Frère Bernard MAITTE

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 juillet 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Voici que le semeur est sorti pour semer!" C'est vous l'avez entendu, une parabole, Jé­sus aime parler en paraboles, l’évangile nous dit qu'il s'adresse souvent aux foules en paraboles. Ainsi s’accomplit l’oracle.

L'évangile (c'est un peu comme le Port-Salut, c'est écrit dessus), explique ses paraboles, donc, pour le commentateur ou pour le prédicateur, il ne semble rester que la paraphrase : le semeur, c'est le Fils de l'homme, le bon grain, ce sont les justes, le champ c'est le monde, les moissonneurs ce sont les anges, les mauvais, c'est le diable, qui sème le mauvais grain, l’ivraie, et puis, la fin du monde, c'est tout simple­ment le retour du Fils de l'Homme, le jugement der­nier, entende qui a des oreilles, il y aura un tri entre les bons et les mauvais : certains iront en enfer, d’autres au Paradis, éventuellement, il y a une place de rattrapage, le Purgatoire.

Bref, les paraboles ne sont pas compliquées, et cela devrait suffire à notre vie chrétienne, pour nous situer, pour pouvoir discerner ce qui est bon, ce qui est mal, le faire et se retrouver plutôt parmi les justes plutôt que parmi les injustes ou les mauvais.

"Le semeur est sorti pour semer." J'aimerais quand même m’arrêter un petit peu sur cette parabole du bon grain. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle fourmille de détails auxquels au premier abord nous ne sommes pas toujours attentifs. Tout simple­ment parce que en réécoutant cette parabole, il nous est dit que celui qui sème fait attention de semer du bon grain, il sait ce qu’il sème. Pendant la nuit, pen­dant que ses gens dormaient, pendant que nos cœurs sont assoupis, le mauvais, le diable, jette la semence de l’iniquité : de la jalousie, du mensonge, de l’infidélité, de la trahison, du mal sous toutes ses for­mes. Et voilà que le grain monte en herbe, puis en épis, et qu’apparaît l’ivraie en même temps que le bon grain. Et une question est posée à celui qui a semé ses serviteurs viennent et demandent : "Veux-tu que nous enlevions l’ivraie pour que les épis de blé poussent bien, croissent bien et soient florissants" ? Et là, la réponse du maître, la réponse du semeur est impres­sionnante : "Non, laissez tout pousser". A la fin, à la moisson, on ramassera d’abord l’ivraie, et quand on a ramassé l'ivraie, on pourrait se contenter de la jeter dans le fossé. "Non, vous la lierez en gerbes, et elle servira au feu qui brûle, ensuite, vous ramasserez le bon grain et vous le mettrez dans mon grenier". On aurait pu s’attendre, si les paraboles sont si simples et si évidentes, à une logique qui pourrait ressortir de l’agriculture, c’est que tout simplement, il faut enle­ver les mauvaises herbes pour que la bonne herbe, les petites fleurs de notre jardin, ou les tomates que nous faisons pousser dans notre carré soient de bons fruits, de belles fleurs.

Il n'en est pas ainsi dans l'évangile. Jésus semble un petit peu comme cette femme du Larousse, semer à tout vent, et ne pas savoir toujours ce qu'Il fait. Son agriculture n'est pas très rentable. Ah ! c’est bien là où le bât blesse. Son agriculture, sa culture, sa manière de faire les choses n’est pas rentable. Dieu n'est pas performant. Le Seigneur n’est pas un bon gestionnaire. On a souvent accusé Dieu de tous les maux, mais je puis vous assurer que Dieu ne sait pas y faire avec sa création, avec les hommes, avec le bien, et avec le mal. Parce qu'après tout, s’il savait y faire, il y aurait longtemps que le champ produirait de bons fruits sans que cela pose des tracas de rentabilité à tous ceux qui recherchent Dieu et qui acceptent qu'une graine soit plantée dans leur cœur.

Mais frères et sœurs, nous serions dans ces cas-là dans un monde parfait, or, comme le disait saint Augustin, le monde parfait de Dieu, c'est d'ac­cepter son imperfection. Tout simplement, si notre monde était parfait, il serait Dieu lui-même, il se confondrait avec Dieu, et il n'y aurait plus dans ces cas-là de liberté humaine, et pire, un monde parfait serait un monde invivable. Pourquoi ? Prenons ce que nous-mêmes depuis maintenant quelques siècles nous pensons être la perfection, et voyons à quoi aboutit notre souci de perfection : cela peut aller de la purifi­cation ethnique à des fruits et des légumes transgéni­ques. Voilà où la perfection peut nous mener. Vou­lons-nous un Royaume de Dieu ainsi ? C'est vrai qu’il serait plus simple de débarrasser le monde des pé­cheurs, des injustes, de ceux qui commettent le mal, de ceux qui sont infidèles, de ceux qui recherchent toujours la petit bête, c’est vrai que nous vivrions mieux si nous arrivions à nous débarrasser de tous les pervers. Mais, frères et sœurs, je vous propose ce programme, et moi le premier, nous ensemble, nous serions obligés de sortir de cette église, s'il devait y avoir un seul parfait parmi notre assemblée. Parce que le Royaume de Dieu ne consiste pas en un peuple de justes, Dieu ne veut pas des justes, Dieu sème du bon grain, c’est très différent, mais il n’empêche pas qu'un autre grain soit semé, et même s'il le voulait, il ne pourrait pas utiliser tous les produits de la création pour que seul, le bon grain pousse et que jamais il n’y ait aucune bête, aucun puceron aucune mauvais herbe sur le champ spirituel de notre vie.

Frères et sœurs, voulons-nous être dans ces cas-là des marionnettes entre les mains de Dieu, dési­rons-nous être des robots religieux, qui, parce qu’ils auraient été formatés selon la justice de Dieu, arrive­raient à fonctionner et à passer tous les caps de l’an deux mille pour être toujours performants, être dans le bien systématiquement, et faire ainsi grandir le royaume de Dieu ? Mais, c'est une illusion. Dans ces cas-là, où est le salut ? comment êtes-vous sauvés ? qu'est-ce que la grâce de Dieu ? En avons-nous fait une surnature qui vient s’appliquer sur la nature tant et si bien que l'homme est aplati ? Mais, alors, la foi et la spiritualité c'est un plâtre sur une jambe de bois.

Frères et sœurs, Dieu, le Christ le Fils de l'Homme se contente de semer le bon grain. Et c'est cela la difficulté. Dieu sème le bon grain, et dans la nuit, dans les ténèbres, dans l'obscurité, du péché et du mal, le diable et le mauvais vient et jette le mau­vais grain. Nous pouvons être baptisés, nous pouvons communier, nous pouvons prier, nous pouvons avoir la grâce de Dieu, il n'empêche que tout ce bon grain jeté dans le champ de notre vie de notre cœur n'empê­che pas le mauvais d’y semer aussi l’ivraie. Alors, et c’est cela le plus difficile, nous nous retrouvons avec nous-mêmes, dans notre propre vie avec du bon grain et de l’ivraie.

Que faisons-nous ? Les solutions pleuvent. Ou bien nous nous fermons les yeux et nous disons il n'y a pas de péché, mais alors s'il n’y a rien, il n'y a même pas de bon grain, parce que si on ne voit pas le mauvais grain, comment peut-on voir le blé en herbe ? Ou bien encore, on se plaît tellement à arracher notre ivraie qu’on en finit par arracher tous les plants et à faire de notre vie un véritable gâchis, non seulement pour nous mais pour ceux qui nous entourent et pour tous les autres. Ou bien, et c'est la seule solution, comme l’ivraie pousse dans notre vie, qu’à ce moment-là que ce ne soit pas nous qui décidions à la fin de toutes choses ce qui est bon ou ce qui est mauvais, mais que le regard du semeur vienne sur nous et dise à ce moment-là : "Même l’ivraie va encore servir, nous allons la cueillir, nous allons la mettre en bottes, et elle alimentera la chaleur du feu de la miséricorde de Dieu et le bon grain, ce qui n’est qu’amour, vous le mettrez dans mon cœur, dans mon grenier à moi et cela je le garderai".

Frères et sœurs, c'est difficile de reconnaître en nous l’ivraie qui pousse en même temps que le bon grain. C'est difficile de ne pas vouloir arracher tout sous prétexte de supprimer en nous ce qui est mal. C'est difficile de se reconnaître à la fois pécheur et pourtant capable du plus beau cadeau et de la grâce de Dieu, le bon grain qu’il jette à foison dans le champ du monde comme dans celui de notre cœur.

Frères et sœurs, cette parabole c'est tout l'évangile, c'est la Samaritaine qui reçoit la parole du bon grain dans un quotidien et dans une usure abso­lue, n’allant en somme que faire ce qu’elle fait tous les jours, prendre de l'eau. C’est l'évangile de Zachée qui aperçoit dans une foule comme il y a beaucoup de rassemblements en Israël autour de tel ou tel person­nage qui voit le regard de Jésus se poser sur lui, et Jésus qui descend dans sa maison. C'est l'évangile du bon larron, qui laisse transparaître dans sa vie plus que noire le regard de Jésus, c’est discerner aussi l'évangile et la croissance du Royaume dans ce bon grain qui meurt sur la croix où Jésus s’est fait péché pour nous, accepte la souffrance et la mort se laisse envahir par les ténèbres, comme notre vie parfois aussi, pour laisser un jour le bon grain germer, et donner comme le grain de sénevé plus de semences que n’importe quelle autre graine ou tout pourra trou­ver refuge auprès de Lui.

Cet enjeu, c’est un enjeu important, frères et sœurs, parce que cette histoire du bon grain semé dans notre vie, c'est le bon grain de notre baptême, ce que nous allons semer dans le cœur d'Edouard. C’est le bon grain de tout ce que Dieu nous a donné au fur et à mesure de notre vie et le champ de notre cœur est fait aussi parfois de nuits, de ténèbres, est fait parfois aussi de souffrances et de péchés, mais laissons à Dieu cette confiance qu'Il a sur nous, Il est certain qu’il a jeté du bon grain, et Il a confiance dans le bon grain qu’Il a jeté et même si l’ivraie pousse en même temps, Il est sûr aussi que le bon grain donnera aussi du blé, mûr et qui portera du fruit. Nous, nous avons du mal à croire ce que saint Paul a dit si simplement : "Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé."

 

 

AMEN