L'ENJEU DE LA PRIERE

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 juillet 2005)
Homélie du Frère Yves HABERT

Avec les voitures de la fraternité, on n'a pas toujours le choix de la radio, ce sont des vieux postes, et on prend ce qui vient. En revenant l'autre jour de vacances, je suis tombé sur "les grosses têtes", il y avait là Guy Gilbert, Jacques Duquesne, Philippe Bouvard pour animer l'ensemble. Le niveau n'est pas très élevé, quand on est dans un embouteillage, ça détend ! A un moment, Guy Gilbert a dit : "Je suis un homme de prière". Guy Gilbert ne m'a jamais choqué, il ne m'a jamais choqué dans ses propos parce qu'il fréquente un certain milieu. Il vient même d'obtenir la Légion d'Honneur pour son travail auprès des voyous, les mauvaises langues disent que cela fera un pinns de plus. Il ne m'a jamais choqué, sauf là, il m'a vraiment choqué en disant : "je suis un homme de prière", parce que je me suis dit : est-ce que saint Antoine le Grand aurait dit : je suis un homme de prière ? est-ce que saint François d'Assise aurait : je suis un homme de prière ? est-ce que sainte Thérèse d'Avila et sainte Thérèse de Lisieux auraient dit : je suis une femme de prière ? Non, je ne le crois pas.

Dire : je suis un homme de prière, c'est être comme établi dans quelque chose qui nous échappe. Moi je ne me considère pas comme un homme de prière. Je prie, avec plein de distractions, parce que je ne suis pas un martien, je prie parce que cela m'est demandé de me retrouver à certaines heures, et peut-être que les moments où j'ai le mieux prié (c'est difficile à dire d'ailleurs), c'est peut-être les moments où je ne l'ai pas fait exprès, où j'étais innocent de la prière que je lançais vers Dieu comme cela, parce que j'étais saisi pas un beau visage, ou au contraire, le visage d'un homme, d'une femme qui était dans la souffrance, parce que j'étais saisi par telle ou telle belle chose. Non, je crois que l'expérience qu'on fait tous de la prière, c'est l'expérience de notre faiblesse. C'est l'expérience qui est soulignée par la deuxième lecture, celle de saint Paul, où l'on dit que nous ne savons pas prier comme il faut, précisément dans nos prières de demandes. Saint Paul dit que nous ne savons pas prier comme il faut.

La demande, c'est difficile. On se dit que peut-être, à quoi bon adresser nos demandes à Dieu, il les connaît de toute manière, dans son éternité. Nous avons à adresser notre demande à beaucoup de gens, à des parents, à des amis, à des soignants, à beaucoup de gens, mais nous n'osons pas adresser notre demande à Dieu. C'est une sorte de pudeur que nous avons. Mais notre malheur ne serait pas si grand, notre foi serait donc si faible pour que nous ne lui adressions pas cette demande qu'Il nous presse de demander pour recevoir. On pourrait dire aussi que demander c'est encore s'intéresser à nous-même, qu'il faut être magnanime, et que l'on n'a pas à regarder sa petite vie, regarder la vie de ceux que l'on aime, mais que nous avons à rentrer au contraire dans une dimension d'action de grâces pour un bienfait reçu, pour une louange purement gratuite. Mais pourtant, tous les patriarches ont demandé, tous les prophètes ont demandé, le Christ lui-même a demandé : "Père, glorifie ton Fils".

Une autre objection c'est de dire : j'ai demandé, j'ai demandé sérieusement, je me suis adressé à Dieu comme un fils, et je n'ai pas été exaucé, je n'ai pas été comblé et exaucé comme je le désirais. Alors, j'ai arrêté, inutile de perdre son temps, retroussons nos manches, battons-nous pour que ce monde devienne meilleur. Le Christ a connu lui-même cela, Il a dit : "Père, s'il est possible, éloigne de moi cette coupe, non pas ma volonté, mais la tienne". C'est-à-dire que le Christ a connu cet apparent échec de la prière et il s'est remis dans les bras de son Père, source de tout bonheur.

Le Christ a connu cela pour le faire passer à ses apôtres, dans une dimensions encore plus filiale. Il a connu cet apparent échec de la prière et le Père l'a tiré de la mort. Sa prière est passée par la croix, sa prière est passée par le mystère pascal, dans la résurrection. Sa mort et sa résurrection.

Je crois qu'au contraire d'un sentiment qui pourrait nous dire cet échec de la prière qui nous éloigne de Dieu, nous pousse loin de Dieu, au contraire, cet apparent échec de la prière est la condition d'une véritable rencontre avec Dieu. Celui qui n'a pas expérimenté cette difficulté de la prière, cette faiblesse de la prière passe à côté du mystère même de Dieu. C'est exactement ce que nous dit le texte de saint Paul : "L'Esprit vient au secours de notre faiblesse, nous ne savons pas que demander pour prier comme il faut. Lui-même intercède en des gémissements ineffables, et celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l'Esprit et que son intercession correspond aux vues des saints".

Cet apparent échec de la prière en quelque sorte "pascalise" notre désir, le rend pascal, le fait rentrer en concomitance avec le désir de Dieu qui veut sauver le monde. Cette renonciation à certains de nos désirs pour rentrer dans un désir plus grand, et je crois que nous devons accepter pour rentrer dans un désir plus grand, d'entrer dans le mystère de la mort et la résurrection du Christ. Mais le texte de saint Paul va plus loin, il dit : après la mort et la résurrection de Jésus, ou au cœur de celle-ci, il y a le mystère de la Pentecôte, il y a le mystère de ce don. C'est dans l'échec apparent de notre prière que nous pouvons goûter cette Pentecôte intérieure. Voilà ce à quoi le Seigneur nous invite, non pas à nous révolter, non pas à baisser les bras, mais à se dire qu'après la mort et la résurrection de Jésus, il y a la Pentecôte. Vous savez comment saint Jean au chapitre vingtième de son évangile relie directement le don de l'Esprit au souffle du Ressuscité et à la Résurrection de Jésus. C'est le même jour, et comment saint Luc déploie lui aussi ce mystère de la Pentecôte avec cinquante jours après, l'événement du coup de tonnerre et des langues de feu.

Mais la prière nous fait vivre une Pentecôte intérieure. Quand nous avons humblement notre faiblesse, l'Esprit Saint accourt ! L'Esprit Saint vient intercéder en nous, Il vient mettre notre désir et celui de Dieu en harmonie. Voilà l'enjeu. Voilà pourquoi je ne veux pas dire que je suis un homme de prière. Voilà pourquoi, si je me glorifie, c'est dans mes faiblesses dans la prière, parce que quand je suis faible, l'Esprit saint accourt. De la même manière que quand le Christ a donné sa vie pour nous sur la croix, quand Il a livré son cœur, l'Esprit Saint a été répandu. C'est le même mystère. C'est exactement le même mystère. Il ne faut pas s'affliger comme je le vois trop souvent, des difficultés de notre prière. Je dirais au contraire qu'elles sont un terreau pour celui qui veut comprendre que se joue là la pleine compréhension du mystère de Dieu, qui est un Dieu de relation. Dans notre faiblesse, nous sommes intégrés à ce mouvement trinitaire. Nous nous adressons au Père, l'Esprit saint accourt, le don du Fils manifeste cet amour du Père et ce don de l'Esprit Saint.

L'absolu dans notre religion chrétienne, c'est la relation. Il ne s'agit pas de se tenir devant Dieu, muet comme une carpe, sans aucun désir, sans aucune envie, dans une sorte de prière qui serait loin du monde, des autres et finalement de Dieu. Non. Nous avons à rentrer dans cette faiblesse dans le désir de Dieu qui est plus grand. Nous avons dans cette faiblesse à accueillir celui que la tradition appelle le Père des pauvres, l'Esprit Saint, le Consolateur. Et on ne l'appellerait pas le Père des pauvres s'il n'était pas là justement pour que par son intercession à l'intérieur de nous, notre désir se mette en harmonie avec celui de Dieu.

Voilà l'enjeu que j'ai voulu développer, voilà cette faiblesse qui est presque une chance !

 

 

AMEN