LA PLACE DE L'IRRUPTION DU SALUT DANS NOTRE HUMANITÉ

Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 juillet 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, je devine à votre sourire et à votre amusement pendant la lecture de cet évangile tout ce qu'il peut y avoir de sous-entendu dans la vie quotidienne des familles : Monsieur qui lit Le Monde, activité éminemment contemplative parce qu'on refait le monde, pendant que madame s'occupe des enfants, fait les devoirs, et fait la cuisine, puisque c'est comme cela dans la société indo-européenne depuis au moins quatre ou cinq millénaires, donc il n'y a pas de raison de changer. Et puis, c'est dans nos sociétés, la lutte des ingénieurs et des techniciens, des hommes de la confrontation avec la matière, avec l'ingénierie, avec l'organisation du travail et de l'autre côté les philosophes, race en voie de disparition, qui pensent le monde, et qui pensent des grands projets pour la société. Et puis les politiques, qui eux ont toujours des idées mais ne font jamais rien. Et puis, c'est aussi à l'intérieur même de l'Église, le pauvre clergé séculier qui se tape tout le travail, les sacrements, accompagner les gens, et les contemplatifs qui se réclament de façon provocante de cet évangile pour dire : eh bien, oui, mes pauvres amis, comme Marie, nous avons choisi la meilleure part et nous faisons la sieste entre les différents offices, et les moments d'oraison. D'ailleurs, les moments d'oraison ne se distinguent pas toujours de la sieste. Donc, nous avons choisi la contemplation pour le plus grand bonheur et le salut du monde.

Bref, on a l'impression que là, Jésus, je n'ose pas dire a mis les pieds dans le plat parce que ce ne serait pas très gentil pour Marthe, mais on a l'impression que Jésus a comme marché radicalement dans cette ornière qui consiste à opposer une certaine dimension de la vie (on appellerait cela aujourd'hui la culture, à l'époque on disait contemplation), le désir de comprendre les choses à travers une vision surnaturelle, au-dessus des possibilités ordinaires de l'humanité, alors que les pauvres autres continuent à ramer. Vive le Club Med, vive les centres aérés, vive la civilisation du loisir, et tant pis pour ceux qui jour après jour travaillent à la chaîne, travaillent dans les boutiques, sont au service des autres et qui n'ont pas le loisir de s'offrir du loisir. Autrement dit, est-ce que Jésus n'a pas sanctionné une sorte d'ordre du monde, de la société au moins qui est absolument insupportable, le fait de se dire que le vrai problème c'est de tirer son épingle du jeu, de fuir dans une sorte de rêverie comme Marie, de laisser Marthe se débrouiller toute seule.

Comment s'en sortir ? Est-ce que vraiment, on peut tirer cet évangile dans le sens de l'opposition entre la contemplation et l'action ? Est-ce qu'on peut tirer cet évangile dans le sens d'une sorte de conception de la vie religieuse chrétienne plus spécialement, comme une sorte d'échappatoire aux contraintes de ce monde alors que les autres, ceux qui n'ont pas des préoccupations aussi élevées sont priés effectivement, de faire comme Marthe, de s'occuper de la cuisine et de la gestion du monde ? Vous savez, je crois que cette coupure-là a engendré des révolutions dans l'histoire de l'humanité. Une certaine manière de concevoir la supériorité de la vie comme le pouvoir de ne rien faire, a finalement excité tellement d'envies et tellement d'amertume, qu'un certain nombre d'hommes ont dit qu'il fallait inverser la vapeur. Cela a eu de beaux jours au siècle dernier.

Comment comprendre cet évangile ? Ce n'est pas si simple. Est-ce que vraiment Jésus a joué le jeu de cette division de deux types d'existence humaine ? Celle qui consiste à ne rien faire d'autre que de s'occuper des choses célestes, et puis celle qui consiste à se colletiner touts les jours la réalité quotidienne, et de gérer le monde tel qu'il va, ou plutôt tel qu'il ne va jamais bien ? Je ne le crois pas ! Je voudrais d'abord commencer par une remarque d'ordre assez général. Je dirais, n'en déplaise à mon frère Jean-François qui est psychanalyste, que Jésus n'était vraiment pas très psychologue. Quand on regarde sa manière de gérer ses rapports humains, c'est toujours maladroit. C'est quelque chose qui lui vient de sa petite enfance, parce que quand Il était au temple et que sa mère lui a dit : écoute mon petit, tu aurais quand même pu nous avertir, pour qu'on sache où tu étais dans la caravane, Il les a littéralement envoyés à la pêche : "Est-ce que je ne dois pas être aux affaires de mon Père ?" Point, débrouille-toi avec cela ! Lorsqu'on lui a dit un jour, dans la foule, au début de son ministère, mais comme elle doit être heureuse ta mère d'avoir un tel enfant ! Il a dit : ma mère, mes frères, qui est-ce ? C'est tout le monde ! Pas très gentil pour Marie. Cela a continué. Chaque fois que Jésus parle de tous les problèmes de la vie en société, c'est toujours des choses un peu choquantes. Quand il va prendre un repas chez Simon le pharisien, il y a une femme qui vient, et lui met du parfum sur les pieds. Évidemment, comme c'est quand même la prostituée du coin, cela fait un peu jaser doucement, poliment, parc qu'on dit : s'il savait qui est celle qui le touche, il serait un peu gêné ! Et Lui, Il fait exprès, Il insiste en disant : non c'est elle qui a raison, vous vous n'êtes que des ploucs, vous ne m'avez pas reçu comme il le fallait, mais elle, elle a acheté du parfum, elle m'en verse sur les pieds, et moi je préfère cela ! Quand on vous invite chez des gens, ce n'est quand même pas tout à fait le protocole, moi je n'ai jamais osé agir de cette manière. Quand Il donne des indications sur le choix des places, Il dit, dans les repas, c'est normal si vous jouissez d'une certaine considération, on devra vous faire avancer aux premières places. Non, essayez de fausser le jeu des places, essayez de vous cacher là au fond, comme cela, il y en a d'autres qui ont cru de plus ou moins bonne foi, prendre la bonne place, et l'on va les faire descendre, et vous vous monterez sans l'air de rien, et vous direz : vous voyez, il ne fallait pas se précipiter. Là encore, c'est un peu gênant. Essayez pendant un repas de noces de vous placer là où on n'avait pas prévu que vous seriez, la maîtresse de maison fera tout pour essayer d'arranger les choses. Mais là au contraire, Jésus dit : non, non, il faut forcer la situation, il faut fausser le jeu. C'est curieux cette manière de voir les choses. Bref, j'aurais tendance à croire que si Jésus était venu au vingtième siècle, avant qu'on le crucifie, on lui aurait sans doute imposée psychanalyse sur un divan, et je ne sais pas d'ailleurs qui des deux aurait été le plus crucifié !

En fait, ici, dans ce contexte, il faut quand même imaginer. C'est Jésus, avec la bande des amis, on est en cours de route comme le dit l'évangile, donc on cherche à manger et l'on débarque quand même à treize chez Marthe et Marie, on ne parle pas des autres, mais Jésus n'était pas tout seul. Il était avec les disciples, et l'on imagine le dialogue : oui, je connais dans le village là, il y a Marthe et Marie, on va aller passer la soirée. On n'a pas envoyé dix mails, on n'a pas téléphoné, bonjour, on arrive … Donc la pauvre Marthe, elle, elle fait vraiment ce qu'elle peut. Il y en a parmi vous qui doivent un peu savoir le problème que cela représente en pareille occasion. C'est très bien les amis, mais quand même, on peut avertir ! Donc, déjà là, il y a une sorte d'inconvenance dans le récit. On peut s'inviter d'accord, mais on est Fils de Dieu, d'accord, mais on met les formes. Je pense que c'est raison pour laquelle Marthe dit au bout d'un moment, parce qu'elle est un peu excédée parce que non seulement Il arrive, il s'installe, les disciples évidemment ne font rien, ce sont des hommes, ils ne vont pas s'occuper de la cuisine surtout à cette époque-là, et en plus, Marie qui est la seule main-d'œuvre taillable et corvéable à merci dans le coin, elle va aussi écouter Jésus. Il ne faut quand même pas exagérer, donc Marthe dit à Jésus : dis-lui d'être raisonnable. A ce moment-là, c'est le comble de l'incongruité, Jésus lui dit : finalement, Marie a raison. Comme préambule et réponse à l'hospitalité de Marthe, on ne peut pas faire mieux.

J'insiste dessus parce que la plupart du temps, on ne le voit pas. On est tellement obnubilé par la séparation vie contemplative, vie active, qu'on se dit : oui, c'est la magnification de la vie contemplative, tout le monde est bouche bée devant Jésus, devant le prédicateur, et ce n'est pas la peine de préparer la cuisine pour midi. En fait, vous ne pensez pas cela. C'est quand même très provocant. C'est voulu. Mais pourquoi ? Précisément, et je crois que c'est là la clé du récit, manger, on dira ce qu'on voudra, c'est le problème numéro un de l'humanité. Nous on n'y pense plus beaucoup, parce que tout est tellement bien préparé, on peut avoir un repas assez rapidement, on téléphone à Pizza Hutt, ou à Allo pizza, donc on arrive à s'en sortir très bien. Mais dans cette société, manger est le premier élément constitutif de la vie humaine. Par conséquent, on ne plaisante pas avec cela. On ne plaisante pas avec l'hospitalité, on ne plaisante pas avec la cuisine. La cuisine, c'est extrêmement sérieux, il y en a qui ne le croient pas, mais moi je le crois ? C'est tellement sérieux que je m'en sens incapable. C'est le vrai problème : il faut arriver à manger tous les jours. Dans une société telle que la société israélite de l'époque, ce n'est pas une mince affaire. Marthe, en réalité, représente exactement la vraie humanité, c'est-à-dire celle qui fait qu'on arrive à manger tous les jours. Elle est irréprochable parce qu'elle fait face, que voulez-vous ? Ils débarquent à treize, ce n'est quand même pas si simple, ils seront quinze à table, je le signale, pas treize. C'est quand même terrible d'avoir à faire face à cette situation. C'est d'autant plus terrible qu'on n'a pas le choix. Pour les anciens, par exemple chez les grecs, comment dénomme-t-on l'espèce humaine ? Ce sont les mangeurs de pain, on ne dit pas des âmes spirituelles dans un corps. On désigne les hommes comme des mangeurs de pain. Ce qui veut dire que nous ne mangeons pas comme les animaux, du cru et des herbes, c'est-à-dire de la nourriture non préparée. Nous ne mangeons pas non plus comme les dieux de la nourriture complètement évaporée comme la fumée des sacrifices, nous sommes entre les deux, nous mangeons de la nourriture préparée, gagnée à la sueur de notre front. Donc, la construction de la société autour de la possibilité que chacun a de manger, est fondamentale. C'est le problème numéro un. Après, comme disait Aristote, si on veut, d'abord vivre, et ensuite philosopher si on en a le temps. Mais la première chose, c'est de vivre.

C'est cela qui est très intéressant. Marthe en réalité, ce n'est pas par jalousie de Marie, c'est le fait qu'elle se voit devant la situation qu'elle ne pourra pas s'en sortir. Elle dit à Jésus : est-ce que tu as oublié la condition humaine ? Est-ce que tu as oublié que toi, tu attends, tu as faim comme tout le monde, et les disciples aussi. Si je suis seul à faire face aux exigences de cette situation, comment s'en sortira-t-on ?

Quand on a compris cela, on peut comprendre aussi la réponse de Jésus. Elle est tout à fait étonnante. Ce n'est pas qu'Il dise qu'il y a une autre manière de vivre. Il ne nie pas que Marthe a du travail et qu'elle le fait bien. Il lui dit : tu t'agites beaucoup, mais c'est un constat, et Il accepte qu'elle s'agite beaucoup. Mais Il dit ceci : dans le cours de l'histoire humaine, avec toutes ses nécessités réelles, avec toutes ses contraintes, il y a la place pour l'intervention du mystère de Dieu. Voilà à mon avis, ce que veut dire exactement ce récit. C'est de dire que dans le tissu même de l'histoire, dans le tissu de cette histoire d'une réception chez Marthe et Marie, il y a cette chose inouïe, c'est l'irruption du mystère de Dieu dans cette histoire. En fait, cette épisode de Marthe et Marie, ce n'est pas qu'elle aient le choix entre deux modes de vie, c'est le fait que dans le cours normal de l'histoire, peut intervenir Jésus, sa mission, sa proposition de salut. Ce n'est pas une diminution de la vie active. Jésus critique la vie active dans la mesure où elle empêcherait dans la mentalité de ceux qui la pratiquent, la possibilité de l'irruption du Salut de Dieu, mais Il ne critique pas la vie active comme telle. Il dit, vous êtes des humains, vous faites face à toutes les nécessités humaines, et il y a une chose à laquelle vous pouvez faire face et qui ne fait pas nombre avec ces activités humaines, c'est la possibilité de la présence de Dieu dans votre vie. A ce moment-là, ce n'est pas "ou bien" "ou bien", il n'y a pas de choix, il y a la possibilité qui est offerte de l'intervention du Salut de Dieu dans la vie des hommes.

Personnellement, je pense que ce texte est absolument fondamental pour comprendre toute la théologie chrétienne. La pensée de la foi chrétienne, ce n'est pas la négation de ce monde pour essayer de se bancher par une sorte d'Internet imaginaire, sur un autre monde, c'est que ce monde, avec toutes ses contraintes, sa rationalité, avec ses nécessités, avec le jour le jour, avec la corporéité de l'homme qu'il faut nourrir, qu'il faut soigner, qu'il faut guérir, dans ce monde-là, il y a la possibilité d'une intervention de Dieu. Après, à nous de jouer, à nous de le gérer comme on peut, il y a des gens qui le gèrent de façon très difficile et très courageuse. Il y a des gens qui, par vocation, et non par choix personnel disant je refuse le monde, dans les couvents contemplatifs, et de contemplatives, on mange, et je connais pas mal de très grands personnages contemplatifs et théologiens, qui sont morts d'un coup de sang après le repas de midi. Il ne faut pas nous raconter d'histoires, tout le monde mange. Dire que la vie religieuse c'est en-dehors des contingences matérielles, je n'en crois pas un mot. Cela veut dire qu'il y a dans le tissu même de l'histoire et de l'existence humaine et de ce qu'on pourrait appeler la texture naturelle de la vie humaine, de la condition humaine, il y a la possibilité sans arrêt de l'irruption de la vie divine. Cela ne veut pas dire pour autant qu'on va laisser les soucis de la vie humaine. Jésus n'a pas dit à Marthe : quitte tes fourneaux, non, mais il dit : tu ne peux pas empêcher l'intervention de ma mission, de mon salut, au nom des nécessités des tâches de tous les jours.

C'est très important pour nous, car je pense que c'est exactement le problème de notre vie aujourd'hui. Quand nous sommes chrétiens, nous ne sommes pas en-dehors du conditionnement de la vie sociale humaine, politique, et de toutes les contraintes de la vie courante. Ce n'est pas vrai. On ne peut pas défint les chrétiens comme des gens qui sont hors des contraintes de la vie sociale. C'est une des grands redécouvertes au plan théologique du Concile Vatican II, cette fameuse constitution Gaudium et Spes qui dit que les chrétiens partagent les joies et les peines de toute l'humanité, cela veut dire, ils sont liés au tissu de l'humanité avec toutes ses contingences. Mais ce que nous avons à dire, ce que nous avons à manifester, c'est la possibilité de cette irruption du Salut divin. Après, à chacun d'inventer la vie qui va avec, comme la Twingo, mais il faut le trouver, et surtout, il faut que nous ne soyons pas négateurs de cette possibilité d'intervention divine et du Salut. C'est là où je pense que les chrétiens ont à faire place à une certaine imagination spirituelle, non pas de se couler dans des moules tout fait, vie active, vie contemplative, qui à mon avis sont des catégories de la pensée d'Aristote qui ont été plaquées sur la conception de la vie religieuse en Occident à partir du onzième siècle, mais de retrouver la véritable manière de comprendre l'irruption de Dieu dans l'histoire. C'est ce que nous avons à faire, c'est ce que nous avons à vivre, et cela on peut le vivre en lavant ses casseroles. C'est cela le christianisme. Ce n'est pas de s'abstraire de la condition humaine pour chercher autre chose, c'est de savoir que tout lieu de la condition humaine est lieu possible de l'irruption du salut.

 

 

AMEN