L'INCONNU DU PROCHAIN
Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année C (10 juillet 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je sais ce que vous avez pensé en écoutant la lecture de cet évangile : « Air connu, on nous raconte cette histoire depuis l’enfance, ce n’est plus la peine d’insister et surtout, il ne devrait pas y avoir besoin d’un sermon parce que cela va de soi ».
Cependant, ce n’est pas si sûr que cela : non que je veuille me rendre indispensable, mais de fait la plupart du temps, de la manière dont on explique ce texte, on est plutôt à côté du vrai problème. Tout d’abord, le cadre de la question posée à Jésus : un légiste, donc un docteur en théologie rabbinique, s’approche de Jésus et pour l’embarrasser – donc contexte d’examen –, Lui dit : « Que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? » Vous avez bien entendu : ce lévite pose directement la question centrale, fatale : quand je suis ici-bas, c’est pour hériter de la vie éternelle ; que dois-je faire pour en hériter ? Autrement dit, pour utiliser un vocabulaire moderne : comment faire le Grand Chelem ? Roland Garros en Galilée ! C’est le moment où un homme qui a perçu le caractère extraordinaire de l’enseignement de Jésus, se dit : « À Lui, je ne vais pas poser des questions pour savoir s’il faut purifier la coupe et les plats, cela n’a aucun intérêt, mais je vais L’interroger sur le fond du problème ; je suis ici-bas sur la terre, j’ai des possibilités d’action, de réaliser ma personnalité et mon être, pour avoir la vie éternelle ». On ne peut pas reprocher à cet homme de tirer dans les coins : il vise directement le fond même de ce qui constitue notre être : « Que dois-je faire pour obtenir, recevoir, hériter (c’est très fort parce que cela veut dire qu’il y a droit) de la vie éternelle ? »
Or, vous le sentez déjà, simplement par la manière dont c’est engagé, c’est vraiment la question fondamentale de l’existence. Après avoir épouvanté les gens pendant des siècles pour leur dire que s’ils ne donnaient pas assez à l’Eglise et aux pauvres ils iraient en enfer, on retrouve de nos jours la véritable problématique : que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? Ici, le légiste se pose en leader d’une vraie théologie, ce n’est pas seulement de la piété marginale : que dois-je faire dans ma vie (ce "faire" qui traduit ce que je suis) pour obtenir la vie éternelle ? C’est intéressant parce que, comme Il parle à un légiste – c’est un coup de raquette dans l’autre sens –, Jésus lui dit : « Dans la Loi, que lis-tu ? » C’est du tac au tac, c’est un smash ! Le légiste n’est pas plus surpris que cela, il sait ce qu’il faut répondre, il a toutes les capacités voulues. Que répond-il ? Il y a quatre niveaux, quatre épreuves : « Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit… et ton prochain comme toi-même ».
Voilà une chose bien définie, bien expliquée, qui montre précisément que le légiste a compris la dynamique profonde de l’existence humaine : aimer de tout son cœur, ce sont toutes les puissances affectives, tout ce qui nous rapproche de notre frère, quelle que soit sa situation.
Puis de toute ton âme, ce n’est pas la piété, c’est la puissance vitale, c'est-à-dire dans la relation que Dieu me demande, l’engagement de ma vie, ce qui me fait vivant, pas simplement des choses célestes et des représentations, mais de l’ordre de la réalité fondamentale de la vie. Quand je vis, je vis pour Dieu. On croit la plupart du temps que c’est uniquement avec des idées que l’on vit pour Dieu. Non, je vis par ma vie pour Dieu parce que Dieu est un Dieu vivant. Nous avons ici exactement la clé de ce qui a constitué le judaïsme et qui le constitue encore : le fait de vivre selon l’appel de Dieu et selon la réalité créée de ma vie est quelque chose qui m’est demandé par Dieu.
Ensuite, le troisième tournoi, c’est de toute ta force : c’est à la fois la volonté et le désir, ce n’est pas simplement le penchant vital, c’est le penchant vital réorganisé par la volonté et donc par la liberté. La réponse de ce légiste est extraordinaire : tu engages tout, y compris ta vie et y compris toute l’énergie que tu portes en toi, toute la volonté et la liberté que tu es capable de manifester.
Enfin, la dernière chose est toujours mal traduite, c’est un penchant moderne très critiquable. On traduit « de tout ton esprit ». Or le mot grec utilisé est « de toute ton intelligence ». Cela veut dire une fois de plus, mais cela fait peur quand on dit cela, qu’il faut aimer Dieu de toute son intelligence. Ce n’est quand même pas rien : beaucoup de gens pensent que plus on est naïf et bonne pomme, plus on aime Dieu. Non, il faut être intelligent pour aimer Dieu, en tout cas mettre au moins toutes les ressources de son intelligence pour aimer Dieu. Ceux qui l’aiment sans intelligence seront sauvés aussi, je crois qu’il n’y a pas de souci, mais c’est quand même mieux d’être sauvé avec son intelligence, en y mettant toute son intelligence. Je pense que cela, on n’y coupe pas.
Le légiste répond ainsi et sur ce sujet-là, il a très bien répondu. Mais il y a un appendice à la condition de ce qu’il faut faire : aimer son prochain comme soi-même. Jésus lui dit : « Fais cela et tu vivras ». Là, Jésus a gagné le premier set : « Tu me poses des questions pour m’embarrasser mais tu sais déjà ce que tu voulais me demander ». L’autre ne veut pourtant pas reconnaître qu’il pourrait être pris en défaut. Jésus lui dit ce qu’il faut faire, sans complication, mais le légiste est un peu furieux d’abord parce qu’il le sait, ce n’est pas la réponse qu’il attendait, et deuxièmement, il trouve une autre question encore plus embarrassante : mais qui est mon prochain ?
C’est une question embarrassante parce qu’en fait cela veut bien dire que les indications de la Loi ne sont pas telles qu’il suffit d’écouter et d’obéir : il faut interpréter, c’est l’inverse du littéralisme, du strict respect de ce qui est écrit. Le légiste demande à Jésus ce qu’on désigne par le prochain. Qui est mon prochain ? C’est très audacieux de la part du légiste parce que cela veut dire qu’il est très futé, et qu’il comprend que le simple fait de répéter la parole de Dieu n’est pas ce qui constitue l’adhésion profonde à l’alliance et au mystère de Dieu Il faut savoir qui est mon prochain : comment interpréter la Loi ? Question qui mérite d’être posée dans notre Église d’aujourd’hui, parce qu’à force de croire qu’on sait exactement qui est son prochain, on est un peu en dehors de cette perspective pourtant minimale de l’interprétation de la parole de Dieu.
Jésus va immédiatement enchaîner là-dessus. C’est le troisième set : Il va dire à cet homme, « Je vais te raconter une histoire ». Retenez bien que quand on cite la parabole du Bon Samaritain, on cite un commentaire pour compenser les insuffisances de l’Ancien Testament, c'est-à-dire pour que l’intelligence du légiste puisse s’exercer de telle sorte qu’il découvre vraiment ce à quoi il adhère. A ce moment-là, c’est l’histoire du Bon Samaritain car, à partir du moment où la question « qui est mon prochain ? » est posée, Jésus ne va pas se gêner. Il va lui dire : « Il y a plusieurs interprétations possibles, voici la mienne ».
Commence alors l’histoire que vous connaissez par cœur, et vous pensez qu’en ayant retenu l’histoire, vous savez tout, sauf une chose, c’est que l’homme a demandé : « Qui est mon prochain ? » Et Jésus, à la fin de son histoire, dit : « Qui s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? » On ne fait pas assez attention à cela, à la manière dont Jésus gère la parabole. Il ne dit pas : « Mon prochain est l’homme tombé à terre », mais le prochain est le Samaritain qui a compris qu’il était le prochain de l’homme tombé à terre. Vous me direz que le prochain, ça marche dans un sens, dans l’autre, c’est réciproque, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est là où il y a de l’échange. Certes, mais cela n’empêche que Jésus a posé une question qui déjoue une certaine façon un peu simplette qui consiste à reconnaître le prochain dans celui dont je m’occupe.
Avant de se poser la question « qui est mon prochain ? » et de répondre par l’objet (je donne au Secours Catholique, au Denier du culte etc.), Jésus pose la question : « Toi-même, comment te poses-tu la question du prochain ? » Tu crois simplement que c’est toi qui va décider la répartition dans ton budget, pas du tout ! Tout le suspens de ce récit est de montrer qu’en réalité, nous savons souvent fort mal qui est notre prochain, car nous ne savons pas comment nous montrer, nous manifester comme le prochain de l’autre. Autrement dit, si je veux obtenir la vie éternelle, car c’est de cela qu’il s’agit, quelle est la question que je dois d’abord me poser ? C’est non pas : « Quelles bonnes œuvres vais-je faire pour gagner des bons points pour aller au ciel », mais : « Comment vais-je accepter de me rendre prochain de celui que je n’attendais pas ? » C’est l’inverse de la question ou de la compréhension du prêtre et du lévite, des clercs, qui savent toujours qui est leur prochain. Mais le prêtre qui passe outre, comme le lévite, dit : « Je sais qu’il y a un cadavre, mais je dois obéir aux lois rituelles de pureté pour aller célébrer ». Non, c’est l’imprévu par lequel j’ouvre mon cœur à la présence de l’autre.
C’est pourquoi je pense que c’est une parabole terrible : si on se pose la question vraiment honnêtement, combien de fois sommes-nous passés à côté de gens, de frères, d’amis, sans nous rendre compte à quel point nous étions le prochain de ces personnes ? On veut bien qu’ils soient le prochain parce que là nous mesurons la distance et nous l’établissons entre eux et nous. Mais se rendre proche quand je suis en face d’une souffrance, d’un malheur, d’une détresse, d’un besoin… comment est-ce que je réagis ? Je réagis parce que je veux m’occuper de celui-ci ou de celle-là, ou bien parce que je suis en train de partager ce mystère de la proximité de mon être avec l’être de celui qui est en face de moi ?
Le plus surprenant dans cette parabole du Samaritain, c’est l’inconnu du prochain. C’est cela, au fond, le sens de la parabole : ne croyons pas que nous connaissons le prochain, nous sommes toujours en face du prochain mais nous ne savons pas si bien que cela nous en approcher. C’est pour cela que, je pense, dans la communauté chrétienne dès le départ, a été posée la question : « Qui est le prochain ? » Cette communauté était presque exclusivement juive, et saint Paul, qui pourtant n’était pas formé pour cela, tout d’un coup s’est rendu compte qu’il y avait des païens qui voulaient croire. Alors sont-ils proches ou faut-il ne pas en tenir compte ? Faut-il faire comme s’ils n’existaient pas et leur servir une religion juive à bas prix ou bien au contraire accepte-t-on qu’ils soient notre prochain ?
La charité chrétienne, comme on dit habituellement, ce n’est pas simplement vouloir conquérir le monde. C’est le fait qu’on est mis en présence de frères qui, à certains moments, ont besoin que nous découvrions la proximité que nous avons avec eux, pas simplement en fonction des critères que nous allons nous donner. Non, il est là, il est par terre, il git sur le bord de la route, personne n’a pensé à lui. C’est très important parce que c’est la même chose pour la foi. En réalité, quand le Christ est venu sur la terre, Il a accepté d’être comme un Samaritain sur la croix. Il n’a pas dit : « Il faut que Je Me rende sympa, aimable et que Je les séduise tous ». Il a accepté d’être le dernier de tous, l’esclave de tous, et Il attend simplement que nous découvrions, au plus profond de nous-mêmes, la proximité qu’Il a voulu créer avec nous, et c’est cela le cœur de notre foi.