SORTIR POUR ANNONCER LA PAROLE

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année A (16 juillet 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, comme c’est les vacances, je vous propose de réfléchir sur un seul mot de cet évangile. Vous allez me dire : « Avec un mot, il va être bref ! » J'espère ! Ce mot est très important. Voici de quoi il s'agit. Cette parabole bien connue du semeur – dont on fait la parabole des céréaliers qui essaient de tirer le maximum de profit de la semence jetée en terre – commence par une mise en scène tout à fait curieuse. Jésus est au milieu de la foule et pour expliquer la première chose, l’évangéliste dit : « Il est sorti de la maison. » Le mot est "sortir". Celui qui va parler, va donner cette parabole est quelqu'un qui sort. Ensuite, quand Il raconte la parabole, Il pourrait commencer en disant : « Le semeur a semé la semence. » Non, Il dit : « Le semeur sortit pour semer la semence. » Le détail n'était pas nécessaire, ça pouvait être une formule plus simple. Mais dans l'évangile, on a la répétition : « celui qui va parler est sorti de la maison pour parler à son auditoire » et le « semeur est sorti pour semer la semence ». On pourrait presque ajouter, même si ça n'est pas avec le même mot "sortir", que c'est le geste même du semeur – comme disait le gamin, le geste d'Auguste le semeur. En fait, que fait le semeur ? Il fait sortir la semence de son tablier plié sur son sein et il la jette, il la fait sortir de lui-même. Autrement dit, tout le dynamisme de cette parabole est dans le fait que quelque chose advient "qui sort de", qui vient de Jésus qui est Lui-même sorti de la maison et qui, de la richesse de son tablier plein de semence, va sortir la semence.

Frères et sœurs, c'est extraordinaire. En effet, nous avons ici une sorte d'intention très forte, aussi bien de Jésus que de l'évangéliste qui raconte cette parabole, un appui très fort sur la venue de l'extérieur, "sortir" : le semeur est sorti, la parole est sortie, le grain est sorti du tablier du semeur. Qu'est-ce que cela veut dire ? Une chose assez étrange : quand Jésus fait sortir la parole, quand le semeur jette la semence, Il prend beaucoup de risque. Je ne sais pas comment c'est en Afrique, près de Pikiré [allusion à la paroisse du Père Jean-Noël N’Tcha] mais nous maintenant, nous sommes devenus tellement soucieux de l’extrême rentabilité par le calcul, les prévisions, que nous n'imaginons pas semer à tort et à travers. Or là, Jésus prend le côté gâchis, gabegie de la semence comme exemple de son ministère. Il est sorti et Il jette la semence. Pour les plus âgés d'entre nous, Il est à peu près comme la dame sur la couverture du petit Larousse, qui soufflait sur un pissenlit en disant simplement : « Je sème à tout vent. »

Curieusement, ce semeur ne regarde pas la question de la rentabilité. Il sème. On a donc une parabole qui à la fois nous dit la fécondité de la parole de Dieu mais aussi l'échec très patent des semailles. La preuve, c'est que quand ensuite il faut analyser les différents terrains qui vont recevoir la parole, il y a plus d'analyses sur les terrains qui reçoivent peu, mal ou pas du tout la parole de Dieu que sur ce merveilleux terrain de la bonne terre – à laquelle nous nous assimilons tous…Nous devrions être un peu plus critiques vis-à-vis de nous-mêmes ! Il n'y a qu'un seul cas de semence dans la bonne terre qui va produire du fruit. En réalité, on retrouve ce système incroyable dans la première communauté chrétienne. L'acte même de communiquer la parole n'est pas un acte de calcul de rentabilité ni un acte de distinction du profil de chacun des espaces qui va recevoir la parole : la parole tombe partout.

Frères et sœurs, nous sommes tellement capables de mesurer l'efficacité de notre parole qu'aujourd'hui c'est devenu une véritable obsession dans les médias. Regardez la manière dont cela se passe : on essaie toujours de trouver le discours, l'image qui fait choc, ce qui va donner des résultats du point de vue de la publicité pour dire que c'est un bon agent publicitaire. Il n'y a pas d'agent publicitaire de l'évangile. Non seulement il n'y en a pas, mais c'est en dépit du bon sens : Dieu est sorti de sa maison et Il considère qu'Il n'a en rien à calculer le terrain qu'il faut ensemencer. Cela ne veut pas dire que la parole de Jésus et son annonce du Royaume soient complètement folles, mais que la générosité de Dieu, quand Il veut communiquer qui Il est, nous dépasse. Dieu n'a pas voulu prévoir un petit nombre d'élus qui pourraient répondre à sa parole. Il n'a pas fait de la prédestination comme certains le pensent pour dire que celui-ci va produire trente, celui-là soixante, celui-là cent. Rien de cela, Il sème. Ecrivant quarante ou cinquante ans après la vie de Jésus, Matthieu est conscient du fait que l'évangélisation telle qu'elle existe déjà depuis un certain temps rencontre beaucoup d'échecs et qu'il faut les expliquer. C'est sûr que d'une certaine façon le démarrage s’est fait en trombe. Quand vous lisez les Actes des apôtres, partout où passe saint Paul, des gens se convertissent. Beaucoup aussi sont très méfiants et ne veulent pas accueillir la parole de saint Paul. Cependant il y a échec, au sens où ça n'a pas eu le rayonnement qu'on pouvait espérer.

Il ne faut donc pas se fatiguer ni se désespérer, surtout aujourd'hui, en pensant que nous sommes dans une condition où ça échoue. C'est sûr que ça ne marche pas surtout si nous mettons trop de confiance dans le côté marketing de l'annonce de la parole de Dieu. Il n'y a pas de marketing mais confrontation avec la réalité de ce qu'est l'humanité, de ce qu'est la création. Jamais un prophète, dans la tradition juive, n'a dit que la parole de Dieu était uniquement livrée à l'humanité telle qu'elle est, ni qu'ensuite elle allait transformer cette humanité et faire que tout est merveilleux, "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", tout le monde se convertit. Or ici, Jésus reprend l'héritage des prophètes : « Moi, c'est encore pire car Je suis Celui qui ai apporté la parole, Je suis sorti pour venir vous l'apporter, Je suis même la parole vivante. » Il est le semeur qui porte en Lui toutes les possibilités de production par la parole de ce que l'humanité peut donner de meilleur et Il le donne à tout le monde.

Alors la tentation est grande. Nous sommes tous plus ou moins tentés dans ce domaine-là de nous dire : « Heureusement, nous sommes le grain jeté dans la bonne terre et nous sommes la bonne terre. Nous avons tous les codes et nous savons exactement ce qu'il faut faire, comment le faire et pourquoi le faire. » Tant mieux, mais que cela ne nous donne pas un sentiment de supériorité par rapport à l'exigence fondamentale que le Christ s'est donnée. C'est vraiment comme la dame du Larousse : « Je sème à tout vent. » Le Christ ne considère pas que la variété des terrains soit une contrainte à laquelle Il devrait se plier. D'ailleurs Il est le créateur, là où Il va semer, c'est dans sa création.

Frères et sœurs, ça a une conséquence très simple pour nous tous, pour ceux qui croient beaucoup, pas beaucoup, un petit peu, pas tellement, à la folie, pas du tout. Dieu envoie sa parole, Il la donne, parole qui prend des risques et qui n'a pas d'assurance. Dieu a agi dans le monde, dans l'humanité, dans les sociétés d’aujourd'hui et Il continue à agir sans prendre d’assurance. Il ne veut pas par exemple – ce qui pourrait bientôt devenir la tentation majeure de nos sociétés – qu’on puisse grâce à l'intelligence artificielle recomposer l'évangile de telle sorte qu'il soit le plus assimilable par la société contemporaine. Il faudrait y songer ! A partir du moment où l'on pense que l'intelligence artificielle est capable de faire un discours pour tous, sans risque, sans problème, qu'il suffit simplement d'écouter puis d'avaler et de digérer, à partir de ce moment-là on ne peut pas dire que ce soit une grande prouesse d'annoncer l'évangile. C'est le réduire, l’aplatir à la moyenne de la société dans ses besoins les plus simples et les plus ordinaires. C'est vendre l'évangile comme on vend certaines marques de fromages ou de plats cuisinés. C'est ce qui est incroyable et nous sommes tous dans le lot. Finalement, je crois que la diversité des terrains, c'est la diversité de notre cœur. Dieu connaît cette diversité du cœur et pour autant Il prend tous les risques pour proposer cette parole en se disant : « C'est à eux de l'accueillir et de la laisser croître en eux. »

Frères et sœurs, c'est un magnifique programme de vacances que je nous souhaite à tous.