même, qui est ce prochain ? Avec sous-entendue la question : qui décide de qui est mon prochain ? Qui me fait voir mon prochain ?

Autrement dit, on a ici exactement la béance, l’abîme qui se situe entre la Loi et l’agir pratique. La Loi dit qu’il faut faire ça, mais elle ne dit pas toujours toutes les circonstances dans lesquelles on peut agir, où l’on doit agir selon la Loi. La preuve, c’est que Jésus prend immédiatement un récit que nous connaissons tous : un homme est blessé, pratiquement à demi-mort au bord de la route et Jésus met en scène le passage de deux spécialistes de la Loi, un prêtre et un lévite, où chacun voit le blessé au bord de la route, passe de l’autre côté et s’en va. C’est-à-dire que la discussion est assez sérieuse, Jésus dit : « Tu vois, ce sont deux types comme toi qui vont passer à côté du type à demi-mort, et ils n’ont pas bougé. » À ce moment-là, troisième sursaut dans le récit, c’est Jésus qui explique qu’un Samaritain, un de ceux qu’on détestait, qui étaient censés non seulement méconnaître la Loi, mais l’avoir falsifiée, l’avoir trafiquée, celui-là qui est sans doute un pauvre mécréant qui ne connaît pas la Loi, c’est lui qui voit l’homme tombé à terre et alors là, il voit.

Autrement dit, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? C’est très simple, il ne faut pas simplement entendre et écouter la Loi, il faut voir. Et c’est à ce moment que Jésus lui dit : « À ton avis, qui a véritablement fait ce qu’il fallait faire ? » C’est celui qui a vu et qui en a tiré les conclusions, à partir de ce que lui suggérait la situation.

Autrement dit, frères et sœurs, on considère volontiers ce texte comme une sorte de critique du judaïsme enfermé dans son légalisme, faire uniquement ce qui est explicitement prescrit, défini, etc., le reste on laisse tomber. Mais là précisément Jésus ouvre une perspective un petit peu plus difficile à comprendre. Les deux qui sont passés, le prêtre et le lévite, connaissaient parfaitement la Loi, ils n’ont pas été fichus de voir leur prochain. Deuxièmement ils sont passés à côté, ils l’ont vu et n’en ont tiré aucune conclusion. Et le revers de bâton c’est que Jésus dit au spécialiste de la Loi : « Toi, qu’en penses-tu, qui s’est montré le prochain ? » Évidemment, il répond juste.

Ça veut donc dire qu’à la fois la Loi pourrait donner les indications pour faire ce qu’il faut faire, pour ordonner ce qu’il faut faire, mais en réalité quand on va jusqu’au bout, peut-être peut-on voir ce qu’il faut faire et si l’on ne voit pas malheureusement, hélas, c’est qu’on a les yeux bouchés et qu’on ne sait pas qui est le prochain. Autrement dit, on a là un des ponts de débat les plus serrés qu’il puisse exister entre l’interprétation juive de la Loi et l’interprétation chrétienne de la Loi.

L’interprétation juive de la Loi c’est que la Loi doit dire tout ce qu’il y a à faire et donc on reste dans la perspective. La Loi, paradoxalement, peut mettre des œillères, on ne voit pas. Elle nous dit des choses à faire, mais on ne voit pas ce qu’il faut faire : cette espèce de discipline purement acoustique de la Loi est très pratiquée parce qu’on peut facilement accuser le monde juif, mais de nos jours quand on voit la manière dont sont interprétées les lois on a l’impression que les juifs ne sont pas uniquement à Jérusalem. Eh bien précisément, c’est ça le problème. Si on est appelé à aimer le prochain encore faut-il avoir des yeux pour voir et voir où est le prochain.

C’est un exercice plus difficile et là dans ce passage, le Christ nous laisse entendre que la façon même dont le cœur du Samaritain s’est ouvert à la détresse de l’homme à la fois proche de lui et éloigné de lui puisque c’était un faussaire de la Loi, eh bien c’était lui qui avait besoin d’être considéré comme le prochain. Ça pose d’énormes questions, c’est presque une introduction à la réflexion sur l’éthique chrétienne.

L’éthique chrétienne, ce n’est pas simplement pour observer les commandements, c’est bien certes, il faut essayer, de toute façon on n’y arrivera jamais, saint Paul nous l’a dit sur tous les tons. Mais c’est aussi en même temps savoir comment l’appliquer. Et la manière dont la Loi s’applique, ce n’est pas simplement en répétant et en serinant les dix commandements, c’est d’abord en écoutant ces dix commandements, mais pour voir ce qu’il en est de ma relation avec autrui. Eh bien, frères et sœurs, c’est un joli devoir de vacances.