DE L'ART DE BIEN PERDRE SON TEMPS !
Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Loin du stress !
"Marthe, Marthe, tu t'agites beaucoup trop, Marie a choisi la meilleure part elle ne lui sera pas enlevée". Frères et sœurs, vous l'avez compris, Jésus-Christ est le véritable inventeur des trente-cinq heures ! Rassurez-vous, je ne veux pas comparer Marie de Magdala et Martine de Lille ou Notre Dame du 59, comme vous voudrez, mais de fait, s'il fallait une preuve que l'évangile n'a pas été composé à Berlin et dans un pays germanique du nord, ce seul passage de l'Écriture suffirait pour nous montrer qu'on y respire toute l'atmosphère et la joie de vivre méditerranéenne.
Autrement dit, Jésus fait ici un éloge risqué mais nécessaire du temps perdu. Donc, ce matin, en fidèle disciple, je vais me faire le défenseur du temps à perdre. Vous connaissez le célèbre proverbe corse : "le travail ce n'est pas que cela fatigue, c'est le temps qu'on y perd". C'est effectivement la quintessence que nous avons héritée de nos ancêtres : nous ne craignons pas contrairement à ce que l'on pense, la fatigue, mais nous voulons "bien" perdre notre temps. C'est précisément cela qui est intéressant, c'est qu'il y a un véritable art de perdre son temps. C'est cela même que Jésus défend dans cette histoire. Vous le comprenez, à partir du moment où il s'est incarné, Jésus a été soumis aux lois normales de la condition humaine : il faut manger, boire et dormir. Par conséquent, je crois que Marthe n'est pas critiquée pour cette raison-là. Marthe en bonne hôtesse a le souci d'accueillir son Seigneur le mieux possible. C'est tout à fait méritoire et Jésus aurait pu à mon avis lui faire un petit éloge, mais il n'a pas voulu. Cela méritait quand même le fait de reconnaître que accueillir, exercer l'hospitalité c'est une vertu fondamentale. De ce point de vue-là, ce que fait Marthe est digne de toute la reconnaissance que Jésus, sans doute, lui manifestera plus tard en lui disant que son couscous était délicieux.
Mais pour le moment, ce que Jésus lui dit, c'est autre chose. Il lui dit en gros ceci : tu ne comprends pas ce qui se passe dans le cœur de ta sœur. Cela arrive qu'entre frères et sœurs, c'est loin d'être la compréhension parfaite. Marthe et Marie auraient été d'excellentes clientes de Monsieur Ruffo. Les deux sœurs ne se comprennent pas, et ce qui échappe à Marthe, c'est comment on peut perdre son temps de façon si provocante et à la limite scandaleuse puisqu'elle n'arrête pas de laver les casseroles et de surveiller le four. Jésus lui dit : comment vis-tu ton temps ? Tu vis ton temps dans l'inquiétude. Appliquez la remarque à chacun de nous, qui vivons sans cesse le temps dans l'inquiétude. Saint Augustin qui sera suivi en cela par d'autres philosophes modernes qui ne citeront pas leur source a dit lui-même que notre cœur vivait dans l'inquiétude, dans le non-repos, jusqu'à ce qu'il repose dans le Christ.
Par conséquent, Jésus dénonce ici le fait que Marthe se laisse complètement envahir, calibrer par l'inquiétude. D'une certaine manière Marthe n'est pas en train d'accueillir Jésus puisqu'elle n'est présente qu'à ses fourneaux et à sa cuisine. C'est le premier degré dans l'art de perdre son temps : ne pas succomber à l'inquiétude. Ces gens qui ont un agenda terrible, ces personnes qui ont toujours quelque chose à faire (je parle un peu pour moi, d'accord !), c'est vrai qu'on ne peut pas vivre dans cette contrainte-là. Cette inquiétude est tellement dangereuse qu'on a trouvé dans le vocabulaire moderne un mot américain intraduisible : le stress. C'est ce qui traduit l'angoisse, le fait d'être pris à l'étroit, strangulé, c'est cela le stress. En fait nous vivons dans une sorte d'étranglement et ce que Jésus dénonce chez Marthe, c'est qu'elle le cherche elle-même.
Nous avons trouvé, nous, croyons-nous, une échappatoire au stress et ce sont les vacances. C'est précisément les RTT et les trente-cinq heures, comme le mercredi pour les enfants. Mais là encore, il faut voir ce que nous en faisons. Y a-t-il rien de plus stressant que la conduite automobile des enfants à toutes les occupations du mercredi, à tel point que la seule occupation délassante du mercredi qui devait être le catéchisme, et Jules Ferry pensait lui-même cela, nous l'avons oubliée. Maintenant, nous les curés, on est obligés de renoncer au mercredi à cause de la flûte, du poney, des petits goûters d'anniversaire et toutes les autres sortes de choses qui comblent un emploi du temps dans lequel l'enfant est plus fatigué le mercredi soir que le mardi soir. C'est quand même un comble ! Et je ne parle pas du week-end. Il y a la liturgie du jogging, la liturgie du shopping, la liturgie de Carrefour, et la liturgie de la visite à la belle-mère qui n'est pas toujours nécessairement la plus reposante.
Nous sommes là à nouveau en train de prendre nos loisirs comme un moment d'occupation et de stress pour déstresser ce que le stress de la semaine ne nous a pas permis de faire. C'est pour cela que le résultat de l'opération c'est que le dimanche matin, à part vous, évidemment, on n'a pas le temps d'aller à la messe. C'est connu maintenant. Tous les étudiants qui font "prépa", le dimanche matin bossent comme des fous. Où allons-nous ? Où allons-nous dans cette manière d'occuper ce qui est considéré comme loisir, comme repos ? En réalité, nous vivons dans une civilisation, dans un mode de vie culturel tellement centré, je ne dis même pas sur le travail, mais sur le "faire", que toute occupation devient l'occasion d'un effort. Il faut se surpasser en cuisine, il faut se dépasser en VTT, il faut réaliser des performances dans les voyages, il faut avoir vu tous les pays du monde.
Effectivement, on croit qu'on y éprouve une sorte de délassement, mais on trouve simplement dans le loisir moderne ce que les américains, qui sont peut-être plus lucides que nous sur cette question, ont appelé d'un mot un peu barbare mais intraduisible : l'entretien. Même le loisir est une occupation. Le symbole même du loisir aujourd'hui dans la civilisation occidentale, c'est la télé. Qu'est-ce que la télé sinon cette accumulation jour après jour de modèles à réaliser, de pubs à appliquer, de clips à transposer, de telle sorte qu'au lieu de vivre soi-même, nous sommes sans cesse en face d'un écran plasma qui nous revoie sans cesse l'image de ce qu'on devrait être et qu'on n'est pas encore. Et sous prétexte qu'on a le choix, on croit que c'est cela la liberté alors que la liberté est totalement asservie par ce désir de se créer d'autres modèles à réaliser, d'autres types à concrétiser dans notre vie.
C'est quelque chose d'invraisemblable. Regardez la manière dont on amuse les enfants aujourd'hui. Auparavant le jeu était une espèce de création de l'imagination, maintenant, c'est devenu le Game-boy. Mais quelle horreur. C'est tellement le prélude de la barrette de shit, que les parents ont effectivement la paix. Mais en réalité, cela tue l'imagination de l'enfant. A quoi cela sert-il de vouloir jouer simplement en déplaçant ses doigts avec agilité sur un clavier ? Passe encore qu'on essaie une ou deux fois, mais au bout d'un moment cela devient une drogue. Le loisir de l'enfant au lieu d'être l'épanouissement de sa personnalité, devient la contrainte sous les normes électroniques d'un jeu qui l'oblige à être comme le veut le jeu, c'est-à-dire le plus habile possible.
Tous ces exemples nous montrent une seule chose. Il n'y a pas trente-six formes de loisirs. Le christianisme, la foi chrétienne sont une civilisation du loisir. Je le crois profondément. Il a fallu attendre Léon XIII pour parodier la fête du travail avec la fête de Saint Joseph artisan. C'est vous dire qu'on ne s'y est pas mis tout de suite. Ce n'est pas la meilleure des fêtes qu'on ait inventé, mais il faut bien honorer les valeurs d'une civilisation. Ce n'est pas une trouvaille, c'est une imitation. Le christianisme n'est pas une civilisation du travail, il est une civilisation du loisir. Mais où se vit ce loisir ? C'est le pari du christianisme, et c'est exactement cela la critique que Jésus faisait à Marthe : elle avait pris son occupation, sa préoccupation et son inquiétude d'hôtesse et d'hôtelière pour se retirer à la cuisine. Elle n'avait pas compris que le véritable loisir ne peut se vivre que dans la communion. C'est dans la présence les uns aux autres, c'est dans notre présence ensemble devant Dieu que se trouve la véritable racine de tous nos loisirs. C'est pour cela que l'Église a dit que le sommet de sa vie, et cela a été rappelé dans Vatican II dans le décret sur la Liturgie, le sommet de la vie de l'Église, c'est quand on est assis dans une église à ne rien faire et à recevoir le corps et le sang du Christ. Reconnaissez que cela vous a exigé ce matin un effort minimum, moins que le souci de trouver un parking gratuit de préférence. C'est cela le loisir que le christianisme défend. C'est le loisir dans lequel, trouvant la véritable communion les uns avec les autres, nous accueillons ce que Dieu donne les uns pour les autres, les uns à travers les autres.
Il n'est pas très difficile d'être Marie aux pieds de Jésus. On peut l'être en famille, il y a quand même une division des tâches dans la plupart des couples où effectivement, le mari ne doit jamais approcher d'un fourneau. Et pourtant, cela peut être si drôle de faire ensemble la cuisine. Il y a des familles dans lesquelles le père est tellement occupé qu'il ne joue jamais avec ses enfants, il se prend pour la victime de son travail, de ses engagements professionnels. Il est Marthe, son travail le retire et l'arrache à sa famille alors qu'il est si simple de jouer à quatre pattes sur les tapis du salon avec ses enfants. Cela leur fait tellement plaisir et ils trouvent le sens de la gratuité et les sens du loisir beaucoup plus justement et beaucoup plus profondément qu'en tapant sur leur Game-boy.
Frères et sœurs, il ne faut pas se faire d'illusion. Nous vivons dans une sorte de miroir aux alouettes. Sans cesse nous croyons que le bonheur est ailleurs, dans ce qu'on nous propose, dans ce qu'on nous fabrique et on n'imagine pas une seconde que le bonheur peut naître de la communion paisible, en repos, sans stress, du seul bonheur d'être ensemble. C'est pour cela qu'aujourd'hui, par exemple la pratique religieuse (quoique quand on voit une assemblée comme la nôtre on n'est pas très convaincu), la pratique religieuse est si difficile à expliquer. Déjà le fait de l'avoir appelé "pratique" est une catastrophe. Ce n'est pas une pratique, cela devait s'appeler le "loisir religieux". L'eucharistie, c'est le farniente de la communion, c'est cela l'eucharistie. A force de la dénaturer en activité, en engagement, en souci, en mauvaise conscience, en scrupule, on en a perverti le sens. Précisément, le loisir, c'est de trouver la véritable source de la communion en Dieu, ensemble, parce que nous sommes simplement là pour Dieu et les uns pour les autres.
Frères et sœurs, maintenant, les vacances battent leur plein. Je ne peux vous recommander qu'une chose, que vous soyez Marthe ou Marie, retrouvez la seule chose qui vous manque : le loisir de Dieu.
AMEN