SIMPLES ENVOYES VERS LE MONDE

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année B (11 juillet 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, vous connaissez tous ce petit texte. C’est ce que l’on appelle "la mission des Douze" et c’est devenu de plus en plus aujourd’hui une sorte de texte à la mode parce que la mode actuellement, c’est la mission. J’ignore ce que vous entendez par le mot mission mais il est devenu à la mode, dans l’Eglise catholique, à cause des médias. Auparavant, l’Eglise était plus recroquevillée sur elle-même en se demandant ce qu’il fallait dire, si c’était acceptable ou non mais désormais, on a décidé de ne plus avoir peur : il faut prêcher, courir dans les rues, danser, dire : « Jésus t’aime, Alléluia ! » etc. On est donc entré dans l’ère de la mission.

Ce que l’on peut craindre – personnellement je le crains beaucoup – c’est que l’on parle beaucoup de la mission mais que l’on ne sait pas ce que c’est parce que c’est très difficile à définir. Ce que je voudrais faire ce matin, ce n’est pas une synthèse sur le problème de la mission mais simplement attirer votre attention pour que, lorsqu’on parle de mission, on sache au moins de quoi on parle. Le mot mission traverse aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament, en hébreu c’est l’envoyé (shalach), tel un roi qui envoie un messager, un ambassadeur, ou un prophète qui envoie un serviteur ou qui part envoyé par Dieu pour annoncer une nouvelle bonne ou mauvaise. Mais il s’agit dans tous les cas d’un envoyé délégué, le héraut comme on disait autrefois, celui qui annonçait la guerre ou la paix.

Dans le Nouveau Testament, Jésus – qui n’a pas de prérogatives royales affichées et ne se prend pas pour un délégué plénipotentiaire – envoie les disciples tous azimuts. Saint Marc nous présente Jésus envoyant ses disciples, les missionnant, même lorsqu’Il ne les a pas encore beaucoup enseignés. Actuellement, lorsqu’on envoie quelqu’un, on veut absolument lui donner tous les compléments, tous les détails de ce qu’il doit raconter. Ainsi, lorsqu’on demande à des paroissiens de devenir catéchistes, ils répondent toujours : « Oui mais je ne sais pas quoi dire ». Les apôtres ont eux aussi dû dire à Jésus qu’ils ne savaient pas quoi dire. Jésus envoie et Lui-même s’est dit envoyé de Dieu dans le Nouveau Testament. La première chose à constater, c’est que le mot mission envahit tout l’Ancien et le Nouveau Testament. La religion chrétienne est celle de l’envoyé, de l’envoyeur et des destinataires.

En effet, "envoyer en mission" suppose trois choses. La première, c’est qu’il faut quelqu’un qui envoie, un "envoyant". Il faut non seulement un envoyé mais aussi des destinataires. On pense souvent qu’être envoyé consiste à faire son petit baratin en espérant que ça marche mais rien ne le garantit. Si l’on ne tient pas compte de ces trois fonctions – envoyant, envoyé et récepteur – on ne comprend rien.

Deuxièmement, qui est responsable de toute l’affaire ? Aujourd’hui, quand on veut des chrétiens engagés, on veut qu’ils soient responsables, envoyés, missionnaires. Mais en réalité, on n’est pas responsable, on est seulement exécutant. Cela nous rendrait un peu plus modestes si on y pensait plus souvent. Nous ne sommes pas des gens qui portons nous-mêmes une parole ou, encore moins, que nous aurions nous-mêmes inventée. Nous portons une parole qui n’est pas la nôtre et que nous avons reçu mission d’aller porter. Le plus important, ce n’est pas l’envoyé mais celui qui envoie et après, les destinataires. Celui qui envoie choisit certes ceux qui lui paraissent capables de transmettre le message mais ce n’est là que "l’outillage". Quand on est des envoyés, on est de l’ordre du moyen, de l’outil tandis que les destinataires, ce sont ceux que celui qui envoie a dans la tête. Ceci nous introduit au cœur du problème.

Quand on parle de mission, de quoi parle-t-on ? On parle d’une initiative absolue et radicale de celui qui envoie. Chez nous, dans la tradition chrétienne, c’est un peu compliqué car en réalité, ils sont deux à nous envoyer. Celui qui envoie, c’est le Père mais il y aussi le Fils qui est envoyé mais qui envoie Lui-même. C’est pourquoi toute la mission est dans le mystère même de la Trinité. On a lu tout à l’heure ce texte magnifique : « Béni sois-tu, notre Père, qui nous a bénis dans le Christ ». Paul, lorsqu’il récapitule tout ce qu’il sait du mystère de Dieu, dit que la seule chose à laquelle on doit rendre grâce, le seul que l’on doit bénir et remercier, c’est le Père, car c’est lui l’initiateur, l’envoyant, c’est Lui qui prend la décision d’envoyer, de mettre en route le processus et en outre, Il sait à qui Il s’adresse tandis que ceux qui sont envoyés, par définition, ne savent pas sur qui ils vont tomber. Quand un roi demande à un de ses sujets d’aller voir un autre roi qui veut peut-être lui déclarer la guerre, il lui dit d’y aller, mais l’envoyé ne connaît pas nécessairement le roi. Dans son projet missionnaire, Dieu à la fois sait ce qu’Il veut transmettre et aussi à qui Il veut le transmettre. Il connaît l’origine puisqu’Il est l’origine, Il connaît la fin puisqu’Il est la fin.

Quand nous sommes envoyés, nous sommes juste les gens distingués pour un certain profil qui vont précisément servir d’outils pour faire le lien entre Dieu et les hommes.
Nous raisonnons souvent comme des directeurs de radio ou de télévision en faisant des analyses pour savoir à quel public on va s’adresser mais nous, nous ne le savons pas, nous n’avons pas à faire d’audimat ou d’analyses sociologiques. Nous sommes envoyés. Nous ne sommes pas les directeurs de l’émission.

Avec un sens certain de l’erreur, nous croyons que la mission doit se faire selon les mêmes méthodes qu’à la télévision et qu’il nous faut trouver les moyens, les médias pour annoncer l’évangile, et le rendre si possible supportable et audible. C’est complètement idiot car il n’y en a qu’un qui connaît ce qu’Il doit transmettre, c’est Dieu et sa seule préoccupation porte sur ceux à qui Il doit transmettre son message, c’est-à-dire le monde. Nous ne sommes donc pas les missionnaires d’un petit public choisi. Nous sommes les envoyés au monde. Nous n’avons pas à choisir nos destinataires. Nous n’avons pas à dire ce qu’il leur faudrait. Nous dépendons de Dieu pour le contenu, ce qu’Il souhaite transmettre, et nous dépendons de l’auditoire pour ce qui est d’aller s’adresser à quelqu’un. De même que nous voulons que les réactions en physique fonctionnent à tous les coups, que ce soit prouvé et certain, de même nous croyons qu’il faut que notre parole fonctionne. Or, ce n’est pas le problème.

Si vous regardez la manière dont Jésus envoie ses disciples, Il leur dit simplement : « Je vous envoie. C’est tellement Moi qui vous envoie que vous n’avez rien de plus à ajouter à l’ordre de partir, ni bâton, ni besace. Ce qui veut dire que si vous êtes missionnaires, vous n’avez qu’une chose pour partir en mission : l’ordre que Je vous ai donné, ne cherchez pas des moyens supplémentaires de Me faire comprendre, c’est Moi qui suis derrière ». L’envoi en mission consiste donc simplement à annoncer ce que dit Jésus : « Vous proposez le message à quelqu’un, si ça marche, vous restez à la maison, si ça ne marche pas, vous partez ».

Tel est le côté paradoxal de la mission : c’est l’extension au maximum du pouvoir créateur de Dieu. Quand Dieu crée le monde, Il veut s’adresser à tout le monde, c’est cela l’origine de la mission, et lui révéler qui Il est. Il sait à qui Il doit s’adresser. Il a créé l’homme dans sa diversité, dans la diversité des cultures, des histoires, des tempéraments, des manières d’être et Il connaît cette diversité, Il dit simplement : « Maintenant il faut que Je vous envoie pour rejoindre tout le monde ». Donc, la mission n’est que la manière dont Dieu veut s’adresser au monde entier, c’est l’universalité. Dieu envoie à sa création en sachant qui sont les destinataires, ce qu’Il veut leur dire et ce pourquoi Il leur envoie des messagers qui sont là simplement pour essayer de faire le moins mal possible. Dans le texte que l’on a entendu, le contenu de la mission est très mince mais, en réalité, ce contenu, c’est le Royaume car quand Jésus est venu sur la terre, quand Il a parlé à ses disciples, qu’Il les a choisis, Il a annoncé le règne de Dieu, c’est-à-dire tout ce que Dieu veut dire aux hommes, son projet, le projet de Dieu pour l’humanité tout entière. Ce règne de Dieu est à la fois présent – le Royaume de Dieu est parmi vous  – mais il est aussi à venir. Dieu est conscient – et son Fils aussi – que son projet est en cours, donc inachevé. Nous vivons dans un monde provisoire. La mission est le signe même du provisoire du statut de l’existence et de l’histoire humaine. Nous vivons de façon provisoire, nous annonçons le Royaume de façon provisoire et nous n’avons pas à chercher immédiatement que tout marche bien selon l’organigramme précis de l’audimat. Nous avons simplement la mission de transmettre le message. Ou bien ça ne marche pas et on secoue les pieds de la poussière que l’on a, ou bien ça marche et la parole est accueillie.

Vous remarquerez la différence entre la mission dans la tradition chrétienne et celle dans la tradition musulmane. Dans la tradition musulmane, si vous n’acceptez pas la parole du Coran, vous êtes perdus dans tous les sens du terme. Avec le Christ, non. C’est ce côté provisoire fondamental de l’originalité de la mission qui est en cause et c’est cela qui nous fait peur aujourd’hui. Nous avons peur des destinataires et c’est à tort car cette parole qui nous a été donnée est destinée à ceux qui peut-être la cherchent et c’est pour ça que Jésus a usé de tant de paraboles pour dire qu’à certains moments, il y a du blé qui pousse, de l’ivraie qu’on devra trier etc. Mais la manière dont la mission va réussir, nous n’en savons rien.

Le temps des vacances peut être un temps de mission : d’une part, il ne faut pas choisir ceux à qui on doit l’annoncer, d’autre part, on n’a pas de peur, on vit en chrétiens au milieu du monde, on dit ce qu’on est et ce qu’on croit. C’est tout cela le règne de Dieu. La mission, ce n’est pas – parce qu’on est allé à la messe, que l’on est pieux et que l’on s’est confessé – d’aller en parler à sa voisine. La mission est le fait d’être investi d’une parole qui ne nous appartient pas, dont nous n’avons pas les clefs, seul Dieu a la clef de la mission, Il sait qui Il envoie, pourquoi et pour qui Il envoie, contrairement à nous. On est certes convaincu mais pas plus et ce n’est pas notre conviction qui rajoute à la mission.

Frères et sœurs, l’an prochain, dans l’Eglise de France, on ne va vous parler que de la mission et j’ignore ce que l’on donnera comme conseils pour être missionnaires. Notre statut, c’est d’être la dernière roue du carrosse. Cela ne veut pas dire qu’il faut se démobiliser et désespérer Billancourt. Nous sommes pris dans le processus même de l’avènement du règne – Que Ton règne vienne ! – mais ce n’est pas nous qui le faisons advenir, nous prions pour qu’il vienne. Il faut se méfier le plus possible de tous ceux qui prétendent connaître toutes les ficelles de la mission car personne ne peut la déterminer.

Alors frères et sœurs, soyons humbles, soyons vrais. La mission, ce n’est pas simplement raconter des choses ou trier les vérités évangéliques pour que ça passe aux oreilles des gens. Nous ne sommes pas des bricoleurs d’évangile. Nous sommes les témoins malgré nous, choisis pour être témoins de la vérité de la foi et de la venue du règne. Le Royaume de Dieu est au milieu de vous. Jésus n’a pas fait autre chose dans sa vie, il n’a pas demandé autre chose à faire à ses disciples, Il ne demande pas autre chose aujourd’hui à son Eglise. Amen.