LE REPOS : SANCTIFICATION DU TEMPS
Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (20 juillet 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT
Là, aujourd'hui, Jésus retrouve ses apôtres après une semaine de mission. Les apôtres reviennent auprès de Jésus et rapportent ce qu'ils ont fait. Et Jésus a cette réaction curieuse, devant ces fioretti, comme les fioretti de mission des premiers franciscains, Jésus demande aux apôtres de se reposer, d'aller à l'écart, de prendre du recul et même l'évangile semble s'excuser puisqu'il dit aussi : "de fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux que les apôtres n'avaient même pas le temps de manger". Donc, Jésus les met à l'écart. On voit bien que l'Église ce n'est pas une secte. J'avais lu qu'une secte travaillait environ seize heures par jour, et il y avait en plus les heures de méditation, dans une secte pareille, on n'a pas vraiment le temps de se reposer. Mais dans l'Église, on se repose. Quand j'entends "repos", comme dans une sorte de jeu de ping-pong, je pense au repos initial, au repos qui a conclu l'œuvre de création, je pense au repos du septième jour. Vous connaissez ce grand récit qu'on lit pendant la Vigile de Pâques, ce grand récit très rythmé, très construit, où Dieu crée en six jours, où Dieu crée par sa Parole, Dieu crée dan le souffle de sa Parole, où Dieu crée par séparation, Il sépare les ténèbres de la lumière, il sépare les animaux, il sépare les eaux qui sont au-dessus de celles qui sont en-dessous, la terre de la mer, etc … et Il sépare même l'homme de la femme, Il introduit d'emblée cette différence sexuée au sixième jour quand Il crée l'homme et la femme.
Le septième jour, Dieu se reposa. C'est le fameux shabbat. Donc, Dieu qui se repose introduit une distinction entre l'activité et la passivité, entre l'activité et le repos. Vous le savez comme moi, des personnes très tourmentées, très inquiètes, n'arrivent pas non plus à se reposer, même si elles n'arrivent pas non plus à créer. Il introduit une différence entre l'activité de créateur, l'activité de création, de surgissement, d'invention et le repos. Et quand il crée ce jour de repos, Il le sanctifie déjà. C'est la première fois dans la Bible qu'apparaît ce mot de sanctifier. C'est la première fois et ce n'est pas au sujet d'un temps, ce n'est pas au sujet d'une montagne, ce n'est pas au sujet d'un autel. Mais la première sanctification c'est celle du temps. Un rabbin disait que s'il n'y avait pas shabbat, s'il n'y avait pas ce repos particulier de Dieu, le temps, notre temps, ignorerait que l'éternité est comme une fenêtre dans ce temps au jour du shabbat. L'éternité, c'est comme une irruption du temps de Dieu dans le temps des hommes. Souvent, je pense à cela le soir en regardant les étoiles, surtout remarquables à la campagne, on voit toutes ces étoiles qui sont comme des vasistas ou des fenêtres sur l'éternité. Shabbat, c'est cela, ce repos qui est sanctifié par Dieu, c'est autant d'étoiles sur l'éternité, sur le temps de Dieu puisque Dieu a précisément sanctifié ce temps du repos. C'est le temps du septième jour, mais qui appelle le temps du huitième jour qui appelle le temps de ce jour qui n'aura jamais de fin. Ce temps qui saisit tout notre temps humain pour petit à petit, à force d'intégrer ce repos de Dieu dans notre temps, à force de nous reposer en Dieu, de sanctifier le temps que Dieu nous donne, nous fasse passer comme subrepticement dans le temps de Dieu. C'est la première chose : la sanctification.
L'autre caractère que l'on remarque quand on regarde le chapitre de la Genèse, l'ouverture du deuxième chapitre, c'est la complétude, la perfection. Dieu achève son œuvre, Dieu conduit son œuvre des six jours, Il l'amène à sa perfection dans ce jour précisément. Ce jour où Il ne fait rien a priori, où Il se repose. Moi je vois ce septième jour, comme le jour de l'artiste qui se recule de trois mètres de son tableau, dans un mouvement qui ne met pas en cause la qualité de l'artiste, d'ailleurs, cet artiste se rend compte que devant ce tableau il a traduit strictement ce qu'il voulait signifier du mystère de cette chose qu'il lui était donné de représenter. Il se recule et il dit dans son cœur, dans son intérieur : c'est achevé. Voilà, c'est bien ce que j'ai voulu traduire et expliquer. C'est ce que j'ai voulu déployer du mystère qui se révélait à moi devant tel paysage, telle personne, telle nature morte, etc … Il se recule et il signe quand il s'avance. Cela veut dire : c'est cela, c'est achevé. C'est toujours bouleversant les tableaux qui ne sont pas achevés. Je pense à un tableau particulièrement qui n'est pas achevé, c'est le dernier du peintre Nicolas de Stalle, puisqu'il s'est suicidé, et il n'a pas signé son tableau, c'est pour cela que c'est un artiste maudit, même s'il est génial, c'est que devant ce tableau, il n'a pas signé, donc son œuvre reste inachevée. Il n'est pas allé jusqu'à dire : voilà, ce tableau, c'est exactement ce que j'ai voulu dire, il est resté sur une question : est-ce que ce tableau aurait été plus loin, est-ce qu'il fallait le jeter au feu ? Et c'est lui qui est parti et qui a laissé cette signature en quelque sorte comme un point d'interrogation sur son tableau.
Dieu, lui, à travers ce repos, signe. Une signature c'est aussi l'assurance que c'est bien l'artiste. Je peux avoir dans ma cave vingt tableaux qui représentent la Sainte Victoire et des pommes, s'il n'y a pas marqué Cézanne en-dessous (vous me direz aussi qu'avec des moyens très modernes on peut aussi savoir si c'est le coup de pinceau de Cézanne, ou vraiment les toiles qu'il utilisait), mais la signature de Cézanne au bas du tableau dit : c'est moi qui ait fait cette œuvre. Je considère que c'est comme cela que je voyais la Sainte Victoire à cette heure précise.
Mais pourquoi cette sanctification, pourquoi cette perfection ? C'est parce que Dieu s'il achève vraiment son œuvre, s'Il attend la création de l'homme et de la femme, c'est parce que Dieu veut se reposer dans le cœur de l'homme. S'Il attend ainsi le septième jour pour sanctifier ce jour, s'Il considère que son œuvre est achevée, c'est que Dieu cherchait en fait un repos. Dieu cherchait à se reposer dans sa création. Je suis émerveillé de voir que Dieu a trouvé sa création si belle, Dieu a trouvé le mystère de l'homme et de la femme si beau qu'Il ait voulu s'y reposer. Et l'on ne se repose pas n'importe tout. Essayez de vous reposer au milieu du bruit, de l'agitation, d'un paysage qui n'est pas extraordinaire, vous ne goûterez pas pleinement le repos. Dieu s'émerveille de cette création, et décide comme un bon artisan de s'y reposer, de goûter cette tranquillité. C'est d'ailleurs peut-être pour cela qu'on fête Marie le samedi. L'Église, traditionnellement aime à fêter la Vierge Marie le samedi. Mais est-ce que ce n'est pas cela, Jésus qui est demeuré pendant neuf mois dans le ventre de sa mère ? Est-ce qu'en honorant Marie le septième jour, on ne se dit pas que Dieu a trouvé cette créature, la Vierge Marie si belle, qu'Il a décidé de s'y reposer ? Est-ce que l'on ne fête pas précisément ce qu'on chante dans l'antienne, une des plus belles de toute la liturgie : "Voici la demeure de Dieu parmi les hommes".
Un repos fonctionnel au départ, puisque les apôtres sont fatigués. C'est très dur de parler, ils annoncent le Royaume qui vient, ils annoncent une certaine tension. Mais à travers ce repos du shabbat qui est comme l'ancêtre du repos que propose Jésus, à travers ce repos du shabbat, on comprend que les apôtres et nous-mêmes, nous sommes invités à aller plus loin qu'un repos simplement parce qu'on est fatigué de la mission qui nous a été confiée. Il invite les apôtres pendant ce temps de repos à sanctifier le temps, à prendre la mesure du temps. Il nous invite à prendre cette mesure du temps, à prendre conscience que le temps n'est pas simplement un fleuve qui nous entraîne, mais qu'il est un fleuve de grâce, et que Dieu nous rejoint précisément en ce point précis où nous nous tenons sous son soleil.
Ensuite, il invite les apôtres à mener cette œuvre d'évangélisation à sa perfection. C'est-à-dire que les apôtres pourraient être d'excellents évangélistes, pourraient avoir un charisme extraordinaire, c'est Dieu qui signe, c'est Dieu qui dit : c'est moi. C'est Dieu qui amène à la perfection l'œuvre d'évangélisation qu'ils ont faite. Il y a des personnes qui diraient : j'ai converti cette personne. Non, c'est Dieu qui convertit. Vous avez été attentifs à son histoire, vous avez su traduire dans des mots compréhensibles l'expérience de Dieu qu'elle faisait, mais c'est Dieu qui touche les cœurs, c'est Dieu qui amène au baptême, c'est Dieu qui achève, qui signe en bas du tableau de cette personne qui tout d'un coup bouleversée par l'éclat de la lumière.
Et enfin je crois que si Jésus demande à ses apôtres de se reposer, c'est que Jésus a le désir de se reposer au milieu de ses apôtres. Il a le désir de partager tout simplement ce qu'ils ont, boire un coup de vin, se réjouir, raconter des histoires, rire. J'aime toujours cette figure de Jésus qui rit au milieu de ses apôtres, Il repose au milieu d'eux.
Hélas, il va les laisser se reposer et il va être appelé par la mission parce qu'il a pitié encore des foules, et il va devoir les instruire. C'est comme une sorte de sacrifice que fait Jésus. Mais il aime se reposer au milieu de ses apôtres. C'est une figure de Jésus qui aime de se reposer au milieu de son Église. Je crois que Jésus veut aujourd'hui se reposer au milieu de vous pendant ce temps de vos vacances, il veut profiter du temps que vous prenez pour votre repos pour venir se reposer en vous, dans vos familles. Il aime trouver des personnes qui tout d'un coup arrêtent d'avoir les mains sur le clavier pour envoyer des fax, le téléphone portable, etc … Il veut trouver pendant ses vacances à Lui, Jésus, Il veut trouver des personnes qui soient attentives à lui procurer un cœur qui se repose pour venir s'y reposer en lui ou en elle.
AMEN