L'IVRAIE ET LE BON GRAIN

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 juillet 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Celui qui a des oreilles, qu'il entende !" Mais entendre quoi ? Les paraboles de Jésus sont claires, entendre les bruissements du Royaume de Dieu. Quel est le Royaume de Dieu ? D'où viennent les bruissements du Royaume de Dieu? Comme l'affirme l'apôtre Paul : "Dieu voit le fond des cœurs car il connaît les intentions de l'Esprit, Il sait que l'Esprit intervient dans le cœur des fidèles".

Pour Jésus, parler en paraboles c'est faire une œuvre pédagogique. La parabole est une sorte de conte, d'histoire, dont il ne faut pas avoir la tentation de mettre en un parallèle exact les éléments. C'est pourquoi Jésus dit : "Le Royaume de Dieu est comme un champ, comme une graine, comme le levain dans la pâte". Nous autres, nous savons mais nous l'avons peut-être trop oubliée, l'importance des contes dans l'éducation des petits, dans l'éducation des enfants. Il est regrettable que les parents et les mamans ne racontent plus chaque soir une histoire aux enfants. Ceci a été, hélas, remplacé par les BD de la télé. Quel appauvrissement culturel ! Quelle faute majeure d'éducation ! Et celui qui a des oreilles, qu'il entende ! Raconter un conte à un enfant, le soir, c'est lui faire découvrir les choses essentielles de la vie. Non pas que l'enfant va croire jusqu'à sa mort que le méchant loup va chaque fois manger le chaperon rouge. Non pas que la petite fille va devenir la princesse et que les citrouilles se transforment. Non bien sûr. L'enfant le sait bien d'ailleurs car il n'est pas plus bête que nous. Mais à travers ces éléments de conte, des histoires féeriques, l'enfant apprend lentement et avec justesse les éléments fondamentaux et essentiels de sa vie. Il apprend à fréquenter le meilleur et le moins bon, l'ivraie et le bon grain, la vie et la mort, la méchanceté, une certaine forme de justice, de punition pour le méchant et de récompense pour le juste. Par le conte, il apprend ainsi le réalisme de sa vie d'homme alors qu'il est encore un enfant des hommes. Par cette pédagogie merveilleuse, il apprend à entrer dans le réalisme très dur parfois, car la conclusion des contes est parfois dure, et ne se termine pas toujours comme les romans à l'eau de rose il apprend ainsi dans le monde des hommes et à affronter lui-même la vie et la mort, l'amour et la vengeance, l'injustice ou la punition, tout ce qui se fera la pâte, le matériau de sa vie.

Jésus est un excellent pédagogue. A ses disciples fatigués, Il sait, le soir, raconter des contes. Il fait une œuvre de pédagogie éminente, car qu'est-ce que la pédagogie ? C'est une éducation. Et qu'est-ce qu'éduquer ? C'est ouvrir une conscience au secret des choses et des êtres. Ouvrir une conscience au secret des choses et des êtres. C'est cela le propos pédagogique du conte, c'est cela le propos de Jésus en racontant des paraboles sur le Royaume. Et tout comme les contes de nos anciens, ces paraboles véhiculent le meilleur, "Vous resplendirez comme le soleil ", et le pire, "dans vos cœurs sont mélangés inextricablement et jusqu'à la fin, l'ivraie et le bon grain." Il n'y a rien de plus réaliste que les contes Mais ici, il ne s'agit pas de découvrir ou d'ouvrir notre conscience au secret des choses de la vie. Le Seigneur veut ouvrir notre conscience, nous éduquer aux choses du Royaume.

Quel est le secret du corps ? C'est qu'il a une âme. Quel est le secret du fleuve ? C'est qu'il a une énergie. Quel est le secret de la lumière ? C'est qu'il y a une force de particules capable de transformer et d'éclairer. Quel est le secret de la graine, de l'arbre ? C'est la sève invisible. Quel est le secret du monde ? C'est l'Église. L'Église est en ce monde comme l'âme dans un corps. Et c'est bien pourquoi lorsqu'on abandonne l'Église, on traite le monde comme un corps sans âme et l'on tombe dans toute forme de matérialisme, toute forme d'idéologie, toute forme d'impasse. C'est la chosification du monde faute de connaître le secret du monde, son âme. Mais l'âme du monde c'est l'Église car elle vient de Dieu seul. Et l'âme de l'Église, notre âme en tant que corps social, assemblée dominicale ce matin, c'est aussi un secret que le Christ vient nous révéler. Notre âme, c'est le Royaume c'est à dire cette énergie comme la sève, comme l'eau du fleuve, cette énergie qui nous permet d'exister, pas simplement comme une assemblée d'hommes et de femmes qui ont pris la bonne habitude de venir rendre un culte à Dieu, les païens en font autant et peut-être parfois mieux que nous, pas simplement une assemblée qui se réfère à des vérités religieuses abstraites (ce qui parfois les arrange et leur permet de ne pas les vivre), pas non plus une assemblée qui a des références sociales d'un certain niveau, de certaines options politiques, certaines conceptions économiques. Tout ceci n'est rien pour nous ce matin sans cette âme de notre assemblée qui est le Royaume de Dieu. Or le Royaume de Dieu nous est ici signifié par Jésus comme une croissance, un principe d'accroissement, un principe d'extension, un principe de moisson. Mais tout cela est invisible. Quand je regarde vos visages, ceux que je connais et que peut-être je connais mal, ceux que je ne connais pas, je ne vois pas la croissance du Royaume en vous. Quand je regarde l'histoire de l'Église avec son blé et son ivraie, je ne vois pas la croissance du Royaume. Dans certains milieux éloignés de l'Église on me dit souvent : Vous avez longtemps duré, les statistiques ne vous donnent pas d'avenir. C'est vrai !

Alors, à quoi le Christ veut-il ce matin ouvrir notre conscience de chrétiens ? A ce que saint Paul nous propose dans l'épître aux Romains : "Contemplez, comme Dieu, au fond des cœurs, l'intervention de l'Esprit Saint." Voilà le Royaume, voilà l'âme de l'Église. Voilà l'âme du monde, l'intervention de l'Esprit saint dans le cœur des fidèles, dans votre cœur à vous, grands et petits, âgés ou jeunes. J'aime cette Église parfois décevante et déroutante au plan médiatique, de ce côté-la, on sait reconnaître l'ivraie, du moins le croit-on, mais j'aime cette Église où l'Esprit, discrètement, en secret, intervient dans votre cœur pour y faire croître le Royaume, la présence de Dieu l'éclat de la lumière, le pain de la moisson, le levain dans la pâte humaine. J'aime cette Église de Dieu lorsque je reconnais, de façon floue certes car mon regard n'est pas assez purifié et ma conscience pas assez éduquée au secret du Royaume. J'aime cette Église lorsque je contemple un homme qui meurt dans la souffrance mais qui meurt dans l'amitié de Dieu et l'espérance de la résurrection dans les minutes qui suivent. J'aime cette Église lorsque je contemple sur les traits abîmés, pas seulement de son visage mais de son cœur et de sa conscience, sur les traits abîmés d'un prisonnier qui a frayé avec le pire de l'ivraie et qui s'ouvre à la reconnaissance d'un seul grain de blé en train de germer dans son cœur de pauvre. J'aime cette Église où le secret du Royaume apparaît discrètement, invisible aux yeux humains, mais tel un éclat du soleil du Royaume de Dieu. J'aime cette Église où des jeunes fiancés viennent avec ce qu'ils sont, et parfois cela ne correspond pas à nos grilles pastorales, viennent avec ce qu'ils sont pour essayer dans leur amour humain de vivre en harmonie avec le soleil de l'amour divin. J'aime cette Église où le pauvre, le petit, l'humble, celui qui sera méprisé à la porte de l'église viendra ici même pleurer pendant la prière des croyants pour que Dieu écoute sa misère et sa souffrance. J'aime cette Église où chacun reconnaît dans son cœur l'intervention de l'Esprit de Dieu et le contemple, et le contemple.

Voila, à partir de quelques exemples, l'œuvre pédagogique d'éducation que Jésus veut faire pour nous ce matin en tant que ses disciples. Sommes-nous capables, nous chrétiens d'aujourd'hui, de reconnaître dans l'ivraie générale ou particulière les grains germants ou mûrissants du Royaume de Dieu ? Sommes-nous assez justes, notre regard est-il assez justifié et purifié pour contempler, pour nous réjouir, pour admirer la présence du Royaume de Dieu, l'incarnation de l'Esprit saint dans le champ, dans la terre des hommes d'aujourd'hui ? Moi j'aime cette Église, tout le reste ne m'intéresse pas beaucoup, c'est de l'intendance, cela suivra toujours.

Alors en ce temps de vacances où je l'espère les soucis sont moins accablants ou en tout cas un petit peu écartés, pourriez-vous, un instant, vous arrêter et contempler dans votre cœur, dans le cœur de vos frères c'est-à-dire de votre femme, de votre mari, de vos enfants, de votre grand-mère dont vous connaissez l'ivraie et le bon grain, puissiez-vous traiter cela non seulement de façon humaine, psychologique ou morale, mais le traiter comme un germe du Royaume, y reconnaître l'intervention de l'Esprit, y découvrir les choses cachées dès l'origine, et vous réjouir un instant de cet éclat dans votre frère de la présence du Royaume de Dieu qui germe, qui grandit et qui porte des fruits.

Chrétiens d'aujourd'hui, nous ne sommes pas assez des contemplatifs émerveillés de l'œuvre de Dieu dans notre cœur. Nous ne sommes pas assez les admirateurs bouleversés de la présence si féconde du Royaume de Dieu dans un champ, dans une terre où il y a tant d'ivraie. Nous sommes préoccupés de juger l'un et l'autre et d'arracher l'ivraie. Ce n'est pas cela que Jésus nous demande. Nous aurions peut-être préféré être juges que contemplatifs. Mais, que voulez-vous, le Royaume appartient aux contemplatifs, à ceux qui savent Le reconnaître dans le cœur des autres et de leurs plus proches, et à ceux qui savent, humblement le laisser transparaître pour la joie de leurs frères. J'aime cette Église parce qu'elle est belle. J'aime cette Église parce que c'est vous. J'aime cette Église parce que c'est l'âme du monde.

 

 

AMEN